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Article initialement publié dans le TRAX n°206 en novembre 2017. Par Arnaud Wyart.

Lorsque la porte de chez Christophe s’ouvre, c'est un peu comme si on entrait dans la caverne d'Ali Baba. Il a posé son studio dans son salon, mais il s’agit en fait plus d'une grande pièce où siègent pêle-mêle un piano, un flipper et plusieurs juke-box américains des années 30. Un véritable cabinet de curiosités avec des jouets, des vinyles, des tableaux, des pédales d’effet, des magnétos à bande, des objets design, sans parler des affiches et de belles photos érotiques posées çà et là… Les femmes ont une importance essentielle dans l'univers de Christophe. Dans ce capharnaüm organisé, le cœur de la musique, son tableau de bord musical, est positionné devant une grande baie vitrée, laquelle offre une vue imprenable sur deux hôtels, une autre de ses passions. « C'est comme le film Fenêtre sur cour. J'adore observer les gens. À quelle heure ils se lèvent, ce qu'ils font le soir… C'est la raison pour laquelle je n'arrive pas à bouger d'ici. Sinon, je l'aurais fait depuis longtemps. D'ailleurs, il faudrait que je songe à nettoyer tout ce bordel. » Voilà quinze ans que Christophe travaille ici, la fenêtre souvent ouverte. Et les voisins ? « J'ai de la chance de ce côté-là. Jamais de plainte. J'ai connu des voisinages moins faciles…». Cela a son importance quand on vit en horaires inversés. 

« Je n'aime pas chanter a cappella, ça n'a aucun intérêt, c'est nul. Je fais des mots pour déclencher des sons, ce n'est pas du tout la même chose. »

Ouvert et curieux, Christophe aime parler de tout ce qui peut l'inspirer. Mais dès que l'on évoque le son et les synthétiseurs, ses yeux s'illuminent un peu plus, comme un gosse. Il n'est pourtant pas né de la dernière pluie. À 14 ans, parallèlement au blues qu'il jouait sur sa guitare ou son harmonica, « du son », comme il dit, il en faisait déjà à l'aide d'un simple magnétophone. Et c'est bien cette attitude qui le définit le mieux, lui qui ne s'est jamais considéré comme un chanteur. « Je n'aime pas chanter a cappella, tout ça. Ça n'a aucun intérêt, c'est nul. Ce qui me plaît, c'est d'entendre quelque chose de très sophistiqué et que j'ai réglé. Je fais des mots pour déclencher des sons, ce n'est pas du tout la même chose. » Cette différence majeure, il la doit à sa découverte des réverbes et des échos dans les années 60, des machines qui lui ont aussi donné envie de faire de la musique. « Déjà, à l'époque, je chantais en déformant ma voix. Je ne voulais pas faire du Brassens, tout simplement parce que j'aimais trop l'écouter. Et c'est grâce aux échos que j'ai découverts à Strasbourg Saint-Denis (rue René Boulanger, dans un magasin d'accordéons, l'un des premiers à importer des machines italiennes Fratelli Crosio, ndlr). Si je n’avais pas été là-bas à 14-15 ans, peut-être que je ne serais pas là en train de parler. »

« Je constate aujourd'hui que l'on m'a coupé dans mon évolution. Dans les années 70, j'avais 20 piges et ce que je faisais était encore plus expérimental que maintenant. »

