Photo en Une : © TGAF


Dans son line-up, le festival aime l'éclectisme, mais surtout que ce soit des femmes qui s'en mêlent ! Du 15 au 17 mars, Les Femmes s'en mêlent investit la Machine du Moulin rouge et propose une programmation pointue entre concerts, live et DJ sets d'artistes féminines et féministes. Sans oublier des projections et débats tournés vers la place des femmes dans l'industrie musicale et leur liberté d'expression. Les artistes Gigsta, Marylou, le TGAF (DJ Ouai, Oklou et Miley Serious) et le collectif Les Filles de Vénus expriment leur point de vue sur la scène électronique, sur l'actualité avec le mouvement #MeToo et sur leurs luttes et leurs espoirs. Le festival Les Femmes s'en mêlent, tout comme Trax dans cette interview, leur donne la parole.

Quel est votre rapport aux artistes engagées/féministes des générations passées ? Que représentent leurs combats et révoltes pour vous ?

Gigsta : Certains écrits m’ont beaucoup éclairée et encouragée. La première lecture de King Kong Théorie a été une vraie claque. Le fait que Virginie Despentes fasse une lecture à la Machine juste avant la soirée club est très important pour moi.

Miley Serious : Les artistes engagées ou féministes du passé telles que les Riot grrrl ont été pour moi, en tout cas, une énorme motivation dans ma construction adolescente. Et elles le seront toujours. Leur combat était à mes yeux surtout une façon de révéler mon caractère, de me passionner pour mon genre et d'y trouver une force. Elles ont représenté cette énergie qui donne envie de vivre en tant que femme chaque jour.

Oklou : Je crois que mon rapport à ces artistes n’est pas vraiment différent de celui que j’ai avec les artistes engagés.ées qui nous sont contemporains. La seule différence est que je ne peux comprendre et ressentir le poids de leur engagement qu’à travers l’histoire, alors que je suis capable de me positionner par rapport aux luttes actuelles – car j’existe dans le contexte, et j’en suis actrice. Mais, évidemment, ces luttes sont liées, et mon regard sur les artistes du siècle précédent ne peut qu’être admiratif et reconnaissant.

Les Filles de Vénus : On se sent féministe évidemment. On a eu la chance de bénéficier d'une liberté d'exister et d'entreprendre léguée par les femmes du monde entier qui se sont battus pour les droits de toutes. C’est un devoir, en quelque sorte, d’honorer leur travail déjà réalisé et de continuer à faire bouger les choses individuellement et collectivement. 

Marylou : Être féministe en 2018, c’est être consciente des pierres dont les grandes dames du passé ont pavé notre route, mais surtout ouvrir la voie à notre tour pour les femmes du futur. La musique électronique a connu des femmes piliers, au milieu d’hommes qui n’ont pas eu peur de trouver leur place en leur sein. La communauté LGBT dans les années 80/90 pour la house a aussi littéralement posé les fondations de la grande musique électronique. Toute cette culture émane de communautés marginalisées.

Depuis vos débuts sur la scène électronique, comment a-t-elle évolué sur les sujets du sexisme, du harcèlement et de la parité ?

Gigsta : Cela fait moins d’une décennie que je suis active sur la scène... Cela dit, j’ai le sentiment d’opérer aujourd’hui dans un pan de la scène club au sein duquel il est de plus en plus facile de booker d’autres musiciens que le typique mec hétéro blanc. C’est une période plutôt excitante, même si elle pose aussi de nouveaux enjeux et que la forte compétition réveille une autre sorte de misogynie intégrée par les femmes même.

Oklou : Pour être honnête, je n’arrive pas vraiment à distinguer le sexisme "sur la scène électronique" de celui de toute la société patriarcale d’une manière générale. Je ne pense pas que l'on puisse l’expliquer comme un phénomène isolé. La musique n’ayant pas échappé à cette règle, elle est également théâtre de ces inégalités et de cette disparité. Mais j'espère que les mentalités de la scène électronique vont évoluer tout autant que celles de la société.

Les Filles de Vénus : Comme on est dans un collectif mixte et ultra ouvert, on ne s'est jamais senti mis à l'écart parce qu'on était des filles. Maintenant, le sexisme dans la musique électronique, on le sent tous les jours quand on regarde un bon nombre de programmations en France. Mais ça évolue, car il y a beaucoup d'artistes féminines talentueuses sur la scène électronique actuelle.

