Photo en Une : © Coco Neuville


Avec l’album Head Control Body Control, sorti aujourd’hui en version digitale, Christophe Monier, seul à la barre de The Micronauts depuis le départ de George Issakidis en 2000, signe son retour dans une synthèse sincère de sa longue expérience, des raves acid à la French Touch 2.0. Le vétéran, qui a fréquenté les pionniers du big beat des 90's et qui fut le premier à être remixé par Daft Punk, s’est livré à Trax dans une interview placée sous le signe de la patience. L’album, disponible en écoute intégrale ci-dessous, sortira en version physique le 7 décembre.



Tu parle de cet album depuis 2011. C’est essentiel pour toi d’avoir préparé cette sortie ?

Avoir envie de faire un album, cela ne veut pas dire que l’on s’y met à 100 % tout de suite. C’est difficile de dégager du temps, se concentrer sur la production musicale et ne faire que ça. J’ai décidé de ne faire aucun compromis, de ne pas céder à l’injonction contemporaine qui est de toujours produire le plus vite possible pour avoir de l’actualité. Beaucoup d’artistes le font, et c’est compréhensible car il y a que comme cela qu’on peut obtenir des dates de concert ou de DJ set, et gagner sa vie. La production musicale se fait à perte. Je voulais faire un album dont je sois vraiment fier et dont je sois encore fier dans 10 ans. Je m’y suis mis il y a 3 ans, ça fait quand même assez longtemps. Il y a un an, il était terminé à 90 %, mais j’ai passé la dernière année à virer des pistes, virer des morceaux, recouper, et faire en sorte qu’il n’y ait plus un truc en trop, pour aller droit au but. Car cette injonction contemporaine dont je parle t’empêche de prendre le temps de sélectionner parmi ce que tu as fait. Il faut garder les meilleures idées et avoir le courage de virer ce qui n’est pas au top.

Par pur perfectionnement ? 

Tout le monde devrait avoir le courage de retirer certains éléments, même si c’est dur, et ce n’est pas vraiment la tendance d’aujourd’hui. Pour tout ce qui est mixage, réglage des sons, choix des sons, j’ai besoin d’être surpris par ce que j’écoute. C’est pour ça que je traîne beaucoup sur Beatport en écoutant les sélections des disquaires, autant que ce que mes potes m’envoient, dans tous les styles musicaux. En ce moment j’écoute pas mal d’acid, de breaks, de post-dubstep… des choses très créatives se passent, surtout au niveau du son anglais.

Tu as eu un parcours discret, du tournant des années 2000 jusqu’à ces dernières années. 

Je suis complètement d’accord avec ça. C’est en partie dû à ma personnalité, j’ai tendance à être mal à l’aise en société et il faut que je me fasse violence pour me mettre en avant. Je suis finalement plus à l’aise avec les sons, avec la musique, qu’avec les mots. Le fait que ma carrière se soit construite en Angleterre alors que j’habite et travaille à Paris ne m’a pas facilité la tâche pour tisser les liens qu’il fallait avec les professionnels parisiens. Le début des années 2010 a été un bon moment dans ma vie, avec ce changement de génération et donc un changement d’écoute. Les gens reviennent à des formats longs, donc à la house, à la techno, à la deep house. Je suis plus ou moins enfermé dans mon studio, mais je suis en contact avec des gens de plein de générations différentes. Cela me permet de garder un œil sur ce qui se passe.

Tu a beaucoup joué en Angleterre ?

J’ai énormément joué en Angleterre et en Europe pendant plus de 10 ans. Puis après mon album sur le label de Vitalic, Citizen Records, j’ai beaucoup tourné pendant trois ans, pour le coup, plus en France, même s’il y avait des dates à l’étranger, notamment en Espagne, en Belgique. Puis l’actualité passe et les dates se tarissent. Des directions différentes ont été prises, qui ne correspondaient pas à mes envies. Je me suis alors dit qu’il fallait que je planche sur cet album, donc que je dégage du temps, renonce à des dates et cherche à nouveau des revenus. J’ai bossé pour d’autres en tant que producteur, remixeur, ingénieur du son. J’ai même fait du mastering, histoire d’avoir un paquet d’économies qui me permette de tenir pendant la production de l’album et financer son lancement.