70's : la révolution analogique

La véritable révélation, elle, arrivera en 1971, alors qu'il enregistre des morceaux à Londres. C'est là que Christophe pose ses doigts sur un Arp Odyssey, son tout premier synthétiseur analogique. « L'un des plus beaux moments de ma vie. Il y avait bien eu des orgues avant, mais rien de comparable. Le son était affreux. » Il découvre ainsi les nappes, les chorus, mais aussi les basses et les bruit blancs. Il commence même à programmer des pieds de batterie synthétiques. Le rêve pour ce fan de percussions. Avec le Arp Odyssey (puis d'autres synthés, tel le puissant Memorymoog, un de ses préférés), Christophe a enfin la possibilité de fabriquer entièrement sa propre matière sonore, trente ans avant l'avènement des home studios et la démocratisation de la musique assistée par ordinateur. En France, après Pierre Henri et Pierre Schaeffer (du GRM), il fut l'un des premiers artistes à saisir les possibilités offertes par ces nouvelles machines. « Écrire de la musique, le solfège, tout ça, je ne sais pas ce que c'est. Les synthétiseurs m'ont permis de travailler comme un autodidacte en peinture. Il y a des couleurs, une palette et je les utilise. C'est juste une question de passion et d'envie. » Et oui, si, pour une majorité de personnes, Christophe est synonyme des Mots bleus (dont les paroles ont été écrites par Jean-Michel Jarre) ou d'Aline (« Là, j'étais carrément avec un casque sur les oreilles et un micro Neumann devant le nez, comme un con »), lui se considère comme un producteur, un créateur… « Je pose des ambiances, des mélodies et ensuite mes voix. Par exemple, Les Paradis perdus a été créée avec le Arp Odyssey et ma guitare. Belle aussi. Quand je réécoute ces deux chansons, ce n'est pas pour les paroles ou la voix, mais davantage pour entendre cette matière sonore incroyable. Contrairement à un instrument classique, ces vieux synthétiseurs correspondent vraiment à un instant précis. Il faut savoir que si tu bougeais le moindre bouton d'un millimètre, c'était fini… »

« Le solfège, je ne sais pas ce que c'est. Les synthétiseurs m'ont permis de travailler comme un autodidacte en peinture. »

Seul dans le brouillard

Pour que l'on comprenne son processus créatif, Christophe nous explique qu'il a toujours rendez-vous avec l'inconnu. « La recherche vient du déclenchement que la machine te procure… Tu vas chercher un son pour que celui-ci s’intègre dans ce que tu fais et puis, à un moment, il se passe quelque chose. » Mais quand il veut nous montrer l’une de ses dernières acquisitions, à savoir l'application Roli Blocks sur son iPhone (avec laquelle il programme ses séquences rythmiques), petite galère… Ça ne fonctionne pas immédiatement. On comprend les difficultés à gérer seul les contraintes techniques. « Ce qui est un peu difficile aujourd’hui pour un mec comme moi, c'est que contrairement aux Ricains qui font de la musique de film avec des technologies de pointe et toute une équipe, je travaille seul. Et tout ça, c'est effectivement épuisant à gérer. Les Roli Blocks, ce sont des appareils qui donnent envie sur le papier, mais je les ai depuis le mois d'août et c'est encore un peu bancal… Après, ça fait aussi partie du jeu. » On aurait pu penser à un choix – le fait de pouvoir tout contrôler justement – mais ce n'est pas le cas. Et avec son rythme de vie, difficile pour Christophe de trouver de l'aide… « Parfois, j'aimerais bien être assisté, pas pour la création, mais pour tout ce qui est Internet, branchements, etc.. En revanche, pour apprendre à exploiter une nouvelle machine, c'est simple. Un mec vient me l'expliquer et j'enregistre tout dans mon Performer. Le matin, je me tape 1h30 de ce que le type m'a raconté et je m'endors avec. C'est la seule méthode qui fonctionne. » Pour se tenir informé des nouveautés, Christophe adore traîner dans les magasins de matos situés dans le quartier de Pigalle. Sauf qu'en général, ces derniers ferment quand il se lève… Pas grave, il va désormais sur YouTube. Cette passion pour la technologie, c'est le moteur qui l'a toujours fait avancer. Une singularité que l'on retrouve chez beaucoup de producteurs de musique électronique.

