Vous connaissiez-vous avant ce projet ?

Jeff Mills : Non, mais je connaissais son nom. Et lui aussi, il me connaissait…

Emile Parisien : On s’est rencontrés il y a deux mois autour d’un café, juste pour parler et se présenter. Mais bien évidemment, je connais le travail de Jeff, depuis un bon moment déjà. Ce n’est pas le genre de musique que j’écoute régulièrement, mais en fait, j’écoute peu de musique parce que j’en fais beaucoup et dans ces moments-là j’ai besoin de calme, de silence. Comme je viens du jazz, ce n’est pas « ma » musique, mais elle m’intéresse, je l’aime beaucoup, vraiment. Et depuis que je connais Jeff, je crois que je comprends encore mieux son travail.

"Je crois que lorsque l’on combine le meilleur de ces deux genres, jazz et musiques électroniques, on obtient une combinaison réellement… superbe"

Alors, quel est le lien entre vous deux ?

JM : Et bien… Si j’en juge par nos conversations d’aujourd’hui [ils sortent de leur première répétition ensemble, ndla] on peut travailler sur la profondeur du son, et sur différentes manières d’aborder la musique.

EP : Absolument. On envisage le son de la même manière, et nous avons en commun la capacité d’improvisation. Dans mon cas, il s’agit aussi d’oublier le jazz et toutes ses figures stylistiques. Quand on s’est rencontrés, on a immédiatement oublié nos instruments : il ne s’agit pas de saxophone ou de machines, mais de pure musique... Nous trouvons un chemin musical commun.

JM : Oui, oui, absolument. Et ce vers quoi nous travaillons... devient l’objet de notre travail. C’est cette démarche qui a fonctionné pour moi, dans tout un tas de situations très différentes, que je travaille avec un chorégraphe, des danseurs, des musiciens classiques… Si on arrive à comprendre mutuellement ce qu’est l’objectif, ensuite il s’agit simplement de mettre en place une mécanique de travail pour l’atteindre.

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Emile parlait d’une façon « d’envisager le son », qu’est-ce que ça veut dire ?

EP : C'est-à-dire qu’il y a une manière de s’intégrer dans un son commun. Jeff a une palette de sons énorme à proposer, et la question était de savoir comment y intégrer un saxophone, en tenant compte du spectre sonore, de la matière sonore… le goût du son, en fait.

Il y a un autre élément dans ce projet : c’est John Coltrane. Est-ce qu’il représente beaucoup pour vous deux ?

EP : Bien sûr. Pour son jeu de saxophone comme pour sa musique. C’est un maître.

JM : Pour moi aussi, mais… Ce n’est pas seulement sa musique qui m’intéresse, mais son influence sur les autres musiciens. Particulièrement sur Miles Davis. Coltrane leur mettait la pression, parce qu’il était tellement bon ! Il forçait les autres à être meilleurs, à aller plus loin. Le décalage entre sa musique et sa vie m’a beaucoup intéressé aussi : brillant d’un côté, catastrophique de l’autre (rires).

"Le DJ voit la musique en plusieurs dimensions"

C’est donc plutôt la dimension spirituelle de Coltrane qui est l’objet de votre travail ensemble ?

EP : Oui, c’est ce que j’ai tout de suite senti chez Jeff. Et immédiatement je me suis dit que c’était le bon angle, la bonne manière de penser ce projet. Cette dimension spirituelle est tout de suite ressortie de la musique de Jeff quand nous avons répété. L’angle d’approche qui est apparu est celui de la musique de transe. John Coltrane a atteint cette dimension, et elle correspond parfaitement aux musiques électroniques, qui vont également dans ce sens. C’est vraiment une bonne connexion, très intéressante. Oui, c’est vraiment la démarche spirituelle de John Coltrane, il ne s’agit pas de musique jazz, ni de style, ni de genre.

JM : Quand on écoute Coltrane, on comprend – et sans doute le ressentait-il lui-même – qu’il ne cherche pas à jouer du jazz, il cherche autre chose. Quelque chose qui va au-delà.

EP : C’est l’esprit de Coltrane. Je pense que sa quête, à la fin de sa vie, était d’oublier toutes les notes, tout ce qu’il avait appris et travaillé pendant si longtemps. Tout laisser de côté pour être libre, totalement libre, sans aucune technique ni aucune contrainte. Ça, c’est vraiment intéressant. Et c’est la raison pour laquelle Jeff et moi pouvons nous retrouver autour de Coltrane.

JM : Je crois que lorsque l’on combine le meilleur de ces deux genres, jazz et musiques électroniques, on obtient une combinaison réellement… superbe (rires). A cet égard, c’est presque un genre ultime, parce que ces deux musiques sont vraiment conçues pour travailler sur le mental de celui qui écoute. En musique électronique, nous savons à quel point cet effet peut être puissant, c’est ce qui fait tourner notre industrie. Et le jazz nous apprend différentes manières de nous libérer. Je dirais qu’il nous enseigne des méthodes pour atteindre un certain type de nirvana. Coltrane est vraiment un condensé de tout cela.

