Photo en Une : D.R.

Voilà (enfin ?) un collectif qui ne craint pas d'être clivant. Organisées dans un cadre très strict (les photos et vidéos y sont prohibées), les soirées de Sécurité seront accessibles à un public trié sur le volet par un physio intransigeant. Si vous avez moins de 21 ans, ne prenez pas la peine de vous pointer : vous resterez devant la porte. Mais à ceux qui franchiront le seuil, Sécurité promet une nuit de techno et d'oubli digne de ce nom, avec cette liberté sauvage que l'on ne retrouve que trop rarement à Paris.

À l’occasion de sa première soirée, organisée le 20 avril dans un lieu encore tenu secret, le collectif anonyme nous en dit plus sur son projet et sa philosophie.

Bien que vous ayez déjà de l’expérience dans l’organisation d’évènements à Paris et acquis une certaine réputation, vous avez décidé de rester anonymes. Pourquoi ce choix ?

Nous voulons ce projet à part, indépendant et anonyme. Ne pas dire qui nous sommes permet de ne pas être comparés et identifiés afin de ne pas ramener ça à des personnes plutôt qu’à un mouvement.

Selon vous, la qualité des évènements techno à Paris n’augmente pas. Qu’est-ce qui leur manque ?

Du respect, du professionnalisme et le petit truc en plus qui fait la différence. Paris devrait être au niveau de Berlin et d’Amsterdam aujourd’hui, mais ce n’est pas le cas, même avec le public varié et fidèle qu'elle a maintenant. C’est dû à deux raisons : premièrement, l’état ne nous aide pas, c’est d’ailleurs aussi de là que vient le fait de vouloir rester discret ; et deuxièmement, on trouve que beaucoup de gens nuisent à la scène techno par leur manque de tenue et/ou de professionnalisme. On pense notamment au non-respect des lieux et des autres, au mauvais accueil des artistes, aux organisateurs qui blindent leurs évènements… 

Vos soirées promettent de nous emmener « plus loin ». Jusqu’où, vers où ?

En effet, nous voulons emmener notre public plus loin dans l’expérience de la soirée, de manière à ce qu’il puisse se lâcher et entrer dans un monde différent le temps d’une nuit. Les photos et les vidéos sont totalement prohibées durant les évènements, des installations sont mises en place pour favoriser l’intimité et créer un véritable espace de liberté pour le public comme pour les artistes.

Vos évènements sont décrits comme pouvant accueillir entre 1 000 et 1 500 personnes. C’est plus que la quasi-totalité des clubs à Paris. Comment fait-on pour qu’une soirée de cette envergure reste « intimiste » ? 

Les lieux que nous choisissons pour nos différents évènements permettent d’atteindre une capacité de 1 000 - 1 500 personnes, mais nous ne comptons pas en faire entrer autant. Nous préférons limiter nos évènements à 800 - 1 000 personnes pour être à l’aise. Venez tester notre concept et vous verrez qu’il est possible de rester dans l’intimité à 800...

Comment comptez-vous rassembler et communiquer avec autant de personnes tout en évitant (tant que faire se peut) les réseaux sociaux ?

Aujourd’hui, faire un évènement en minimisant l’utilisation des réseaux sociaux est une chose difficile. Le temps des Infoline est révolu, tout est digitalisé et ça a un peu perdu de son charme. Nous voulons donc privilégier le bouche-à-oreille et un contenu visuel qui interpelle plutôt que de longs posts Facebook destinés à mettre en valeur l’évènement qui bien souvent s’avère décevant.

Vous mettez l’accent sur une « entrée stricte ». Qu’entendez-vous par-là ? Quels sont les critères de sélection ?

L’ « entrée stricte » sous-entend qu’un physio se tient aux portes et que le fait d’avoir pris sa prévente ne garantit pas l’entrée à la soirée. A lieu également une fouille approfondie pour tenter de limiter les problèmes liés à l’introduction de substances illicites ou d’objets dangereux sur le site de l’évènement. Le respect du public, du staff, des lieux et de la voie publique est bien entendu primordial. Les principaux critères sont donc l'âge et le savoir-être. Concrètement si tu te pointes devant la soirée avec ton mélange et ton enceinte, tu ne rentreras pas.

À quoi ressemble, pour vous, le public parfait ?

Un public varié, savant mélange de plusieurs univers. Homos, hétéros, connaisseurs, fêtards… aussi bien des jeunes de 21 ans qui évoluent depuis peu dans le monde de la fête que des trentenaires qui ont déjà bien usé leurs baskets. On aimerait que chacun donne de sa personne pour que l’ambiance soit la meilleure, pour passer tous ensemble un moment de qualité.

"Si tu n’as pas encore entendu parler de notre concept, c’est peut-être que tu ne dois pas y adhérer."

À l’instar de Péripate qui fixe sa limite d’âge à 23 ans, vous fixer la votre à 21. Pourquoi poser cette limite ?

