"J’ai voulu me concentrer sur le souffle créateur qui s’inscrit dans la continuité de ma réflexion artistique."

Ceci n’est pas de la science-fiction mais bel et bien un projet d’art, un peu particulier on vous l’accorde. En effet, cette installation sonore est composée d’un ensemble de 11 sculptures en verre soufflées en forme de gamètes, toutes connectées entre elles par des câbles USB et reliées au socle « pod ». On se croirait plongé dans une scène d’Existenz, film culte de David Cronenberg, à l’exception près que le langage utilisé n’est pas virtuel mais sonore. Equipé d’un trou percé à la mine de diamant, chaque élément héberge un micro et révèle par résonance une palette de sons divers, en studio d’enregistrement. Les gamètes deviennent d’authentiques instruments qui génèrent des sonorités particulières grâce au souffle de la conceptrice : « J’ai voulu me concentrer sur le souffle créateur qui s’inscrit dans la continuité de ma réflexion artistique. Une sorte de genèse animée par le souffle originel. Toute l’idée du projet était de réactiver les pièces avec le même souffle, c’est pourquoi je tenais aussi à les souffler. Grâce à un atelier nantais, j’ai pu souffler les 11 pièces pendant qu’un maître verrier les manipulait. Tout prenait corps et faisait sens », raconte Jeanne Briand, engagée depuis ses débuts dans l’étude des matières mutantes.

Depuis son exposition Random Control en 2011, Jeanne travaille le verre mais c’est la première fois qu’elle participe à la fabrication de ses volumes. Souffler le verre n’est pas une mince affaire puisque chaque faux mouvement, chaque choc thermique peut parasiter le rendu final. La matière en fusion a une mémoire explique Jeanne : « Pour une forme réussie il y en a au moins trois de brisées. Je voulais aussi retrouver cette fragilité et cette pureté dans la conception de la musique. ». Pour ce faire, Jeanne a invité le producteur Romain Azzaro à participer à son œuvre d’anticipation en réalisant un vinyle, pressé en édition limité, A Gametes Glass Tale.

Jeanne Briand et Romain Azzaro / Viktor Shekularatz

 

Musique artisanale 

« La première chose qui m’a plu dans ce projet était de réussir à faire des nappes que je visualisais mais que je n’arrivais pas à retranscrire comme je le souhaitais. Avec ce souffle et tout ce travail autour du verre, j’ai dépassé mes espérances. J’expérimentais les différentes fréquences de verre avec mes pédales pour tester la distorsion, la reverb, la compression et je me suis rendu compte qu’il y avait des millions de possibilités. Ce projet m’a ouvert une autre dimension musicale » avoue Romain, musicien multi-instrumentaliste basé à Berlin. En effet, le verre agit tel un filtre qui offre des vibrations et des couleurs musicales nouvelles.

"Je me suis rendu compte qu’il y avait des millions de possibilités. Ce projet m’a ouvert une autre dimension musicale."

Par ailleurs, Jeanne tenait à ce que le procédé reste analogue pour faire écho à la confection artisanale de cette sculpture sonore : « L’idée était de faire de l’analogue sans machine. Chaque pièce soufflée est unique, faite à la main, et cette technique laisse place au hasard, je voulais que la musique passe par un processus identique. On a d’ailleurs distingué des sons imprévus que l’on a gardés. Notamment lors d’une session d’enregistrement où la présence de scotch sur les tubes a apporté des vibrations tout a fait particulières. Ça nous a rappelé des phases de Robert Henke. On aime ce genre de surprises qui naissent de l’imprévu. C’est pour cette raison que le morceau s’appelle Random Control. ». Au fil de leurs expérimentations, leur conte phonique s’est métamorphosé en un opéra qui, en 7 études et 5 morceaux, fluctue entre musique concrète et jazz organique. Grâce à ce système de résonances, la voix de Jeanne semble robotique et les sons qui tintent contre les parois en verre rappellent les harmonies céleste d’une canopée. Jeanne et Romain s’amusent avec les formes et la syntaxe d’un nouveau langage dont ils sont les heureux créateurs.

GLASS GAMETE from Jeanne Briand on Vimeo.

Résonance affective 

Même si le verre donne effectivement une résonance particulière au son de Gamete Glass Tale, l’affection qu’il y a entre les deux artistes dessine d’autres caractères vibratoires tout aussi significatifs. Jeanne et Romain se connaissent depuis plus de dix ans, ils ont des références esthétiques similaires et des parcours artistiques complémentaires. Grands admirateurs de Steve Reich, John Cage, Brian Eno, Nick Cave ou encore Alva Noto, ils ont très naturellement laissé leur inspiration s’inscrire dans le sillon de ces références communes. Leurs passions artistiques partagées et leur forte compréhension mutuelle ont certainement ajouté une puissance spirituelle au projet, d’autant qu’ils ont vécu quasi en autarcie pour créer et enregistrer la bande son de ces sculptures sonores.

Pendant ces phases d’écoute et de création, Jeanne et Romain ont également décidé d’intégrer de nouveaux éléments acoustiques : « Quand on s’est retrouvé en studio, il y avait une certaine émotion et le verre ne la personnifiait pas totalement. Il fallait autre chose et très naturellement s’est imposé la guitare et le piano comme éléments d’un nouveau dialogue. La manière dont on approche l’art Jeanne et moi est quasiment la même. C’est pour cette raison que la réalisation de ce projet a été extrêmement fluide et instinctive » affirme Romain avant que Jeanne ajoute : « L’idée était d’embarquer les vibrations des cordes de ces deux instruments. Avec ce procédé, chaque instrument peut offrir une résonance particulière. ». Ces associations phoniques transportent nos deux artistes vers des voies musicales insoupçonnées et ils comptent bien éprouver ce nouveau terrain de jeux. Jeanne conçoit d’ailleurs de créer une flute de pan de 42 tubes ! En attendant que le projet n’évolue vers d’autres dimensions, nous vous conseillons une virée dans l’univers conceptuel de Gamete Glass Tale qui se découvre aux Palais des Beaux-Arts pour l’exposition Felicità et à la Cité des Arts pour la Variation Art Fair. A bon entendeur.