christophe

Lou Reed, Prince et Demis Roussos 

On remarque vite qu’une lumière colorée tamise tout l’appartement, une condition sine qua non pour le voir au travail, avec l'omniprésence de la couleur violette, sorte de référence à Prince. « Avec lui, c'est vraiment une rencontre musicale, ça ne peut pas s'expliquer. Il y a simplement des points de convergence… D'ailleurs, je n'ai rencontré physiquement que peu de personnes, hormis Lou Reed [écoutez son hommage « Lou » sur son dernier album, Les Vestiges du chaos, sorti en 2016, ndlr]. Prince, j'aurais adoré, mais comme je ne suis pas bilingue, cela me paraissait inutile. J'ai également rencontré avec une immense joie Nick Cave. C'était chaleureux et grandiose, mais je n'ai pas pu lui parler comme j'aurais voulu le faire. La traduction, c'est vraiment casse-couilles. » Christophe prépare d’ailleurs actuellement une reprise d'« Aline », justement en hommage à Prince. « Ça me fait marrer, parce que les gens croient tout savoir. Quand ils écoutent la nouvelle version, ils disent : « Ah c'est Creep de Radiohead ». Je dis OK, mais allez quand même écouter les hits de 1966 sur YouTube ». Parmi ses nombreuses influences, on peut également citer des groupes tels que Vanilla Fudge et bien sûr le Velvet Underground. Mais lorsqu’il s’agit des rencontres, moments essentiels pour comprendre son parcours, Christophe nous avoue avoir une préférence pour les années 70. « Ça bougeait pas mal avec des mecs comme Bowie et Vangelis. Ce dernier, je le connaissais bien. Nous avons habité pendant trois ans l'un en face de l'autre. J'étais aussi très copain avec Demis Roussos. On a fait beaucoup de choses ensemble. Des bœufs, des fêtes, tout ça. Et puis l'été, ils jouaient avec Aphrodite's Child (un groupe rock psychédélique ultra pointu et bien barré, ndlr) dans un endroit juste au-dessus d'Antibes. Ce n’était pas compliqué, ils passaient tous les soirs. Je kiffais venir les écouter ».

Tracer la route du plaisir

Alors qu'il envoie à fort volume le morceau sur lequel il a bossé la veille, Christophe précise son processus créatif : travailler à l'instinct, saisir le moment et le sauvegarder sous la forme d'un son, enregistrer et laisser reposer. « Les belles mélodies, on les a toutes déjà entendues… Aujourd'hui, on va parler davantage d'habillage ou de palette sonore. Sur ce morceau par exemple, avant, j'aurais fait intro, couplet, refrain. Le truc classique. Désormais, ce qui compte, ce n'est plus le refrain mais la musicalité ». À notre grand étonnement, ce nouveau morceau, bien foutu et poétique, nous rappelle rapidement The Blaze, son groupe fétiche du moment (d'ailleurs, Christophe avait du retard ce soir car il était parti choper leur vinyle). Décidément, le Monsieur a une oreille affinée… Nous en venons à l'interroger sur son côté avant-gardiste, une évidence à l'écoute de sa discographie. Pas pour lui. « Je dis toujours que normalement, j'aurais dû être quelqu'un d'autre musicalement. Les Vestiges du chaos, j'aurai pu le faire dans les années 90. Mais on m'a clairement freiné. Mon son allait trop loin. Après, cela ne m'a pas empêché d’apprécier ce que j'ai fait. C'était même pas mal. Bevilacqua est un bon disque, mais il est sorti en 1995 alors qu'il était déjà prêt dans les années 80. Tu vois le truc ? » Seulement voilà, il l'avoue lui-même, le fait de pouvoir rester enfermé jour et nuit dans un superbe studio pendant un mois ou deux, cela coûte très cher. Sans parler des musiciens… Or, une fois qu'il avait terminé son travail, Christophe en profitait pour faire d'autres expérimentations, pour la plupart jamais sorties. « C'était tellement kiffant que je pouvais dire oui à tout… Évidemment, j'ai pris des leçons, j'ai mis des marques, et puis j'étais jeune, je n'avais pas le recul nécessaire. Mais plus tard, j'ai aussi eu la possibilité de me barrer. J'ai préféré tracer une route du plaisir. Du coup, je n'ai aucun regret. Simplement, je constate aujourd'hui que l'on m'a coupé dans mon évolution. Dans les années 70, j'avais 20 piges et ce que je faisais était encore plus expérimental que maintenant. » À ce titre, il faut noter que ce sont les jeunes producteurs qui viennent le voir aujourd'hui, des passionnés de synthétiseurs et de technologie, tout comme lui. Bien plus tard cette nuit-là, c’est un jeune duo qui nous rejoindra, Mathilda Cabezas et Augustin Charnet du groupe After Marianne, pour voir ce que ça peut donner. Et puis Nicolas Armand, alias Terdjman, et son synthétiseur modulaire. De toute façon, Christophe est lucide. Il connaît sa valeur et ses failles. « Je suis un mélodiste, un mec de gimmicks, mais certainement pas un instrumentiste comme Cory Henry. Le piano, je le joue comme je le joue et ça me va. Je suis un débutant en tout. C'est bien d'en avoir conscience et de ne pas avoir de problème avec ça. Le don que j'ai, c'est de ne pas être jaloux des autres. Au contraire, cela m'inspire. »