Marylou : Les notions de parité et de machisme dans la musique électronique ont toujours été présentes. Mais aujourd’hui, les médias jouent en général un rôle plus important que par le passé, et c’est pour moi ce qui a transformé les choses – et pas forcément dans le meilleur sens. Je vois aujourd’hui beaucoup de gens jouer le jeu du politiquement correct, de la mise en avant de la femme comme un prétexte au sein d'institutions, presse, promoteurs, bookers, ou de femmes se regroupant pour trouver plus d'impact. La scène électronique au sens large n’est pas une scène à laquelle je me sens appartenir. Pas seulement pour ses failles machistes, mais aussi individualistes et capitalistes que je ne peux cautionner. C’est cela qui amène les comportements irréels de jugement de la valeur d’une artiste, que ce soit sur son physique ou sur le moindre beat match manqué.

Avec le mouvement #MeToo, avez-vous eu le sentiment d’assister à un changement visible des comportements ?

Gigsta : #MeToo m’a permis de me repositionner sur certains aspects. Pour être sain, il me semble qu’un engagement doit être ouvert et fluctuant. Si #MeToo a permis une merveilleuse libération de la parole, le débat a aussi conduit à un torrent de velléités, parfois contre-productives, sur Internet. Je suis intimement convaincue que la question du féminisme ne peut être abordée sans intersectionnalité. Une déclaration comme « The Future is Female » (« Le futur est féminin ») ne fait aucun sens : le futur est aussi gay, transgenre, bi, black, etc. Maintenant, le vrai défi est d’écouter et comprendre. Écouter plus, écouter mieux.

DJ Ouai : J’ai l’impression que le mouvement #MeToo aura été l’occasion d’une prise de conscience collective, notamment pour les gens qui n’étaient pas spécialement sensibles à ces sujets. Les hommes eux-mêmes commencent à admettre et comprendre ce qui était déplacé dans leurs attitudes passées, et les femmes réalisent aussi que certaines choses qu’elles ont vécu par le passé ne sont pas « normales », moi la première.

Oklou : Je pense que #MeToo a provoqué beaucoup de choses : il a fait parler des gens, lancé des débats, et surtout libéré beaucoup de femmes, et je pense que c’est la chose principale à ne pas oublier !

Les Filles de Vénus : On a toujours choisi la mixité dans nos soirées et programmations. Concernant le mouvement, on pense qu'on ne vit pas encore réellement l'air "post-#MeToo". C'est trop frais. Mais ça va nous forcer tout de même à faire attention et à ne plus rien laisser passer.

Marylou : Les inégalités sont hélas présentes aujourd’hui, il faut être prudent avant de se positionner dans des débats épineux. Le sentiment de sécurité sur un dancefloor est rare pour une femme – je me suis sentie libre dans très peu d’endroits. Je remarque juste que ces espaces d’écoute et de danse sont souvent de petits lieux, organisés à échelle humaine, et que les scènes les plus underground sont celles où la parité règne.

Aujourd’hui, on en est où ?

Gigsta : Aujourd’hui, beaucoup reste à faire et il faut faire sortir ce débat de nos petites sphères bien pensantes. L’année dernière, j’ai contribué au numéro d’été de Trax (Trax #204 spécial Sexe) avec un dossier réunissant les témoignages de femmes ayant étudié cette question d’un point de vue universitaire. Adèle Fournet écrivait : « La manière dont on peut faire passer les débats féministes de l’underground au mainstream est peut-être la question la plus importante. Les femmes luttent contre les cultures patriarcales depuis des générations mais les mouvement perdent de leur élan et on est condamnées à toujours tout recommencer. » Et Pauline Malmqvist d'ajouter : « La scène mainstream est problématique car elle est articulée autour de la rentabilité. » Cette obsession de la rentabilité affecte non seulement l’égalité mais aussi la créativité.

DJ Ouai : De mon point de vue, il y a encore des opinions qui se heurtent les unes aux autres. D’un côté, les gens qui ont compris et intégré, et d’un autre, ceux qui ne réalisent pas, qui dénigrent, et qui restent bloqués dans des raisonnements complètement dépassés. J’ai hâte que le dialogue s’ouvre et que ces personnes arrêtent d’être un frein à cette évolution positive. Il y a encore des choses inadmissibles qui se passent aujourd’hui – il y en aura toujours malheureusement. Mais je suis optimiste pour que ça avance encore positivement. Il faut du temps.