J’ai lu que tu travaillais un mois sur chacun des morceaux.

Oui, on peut dire ça. Il faut au moins un mois pour arriver à un morceau qui s'écoute et quasiment fini. Mais il y a beaucoup de morceaux que je réécoute de temps en temps et où je change un petit détail. Le changement ne prend pas beaucoup de temps, mais la période où je laisse reposer, mûrir, où j’essaye d’écouter s’il y a des éléments qui me lassent, ça c’est beaucoup plus long. J’ai donc passé un an à retirer des choses, à « dégraisser » mes morceaux.

En écoutant chacun des titres, on a l’impression d’écouter une synthèse de tout ce qu’on a pu entendre en musique électronique depuis le début des années 90, comme la croisée de toutes les directions que tu as voulu emprunter.

C’est exactement ça, mon objectif était de produire un album vraiment éclectique, d’y incorporer le meilleur de chaque style de musique que j’ai pu croiser au cours de ma carrière. Cela remonte assez loin, des premières raves à la bass music d’aujourd’hui. Cet album est un voyage de curation à travers tous les styles de musiques électroniques. 

Tu utilises beaucoup la TB-303. Est-ce ta machine de prédilection ?

Oui, franchement. C’est l’acid house qui m’a convaincu que la musique électronique était la musique de l’avenir, et ça reste mon style de cœur. Chicago, DJ Pierre... C’est grâce à elle que j’ai rencontré George Issakidis. Il n’était pas musicien, mais avait acheté ce synthé qu’il avait vu photographié dans i-D par Wolfgang Tillmans, un photographe des années 90 qui a beaucoup marqué l’esthétique de l’époque. Il a croisé un gars d’Eden, que j’avais cofondé, et il cherchait quelqu’un qui puisse lui montrer comment marche une TB-303. C’est comme ça qu’on a produit notre premier morceau « Get Funky Get Down », qui est d’ailleurs le premier morceau remixé par Daft Punk. 

Il y a une vraie patte française dans l’album que tu sors aujourd’hui. Mais il y a aussi une façon d’écrire très anglaise, à la Chemical Brothers. 

J’ai été très proche de cette scène big beat. Les Chemical étaient fans de ce que je faisais, aussi bien en tant que Micronauts qu’en tant qu’Impulsion, un autre projet de l’époque. Ils ont beaucoup joué certains des titres que j’ai produits, et ont fait des trucs vraiment dingues, donc j’ai aussi pioché dans cette période. J’adore la musique house, la techno avec une grosse caisse continue, mais pas que. Dans la musique électronique, il y a plein d’autres choses, et comme je m’ennuie assez rapidement, je change souvent les parties rythmiques. Certes, il y a des morceaux avec de la grosse caisse continue comme « Acid Party » (sorti en format single cet été), il y a « Elysium » en mode minimal techno, et il y a le morceau « Cérémonie », qui est pour le coup un track techno dark mais avec des effets d’ampleur... 

Une partie qui fait penser à Gesaffelstein. Cela dénote avec le paysage actuel et les aspirations des vingtenaires d’aujourd’hui, qui sont dans la scène warehouse, industrielle.

Il y a un petit côté industriel à Gesaffelstein je trouve. On peut faire remonter ses influences aux années 80 et à la new wave. J’envisage ça comme un ensemble et cela fait donc partie de mon album. C’est la partie la plus froide et la plus rock, mais il y a d’autres choses qui n’ont rien à voir, par exemple « Share ». « Polymorphous Pervert » a peut-être un petit côté électro à la fin, mais encore une fois je revendique l’éclectisme. C’est un risque que j’ai pris, qui m’a peut-être joué des tours durant ma carrière. Les jeunes artistes, apparus depuis 10 ans, ne jouent pas du tout la carte de l’éclectisme. Il y a une injonction à se positionner dans une niche très précise pour satisfaire un embryon de public, ce qui m’ennuie profondément. Cela m’est étranger.

 

The Micronauts ne compte pas s’arrêter là. Il a aussi sorti Acid Party, un EP sur lequel figure le morceau éponyme et ses trois remixes par Luca Agnelli, Red Axes et Luigi Rocca, ainsi qu’une version radio.