En ce jour d’été 1979, le stade de Comiskey Park accueille un match de baseball opposant les White Sox de Chicago aux Tigers de Detroit. L’équipe organisatrice connaît une saison difficile, n’est plus beaucoup suivie par ses supporters et les billets pour ce match de juillet se vendent difficilement. Le propriétaire des White Sox, Bill Veeck, décide d’organiser un événement promotionnel afin d’attirer un maximum de spectateurs.


Jouant sur les rivalités qui existent déjà entre le disco et le rock, il fait appel à un jeune DJ de 24 ans, Steve Dahl, qui a la réputation d’être un virulent anti-disco. On propose à ce dernier de faire exploser une caisse remplie de vinyles en plein milieu du stade lors de la mi-temps. Il n’en fallait pas plus à cet énergumène pour lancer un appel dans son émission sur la radio rock WLUP-FM et inciter les gens à se rendre au match avec un album de disco qu’ils auront le loisir de voir voler en éclats. C’est la Disco Demolition Night. Chagriné de voir ses bien-aimés Stones ou Led Zeppelin dégagés des playlists radio en faveur des Village People ou Donna Summer, Steve Dahl lance le mouvement, même s'il est loin de penser qu'il réunirait autant de monde. Au lieu de 20 000 personnes de moyenne, le match en réunit plus de 50 000. Pour la petite histoire, Dahl s'était fait virer de WDAI-FM quand la radio est passée au tout-disco. Peu de temps avant le match, il déclare : « Les gens du Midwest ne veulent pas de cette nouvelle tendance qu'on leur fait avaler de force. ». Le ton est donné.

Avec des témoignages comme ceux de Chip E., pionnier de la house music, ou Paul Natkin, photographe présent lors de l’événement, le documentaire de Red Bull TV permet au spectateur de comprendre que la ville de Chicago était divisée par des tensions raciales entre Blancs et Noirs, qui se concrétisaient par des violences lors d’évènements musicaux ou l’impossibilité de traverser certains quartiers en fonction de sa couleur de peau. Le directeur la Fondation Frankie Knuckles témoigne : « Là où l'on vous demandait une carte d’identité, on m’en demandait cinq… » 

De plus, pour certains amateurs de rock, le disco est alors perçu comme une musique de Noirs, de Latinos et d’homosexuels et met en danger leur culture. C’est dans ce contexte social lourd que la Disco Demolition Night se met en place.

« A lot of spot smoking, and a lot of beer drinking »

Après la première partie du match, peu avant 21 heures, alors que les gradins sont exceptionnellement bondés, et que la bière et l’herbe commencent à faire effet, Steve Dahl et ces complices entrent sur le terrain. Après quelques élucubrations le jeune DJ finit par procéder à la mise à feu de la caisse de vinyles sous l’ovation du public et les yeux hagards des véritables fans de baseball. L’explosion provoque un vacarme assourdissant et – surprise – un énorme cratère dans la pelouse.


Aussitôt, plus de 7 000 personnes déboulent sur le terrain en hurlant des slogans anti-disco et se servant des galettes comme de frisbees. Le terrain est dévasté et le service de sécurité débordé. Certains en profitent pour arracher les bases du terrain de baseball et repartir avec sous le bras. Le message « Retournez vous asseoir s’il vous plaît » diffusé sur le panneau des scores ou les appels au calme envoyés via la sono n’y feront rien : le rassemblement a bel et bien dégénéré en émeute. Nos joyeux lurons commencent à allumer des feux sur la pelouse et les équipes sont contraintes de rester cloisonnées dans leurs vestiaires. Une vingtaine de minutes plus tard, la police fait irruption dans le stade et procède à une quarantaine d’arrestations. Une belle fête.

Même si les organisateurs de ce fiasco ont toujours clamé le contraire, cette Disco Demolition Night s’appuyait, entre autres, sur un sentiment raciste et homophobe. Il est indéniable, au vu des témoignages comme ceux de Vince Lawrence, DJ et producteur de house, que de nombreux participants étaient présents pour prouver leur véhémence à l’égard d’une culture qu’ils ne comprenaient pas. Et cela fonctionna, du moins en partie. Comme l'explique le documentaire, à partir de la fin 79, bon nombre de clubs de Chicago déprogrammèrent des soirées disco au profit de soirée rock ou country. Le mouvement musical retourna à ses basiques, l’underground. Et c’est dans l’underground qu’il pu devenir ce genre qui nous fait encore nous trémousser aujourd’hui, la house music. C’est en quelque sorte la conclusion de ce documentaire : ceux qui voulaient détruire le disco lui ont permis de renaître de ses cendres, plus fort, plus accessible et plus ouvert. Ajoutant ainsi une nouvelle marche à l’évolution de la musique.

Vous pouvez voir le documentaire à cette adresse.