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Votre rencontre renvoie aussi à la question de la frontière entre DJ et musicien…

EP : Vous voulez dire qu’un DJ n’est pas un musicien ? Bien sûr que si, il n’y a aucun doute là-dessus. Jeff est totalement musicien.

JM : Ça, c’est la réponse gentille (rires)… Je vais vous donner la réponse méchante : non, le DJ n’est pas un musicien. Le DJ est un programmateur. Un programmateur de musique. Il ne fabrique rien qui ne soit déjà là. Même si c’est un grand DJ de hip-hop, il réorganise ce qui a déjà été inscrit, ce qui a déjà été posé. Le DJ est un maître programmateur, comme nous n’en avons jamais connu précédemment. Je peux donner l’illusion de créer quelque chose, mais même si je n’utilise que deux secondes d’un morceau, je suis quand même un programmateur, j’utilise quelque chose qui existe déjà. Le musicien, lui, peut fabriquer quelque chose à partir de rien.

EP : Pour moi, même en programmant ce matériau déjà préparé, tu aboutis à des sensations, des émotions. C’est déjà entrer dans la musique.

JM : Mais je ne dis pas qu’être DJ plutôt que musicien, c’est mal, ou moins bien. Un très bon DJ peut approcher la musique de mille façons différentes. On peut utiliser les fréquences, ou les notes, ou les harmonies, ou les percussions… On voit la musique en plusieurs dimensions. Je ne suis pas sûr que les musiciens classiques, par exemple, à ce que j’en ai connu, possèdent cette perspective. Ils sont si focalisés sur ce que le public reçoit – la musique en tant qu’un seul composant – qu’ils jouent leur partie sans trop écouter ce que font les autres musiciens de l’autre côté de la scène. Ils n’ont pas ce sens particulier, qui consiste à savoir en même temps ce que je fais, ce que la personne à côté de moi est en train de faire, ce que le public est en train d’entendre, et à synthétiser tout cela pour savoir quoi faire ensuite. Ça, c’est le talent particulier du DJ, sa valeur ajoutée.

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Quand vous jouez ensemble, est-ce que vous utilisez le langage traditionnel de la théorie musicale ? Les harmonies, les notes, etc.

EP : Nous parlons d’harmonies, nous parlons de rythmes, nous parlons de couleurs de sons… Jeff m’a proposé certaines de ses compositions, et il y a des harmonies, des changements d’accords ! Il me fait des suggestions et je comprends parfaitement ce dont il s’agit, nous parlons absolument le même langage.

JM : Oui, c’est vrai. Je ne sais pas jouer de piano – même pas mes propres morceaux – ni faire la différence entre do et si bémol, mais on trouve des manières de communiquer.

EP : On peut par exemple employer des couleurs pour parler d’harmonie : « Mettons un peu plus de bleu, ou de rouge », et on se comprend parfaitement.

JM : Tu peux dire : « Montre-moi tes couleurs primaires, et après montre-moi tes pastels. » Un musicien peut comprendre ça. Et après, ça peut être plus doux, plus sombre, à côté, au-dessus, etc. (Rires)

"J’ai toujours pensé que le DJ devait contrôler les choses."

Vous avez l’impression de prendre un risque ?

JM : Quand je monte sur scène, je prends un risque tous les soirs. Sauf qu’avec l’expérience, je me suis habitué à… faire illusion. Il y a toujours beaucoup de problèmes, pendant toutes les soirées, mais je ne le dis pas. J’ai juste appris à trouver des solutions rapidement, en temps réel. C’est comme la vie : ça va de pire en pire, mais on le gère de mieux en mieux.

EP : L’improvisation est toujours un risque. Avec mon groupe nous pratiquons beaucoup l’improvisation, nous sommes à nu tous les soirs. Parfois la mayonnaise prend, parfois non. On ne sait pas pourquoi. Avec Jeff, je prends également un risque parce que je flirte avec une autre musique. Et aussi parce qu’on ne se connait pas. Donc c’est un risque + + (rires).

JM : J’ai l’impression d’évoluer dans un environnement particulièrement imprévisible : la nuit, l’obscurité, la fête, les lumières, les gros sound-systems. On est toujours à deux doigts du désastre. Toujours. Le courant peut sauter. Alors tu dois toujours être prêt à raccrocher les wagons, tu dois rester aux aguets. J’ai toujours pensé que le DJ devait contrôler les choses, quoi qu’il arrive – donc on ne boit pas, on ne fume pas, etc. Parce que si le DJ contrôle, alors les machines sont sous contrôle, alors la musique est sous contrôle, et la foule est sous contrôle. Mais aujourd’hui, ce sentiment n’est plus ma préoccupation principale. La question pour nous est : comment travailler le son pour proposer aux gens quelque chose d’intéressant, de différent, en rapport avec Coltrane, ou une extension de Coltrane, ou même au-delà de ça ? Et un autre grand principe est que les gens peuvent ne pas tout comprendre. Sans quoi ils ne seraient pas des gens. C’est la beauté de la chose.

EP : Je n’ai rien à ajouter, on ne peut pas mieux le dire.

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