Oklou : J'ai beaucoup d’espoir en l’avenir. Je pense que grâce aux réseaux sociaux et à la démocratisation d’Internet, l’exposition et la prise de parole deviennent faciles, accessibles, et que les acteurs.rices des luttes peuvent désormais servir les causes des minorités et des femmes de manière indépendante.

Les Filles de Vénus : Aujourd’hui, on est entre hier et demain. On a encore plein de choses à entreprendre, de combats à mener, car rien n’est à prendre pour acquis. Mais ça bouge, donc on positive. 

Marylou : Le plus difficile aujourd'hui, en tant que femme au cœur de notre société encore patriarcale prônant la réalisation économique de l’individu, c'est de prendre conscience que dès notre naissance, nous avons toutes les cartes en main pour assumer notre art et s’aimer soi-même.

Personnellement, en tant qu’artiste, comment vous inscrivez-vous dans un engagement pour l’égalité de traitement entre hommes et femmes ?

Gigsta : Je suis active dans la scène, notamment en tant que DJ mais aussi chercheuse, journaliste, animatrice radio et occasionnellement promotrice de soirées. Si elles présentent des enjeux différents, toutes ces activités se rejoignent à mes yeux : j’essaye d’encourager des artistes en lesquels.lles je crois, de faire connaître leur travail et de le présenter d’une manière juste. Mon engagement permet de rééquilibrer la balance. Par exemple, pour Midi Deux, j’ai demandé des podcasts à Myako, Mantra, Knappy Kaisernappy, DJ Charlie, Uta, Timnah Sommerfelt ou encore Sarah Miles. Étant moi-même une femme, je sais à quel point c’est désagréable d’être invitée pour présenter des quotas politiquement corrects. Donc je ne les ai pas seulement sollicitées pour leur genre, mais parce que je suis convaincue qu’elles sont profondément talentueuses et que les hommes ne l’entendent pas forcément. Quant à mes activités de DJ, j’essaye au maximum de ne pas sexualiser la présentation de mon travail. Pour plusieurs raisons, j’ai décidé de ne pas publier de photos de mon visage sur Internet. Il me semble parfois plus délicat de se présenter dans les médias et sur les réseaux sociaux lorsqu’on n’est pas un mec blanc.

Miley Serious : Comme tout, c'est une question d'éducation aussi. Après les choses bougent quand même dans notre milieu : soit nous sommes bien entourées, soit les choses évoluent vraiment dans le bon sens. Avec TGAF, on s'inscrit juste en faisant ce que nous aimons, en ayant aucun a priori sur nous-mêmes, et en nous donnant les moyens de faire ce que l'on veut. Je pense qu'on ne voit pas de barrière à notre avenir à cause de ça, et c'est ce qu'on fera comprendre à n'importe qui.

Oklou : J’essaye d’être juste dans mon engagement. Par rapport à ce que j’ai vécu, vu et ce que je connais. J’ai souvent des discussions avec mon entourage, j’aime alimenter les débats, et essayer de comprendre comment marche le cerveau des gens avec qui je ne suis pas d’accord. Je parle beaucoup avec ma famille et j’essaye d’agir plus "localement" que publiquement.

Les Filles de Vénus : Avant d'être DJ's, on est surtout programmatrices via les soirées Fils de Vénus. On a invité beaucoup plus de femmes que d'hommes depuis 2011, mais le but a toujours été de mettre en valeur des artistes de talent sans distinction de sexe, donc c'est presque un hasard. Mais il y a toujours plus de programmateurs hommes que femmes, donc c'est un peu affligeant. Après, on pourra toujours se dire que ça donne le ton de la légitimité à d’autres femmes ; ça permet de voir que ce n’est pas un domaine exclusivement réservé aux hommes et qu’elles y ont leur place.

Marylou : La volonté de se regrouper en girl gang, de faire du "tout féminin" est pour moi une preuve de manque de confiance ou de peurs, et même si je le comprends, je pense qu’une vraie avancée est aussi de ne plus clôturer les genres. Être artiste, c’est être humain. Homme, femme, la distinction ne devrait plus exister. Le vrai féminisme n’est plus seulement aujourd’hui poser des barricades. Le combat est perdu si l’on met encore en avant une différence, si on se positionne en victime.

Retrouvez TGAF (Carin Kelly, Miley Serious & Oklou), Marylou, Les Filles de Vénus et Gigsta ce vendredi 16 mars à partir de 00h à la Machine du Moulin Rouge. Pour plus d'informations sur l'ensemble du festival Les Femmes s'en mêlent, rendez-vous sur la page Facebook de l'évènement.