Photo en Une : © Joris CLP


Comment présenteriez-vous le Télérama Dub Festival à quelqu’un qui n’a pas entendu parler des éditions précédentes ?

C'est le premier festival de dub en France, premier d'Europe même. On était les seuls à faire exclusivement du dub, à programmer des artistes qu’on a peu l’habitude de voir en France. C'est plus tout à fait pareil aujourd'hui, il y a énormément d’autres festivals comme le Dub Camp, le Dub Corner de Dour, les autres festivals de reggae… Notre idée est de proposer des artistes qu’on ne voit pas ailleurs, et de faire la part belle aux jeunes, ceux qu’on appelle les newcomers dans le jargon, de la scène française et internationale. On essaie au maximum de promouvoir la création, d'avoir chaque année au moins une production artistique originale réalisée spécialement pour le festival.

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Vous revendiquez être un espace de rencontres, quels sont les featurings que vous organisez ?

Il y a toujours des featurings au Télérama Dub Festival, parfois même originaux. En plus de cela, on essaie vraiment d'inciter la création au sens ancien du terme, comme il y en avait au Printemps de Bourges. Cela se fait de moins en moins… Il y en a eu quelques-unes à Rock en Seine dans un registre complètement différent avec un orchestre philharmonique et un artiste, il y a cinq ou six ans par exemple. On essaie d'en avoir autant que possible, c'est compliqué parce que c’est cher et il faut que les artistes aient le temps de répéter. Cette année, notre création originale est celle de Chill Bump et Ondubground. Au-delà de cela, il y aura des choses qu’on a vues nulle part ailleurs, par exemple le spectacle « Brain Damage ya no mas ! ». Brain Damage est allé enregistrer un album en Colombie, qui sortira le 19 octobre, où le dub se mêle à la musique locale. Le groupe va le présenter sur nos scènes en exclusivité avec quatre chanteurs qui viennent de Colombie. Il y aura deux autres rencontres assez inédites, Adrian Sherwood avec Horace Andy, qu'on a rarement vus ensemble, et Sly & Robbie avec Nils Petter Molvær. Nous sommes particulièrement sensibles à la rencontre des artistes, aux créations qui en émergent. Ça, et le fait de promouvoir les jeunes artistes et ceux qu’on n'a pas l’habitude de voir, ça nous tient à coeur.

S’il y a un artiste à ne vraiment pas louper cette année, qui est-ce ?

En figure historique je dirais Adrian Sherwood, on le fait venir pour son 60e anniversaire. Sur soixante ans, il en a consacré au moins quarante au dub. C'est un peu le génie du mix. Sinon il y a un projet vraiment intéressant, à une époque où on constate que trop peu de place est faite aux femmes, dans la vie et sur scène : c’est le crew brésilien 100% féminin Feminine Hi-fi, qui utilise le reggae pour lutter contre toutes les formes d’oppression sociale et liée au genre. Elles seront à Paris et à Lyon. 

En termes d'ambiance, d'atmosphère, qu'essayez-vous d’insuffler ? 

Le dub n'a pas une excellente image pour les gens qui ne connaissent pas. Pourtant, en 16 ans de Télérama dub on a jamais eu de bagarre, ou de soucis dans le public. C'est très convivial, très peacefull, le dub vient du reggae de toute façon… L’ambiance est festive, la seule chose que je trouve dommage et qui est présente dans tous les festivals, c’est qu’on vient presque plus pour faire la fête que pour écouter du son. Pour moi c’est d’abord la musique, et si ça génère de l’euphorie tant mieux ! On remarque un rajeunissement du public, c’est notamment dû à la prolifération des sound-systems, parce que le sound-system fait partie de la culture dub, mais la culture dub ce n’est pas que le sound-system. Contrairement au Dub Camp, au Télérama Dub Festival il y a du sound-system, mais aussi du live, des musiciens sur scène avec des basses, des batteries, des guitares et des DJ sets beaucoup plus électroniques, qui se rapprochent presque de la techno. Il y a une tendance qui va vers ces sons plus bruts et électro chez les jeunes artistes et leur public.

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Ce n'est pas si fréquent, un festival qui s’étend sur cinq lieux et cinq dates sur deux mois. Cela fait-il partie de votre identité ?

