Photo en Une : © CN D

Le 10 mars prochain, lors de son Week-end Ouverture de la saison printemps, le Centre National de Danse propose pour la quatrième fois une soirée clubbing chapeautée par son label résident Kill the DJ. Pendant six heures, l'institution se transforme et devient « occupée » par une « communauté joyeuse de danseurs.es », transportés.ées par le live de KillASon et les DJ sets de Deena Abdelwahed et DJ Sundae.

Aymar Crosnier, Directeur général adjoint du CN D, nous explique comment ce projet prend sens dans une institution en pleine évolution. Au cours de notre entretien, Aymar Crosnier défend l'idée qu'il faut ouvrir le centre à davantage de public et le lier à son territoire et son temps – à Pantin et à la jeunesse. Le but de ce projet novateur est « l'occupation artistique » d'un lieu : cet immense Atrium aux escaliers colorés.

Cela fait un an que KTDJ est résident au CN D. Comment envisagez-vous le lien entre la « culture club » et cette institution ?

Au CN D, on ne veut pas faire du clubbing pour faire du clubbing. C'est davantage une réflexion, que nous partageons avec le label KTDJ, où le clubbing devient un lien entre la pratique de la danse et la proposition artistique de l'institution. C'est une histoire d'échanges entre Fany (Fany Corral, co-fondatrice de Kill The DJ, NDLR) et moi-même, et toute l'équipe. On recherche toujours une cohérence entre la programmation de KTDJ et les performances proposées par le centre, c'est le deal. Trois questions guidaient notre thème : « performer la voix et le son, performer le savoir et performer le geste. » Lorsque j'ai proposé ceci à Fany, elle m'a présenté la musique de Deena Abdelwahed, que je ne connaissais pas et qui me plaît énormément. Deena correspond très bien à cette idée de performance par le son et la voix. J'ai trouvé qu'elle avait quelque chose de très sensible à ce niveau-là, et maintenant j'écoute sa musique à fond chez moi !

"Le pari, c'est de changer l'institution en autre chose."

C’est une façon de faire évoluer, d’ouvrir le CN D à d’autres répertoires ?

Oui, c'est important selon moi d'avoir la possibilité de bouger l'institution. On essaye le plus possible, et surtout avec ce genre d'événements, de créer une occupation artistique. Le pari, c'est de changer l'institution en autre chose. C'est la première fois que le centre est dirigé par une artiste – Mathilde Monnier – et c'est réellement sous l'impulsion de sa direction qu'il y a aujourd'hui ce vent de changements dans l'institution. Elle souhaite ouvrir le centre aux artistes et à leurs projets.

Comment une soirée électronique correspond-elle à cette idée « d’occupation artistique » ?

Le reste de l'année, le CN D est assez « clean » en fait, c'est plus calme. Là tout d'un coup, pendant 6 heures, il y a cette communauté de danseurs et danseuses qui viennent de partout et de la musique qui remplit l'immense bâtiment. C'est une autre pratique de la danse, ça crée une sorte de communauté joyeuse qui pratique la même chose, au même moment. Danser devient alors un acte de sociabilité, et non plus une performance sur un plateau avec des artistes que l’on regarde.

L’expression corporelle en club vous semble donc très différente de celle des danseurs professionnels ?

La danse dans un club, ça n'est pas vraiment artistique, ça n'est pas comme une programmation. C'est plus une question sociale et politique. Je ne suis pas un spécialiste de la danse en club. Mais pour moi, elle s’y exprime bien tant que celui qui veut faire un geste à un moment donné peut le faire. Le club doit être un espace, un rendez-vous, où l'on peut s'exprimer comme on veut, danser d’une façon personnelle, propre à chacun. S’il y a des codes – sociaux et de gestes, de postures et d'habillements –, ça ne m'intéresse absolument pas. Nous ne souhaitons surtout pas cela dans nos soirées clubbing. D'ailleurs on constate au contraire que tout se passe toujours très bien avec KTDJ. Tout le monde est courtois avec l'autre, il n'y a pas de jugement. Et ça, c'est super.

L'Atrium est bien plus éclairé qu'un club, avec de nombreux danseurs.euses confirmés.ées sur la piste. Ça peut être intimidant pour ceux qui ont l'impression de ne pas savoir danser ?

Non, non, surtout pas ! La liberté d'expression est totale. C'est assez marrant, car on observe parfois au contraire que les danseurs et danseuses professionnels ne sont pas forcément à l'aise et ne dansent pas forcément mieux que les habitués du clubbing. Ils restent dans la représentation et ça donne des choses assez drôles. Tout est dé-hiérarchisé finalement, et ça montre que la danse appartient à tout le monde !

Ces rendez-vous vous ont donc permis d’élargir votre public.

Oui exactement. Il y a une mixité des âges, des sexes, des genres. C'est une des priorités de Mathilde : faire du centre un endroit plus ouvert. Le public de ces soirées vient de partout à Paris, mais il est aussi local. C'est important pour nous d'avoir un public qui vient de Pantin. On veut s’inscrire dans le territoire. Pantin bouge beaucoup en ce moment et l'institution doit bouger de la même manière. 

Il y a quelque chose de politique aussi, car on partage les mêmes valeurs que le label KTDJ. On veut défendre, à leurs côtés, les causes féministes et valoriser les LGBTQ+. C'était pour nous une grande fierté – et ce fut un grand succès – d'organiser la soirée Act-Up avec toute l'équipe du film 120 battements par minute le 1er décembre 2017. Je trouve que c'est important qu'une institution nationale s'engage politiquement. Il est nécessaire qu'une institution culturelle défendent des causes et ait des positions.

Comment envisagez-vous les futures collaborations du CN D avec le monde du clubbing ? Y aura-t-il davantage de soirées de ce genre ? Avec d'autres labels...?

Non... Je pense que nous avons aujourd'hui un rythme assez cohérent. Les trois soirées – printemps, été, automne – par an sont suffisantes et reconnues par le public. En ce qui concerne les labels, nous travaillons si bien avec KTDJ ! Elles ont compris notre projet et nos possibilités, donc on est parti pour une nouvelle saison avec elles. La prochaine soirée sera le 10 mars, puis celle d'après sera au mois de juin pendant le festival Camping. Des jeunes danseurs professionnels du monde entier vont s’y rencontrer pour pratiquer la danse et participer à des workshops. Il y aura des représentants de 26 écoles à l'international, donc 200 étudiants. Ce sera encore l'occasion de créer une réelle mixité entre des personnes d'âge, de sexe, d'origines et de disciplines différents.

Pour finir, pouvez-vous nous expliquer comment s'articule le programme de ce Week-end Ouverture ?

Pendant ces deux jours, l'idée est de proposer un savant dosage entre la pratique amateur qui va investir les 14 studios du CN D et la performance professionnelle. Environ 2 000 amateurs viennent danser et participent aux nombreux ateliers proposés allant du jazz au hip hop, en passant par la danse africaine, la house, le vogguing, le répertoire Nijinski etc... Ensuite, en interstice de ces ateliers, on a invité des professionnels à performer. Durant ces deux jours, il y aura une inversion du schéma habituel : la pratique amateur sera payante – mais très peu chère, autour de 5 euros – et la performance professionnelle sera en partie gratuite. C'est une façon pour nous de démocratiser la danse et d'ouvrir nos portes.

Pour plus d'informations, retrouvez la programmation du Week-end Ouverture sur la page Facebook de l'évènement.