Un album de duos all-stars

D’ailleurs, le voici en train d’enchaîner ses chansons du moment sur YouTube. « Hideaway » de Kiesza, une chanson UK très dance 90's. Il adore son clip en plan séquence tourné à Brooklyn. Ou ce jeune producteur et rappeur dénommé Nusky. Un son très mature malgré la jeunesse du bonhomme. Ce dernier vient souvent faire du son avec Christophe. Il sera d'ailleurs sur l'album de duos qui sortira en mars prochain. « Tu connais la chanson Succès fou ? J'ai fait une nouvelle version rapidement et au début, je voulais un petit rappeur. Les mecs de PNL ont refusé alors j'ai chiné et j'ai trouvé Nusky. Quelque part, je suis content que les autres aient dit non… » Christophe a l'avantage de rester admiratif des musiques qui le touchent et cet album de duos devrait en surprendre plus d'un. Au programme : des reprises de ses chansons, avec des pointures, de Nick Cave à Laurent Garnier (qu'il a rencontré alors qu'il traînait avec Louis Chedid au festival Yeah! dans le Luberon). « Il me fait un remix de Tangerine. Sur l'album, tu auras aussi Raphaël, Jeanne Added, Chrysta Bell… Et puis, refaire Les Paradis perdus avec Nick Cave, c'est pas dégueu, même si Christine and the Queens a mis la barre haute… la coquine. » Quand il nous passe le remix de Garnier (pas encore fini), Christophe nous avoue que s'il aime sortir des musiques plutôt lentes et des slows, il a également emmagasiné dans ses tiroirs des tonnes de bandes bien plus remuantes… Il faut dire que les rares fois où il sort de chez lui, c'est pour aller écouter de bons DJ's. « Je vais pas mal au Montana. J'ai aussi fait les Bains Douches, le Baron quand c'était bien rock’n’roll… Sinon, il y a le Raspoutine, ça fait quinze ans que je veux y aller… Le DJ, c'est le truc qui fait que je vais rester ou me tirer. Je ne suis pas de cette génération, mais j'ai connu dans les années 60 ces mecs qui devaient jouer les bons disques au bon moment. » Même s'il est resté assez hermétique à l'émergence de la house et de la techno dans les années 90, Christophe écoute beaucoup de musiques électroniques. « Plus récemment, j'ai eu des points de rencontre intéressants. Par exemple, il y a dix ou quinze ans, j'adorais ce que faisaient des mecs comme Paul Kalkbrenner. Aujourd’hui, tu écoutes ce qu'ils font, tu fermes le poste direct. Je préfère les Daft Punk. » Nous aussi, mais on aimerait que Christophe nous montre vraiment sa vision des choses. Car si le dandy de la musique a tout fait avec les machines, il n'a certainement pas encore tout dit.

Le dernier album de Christophe, Les Vestiges du chaosest sorti chez Universal en 2016. Plus d'informations sur son actualité sur sa page Facebook.