En fait, c’est plutôt arrivé comme un effet boule de neige. La première année on était à Paris, au Glazart. Et les salles en province nous ont demandé d’accueillir le Télérama dub. On n’était pas les seuls à faire ça, le festival des Inrocks se jouait aussi dans un certain nombre de villes de France. C'est pas la caravane du Tour de France, mais… c’est un peu comme un cirque qui se promène ! Il y a une période où on avait une douzaine de dates, mais c’était un peu compliqué, cette année on est partis sur quatre dates en France et une à Barcelone.

Pourquoi avoir choisi Barcelone ?

Ce n'est pas la première fois qu’on fait une date à l’étranger, on était à Bogota il y a deux ans, mais c’est notre première date hors France en Europe. Je crois qu’on commence à avoir une petite notoriété par delà les frontières, alors c’est un bon moyen de diversifier ! Barcelone nous permet de faire venir le spectacle de Panda Dub, Circle live, qui a déjà bien tourné en France, mais qu’on est heureux de faire découvrir à nos amis catalans ! Je ne sais pas si on aura des dates chaque année en Europe, ça dépendra des opportunités. 

Le dub, en Europe et dans le mondeen dehors du trio France, Angleterre, Jamaïque, où cela se passe-t-il ?

En 16 ans de Télérama dub, on a eu des gens de partout. Il y a une scène au Japon qui est assez étonnante. En Autriche et en Allemagne, on trouve un dub beaucoup plus électronique qui est très présent. Il y a même un festival de dub en Pologne ! On a eu des Grecs, des Croates… En Italie, il y a une vraie scène sound-system. Et puis en Amérique du Sud, il se passe des choses intéressantes, notamment en Colombie. La proximité rythmique entre le cumbia et le dub ouvre un champ d’exploration qui vaut le coup. Après il y a toutes les Antilles, toutes les Caraïbes avec l’influence jamaïcaine. Sinon c’est beaucoup la France, l’Angleterre, l’Allemagne pour ce qui est plus électro et l’Italie pour les sound-systems. Curieusement, les États-Unis ne mordent pas trop à l’hameçon. Ce n'est pas une grosse scène de dub, on va peut-être exporter ça là-bas un jour.   

Il y a quelques années, vous confiiez à Trax être inquiet quant à la pérennité du festival. Vous êtes toujours là, quel est votre secret ?

Si j’étais prétentieux, je dirais juste qu'on a une programmation dingue ! Non, plus sérieusement, on arrive à avoir une programmation de qualité. Ce qui nous permet de durer, c’est aussi une gestion rigoureuse de la part du producteur, qui parfois empêche de prendre des risques. On ne peut pas faire venir des groupes comme Massive Attack, j’adorerais, mais on n'a pas les moyens.

Quant aux questions sur la pérennité, je m’en pose toujours, parce que l’idée c’est de ne pas faire venir tout le temps les mêmes artistes. Il y en a deux qui sont vraiment les grosses locomotives de la scène dub en France, c’est Panda dub et Stand High Patrol : on a dû les faire venir cinq fois chacun… La question du renouvellement se pose un peu, il y en a un bien sûr, mais pas de cette ampleur. On a des jeunes qui font des trucs super, j’adore O.B.F ou Bisou, mais ils ne ramènent pas 4 000 personnes, et je n'ai pas envie de tourner en rond.

On fait plein de rencontres, on fait venir des artistes de loin, mais ça a un coût… Comme on n’est pas installés quelque part, on n'a pas de financements de l’État, pas de subvention de région, ni de département et pas de sponsors non plus. On est aidés un peu par le CNV (Centre National de la Chanson des variétés et du jazz), Adami nous a subventionnés pendant cinq ans de façon assez conséquente, moins maintenant. On se finance par les ventes de billets et le bar à Paris : économiquement c'est très fragile.

L’année dernière on a rempli les Docks à Paris, il y a deux ans il y avait deux fois moins de personnes alors que la programmation était costaude. C’est difficile de savoir quand ça va marcher. Et puis les sponsors ne se précipitent pas sur le dub, l'électro a quelque chose de plus glamour. Ce n'est pas faute d’avoir essayé… Jamais un producteur n'a gagné beaucoup d'argent avec le Télérama Dub !