Nous avons bien conscience que la différence se fait dans la tête et non pas sur la carte d’identité. Mais le public techno parisien s’est beaucoup rajeuni ces dernières années, au point que les participants les plus âgés ne se sentent plus forcément à leur place lorsqu’ils sortent en warehouse. C’est en partie pour cette raison que cette limite d’âge à été fixée. L’autre raison, c’est que cela permet également de limiter les risques par rapport à la consommation de substances illicites ou dangereuses. Quelqu’un de plus de 21 ans sera plus à même de connaitre ses limites que quelqu'un qui vient d’en avoir 18 ans. Bien sûr ce n’est pas toujours le cas et ça ne permettra sans doute pas d’éradiquer le problème a 100%. Des clubs techno réputés pour leur public respectueux et leur politique d’entrée stricte tels que le Berghain n’ont pas besoin de fixer un tel critère. Pour nous, l’écrémage commence dès la vente des tickets, d’où le fait d’être discret sur les réseaux. Les scènes berlinoise et parisienne sont différentes d’un point de vue culturel et de la moyenne d'âge des noctambules. Revendiquer un tel critère nous permet donc de viser un public de plus de 21 ans qui ne se reconnait plus dans les soirées parisiennes actuelles.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre mode de communication ? Le « médium c’est le message », c’est une maxime qui vous correspond ?

Oui cette maxime nous correspond bien. Le médium Facebook prendrait la forme d’un message long et ennuyant alors que le bouche-à-oreille est plus proche de la réalité de l’échange. Pour nous, une personne qui parle de notre évènement de vive voix à quelqu'un vaut 20 participants sur Facebook. Pour être honnêtes, nous trouvons la communication des évènements actuels assez basique, alors qu’on pourrait davantage impliquer le public et favoriser les interactions avec lui pour créer une atmosphère de complicité unique durant les soirées. Le médium est donc pour nous un moyen de renforcer le message qu’on souhaite faire passer. Si tu n’as pas encore entendu parler de notre concept, c’est peut-être que tu ne dois pas y adhérer.

Vous prévoyez de tourner des courts-métrages. Qu’est-ce que cela apporte à l’univers de vos évènements ?

Nous trouvons beaucoup plus intéressant de raconter une histoire en vidéo, plus fort aussi. Nous aimerions aborder différents thèmes, comme les relations humaines, la sensibilisation à l’art et la prévention. Le parallèle entre les courts métrages et les évènements est une piste que l’on trouve très intéressante : ils nous permettent de renforcer nos messages tout en y ajoutant une dimension artistique, et d’y donner un aspect mystérieux avant même que la soirée n’ait commencé.

Concernant le line-up de votre première soirée, qu’aviez-vous en tête lorsque vous avez rassemblé ces artistes ?

Pour le line-up, notre intention était de se faire plaisir tout en proposant des plateaux cohérents composés d’artistes qu’on ne voit pas ou plus forcément beaucoup à Paris. Nous voulons mélanger des nouvelles têtes à des figures emblématiques de la scène, tout en restant fidèles à nos playlists. Pour notre première soirée avec Stranger, Parallx, ILLNURSE live, Tim Tama et Hadone, nous voulons représenter différents styles de techno et permettre une véritable progression tout au long de l'évènement en évitant un son linéaire. Pour la deuxième, on opte pour Héctor Oaks, le retour de Keepsakes en Europe, le bien trop peu exposé Al Ferox, l’étoile du Nord Niki Istrefi et le Parisien Mayeul pour un plateau tout en diversité et en qualité.

Comment choisissez-vous vos lieux ?

Nous choisissons les lieux en fonction de plusieurs critères : sécurité, espace, originalité, faisabilité, accessibilité. Mais il faut surtout que l’on puisse s’y projeter. Les salles disponibles à Paris et ses environs ont beaucoup de contraintes, et trouver la salle parfaite est très difficile. Nous devons souvent faire des concessions et constamment nous lancer dans la recherche de nouveaux endroits à exploiter. Cependant, un lieu déjà utilisé peut encore réserver des surprises, car nous pensons avoir les moyens de nous l’approprier d’une manière différente.

Il est de plus en plus difficile de trouver de vraies « warehouses » qui n’ont pas encore été exploitées. Comment faites-vous face à ça ?

Pour nous une warehouse est un entrepôt, pas une salle des fêtes ou un quelconque espace trop « propre » et sans âme. Le problème est qu’à Paris, ce sont souvent des occasions de salles qui ne se représentent pas. Du one shot. Pour faire face à cela, il faut respecter le lieu, ne pas le détériorer afin de pouvoir le réutiliser, d'où l’importance d’avoir un public responsable. 

S’il fallait résumer votre état d’esprit de votre concept, comment le feriez-vous ?

Nous voulons rester le plus éloignés des standards habituels et faire les choses à notre manière, en proposant un modèle de fête qui, selon nous, est encore trop rare à Paris.