Photo en Une : © Sarah Bastin / RBMA

Le punk est mort ? Vive le punk ! Charles Crost, le fondateur du label Le Turc Mécanique nous livre ses intentions : partir "à la conquête" d'un autre public, de nouveaux lieux et assumer l'évolution du punk vers la techno, cet "entre-deux" – qui fera résonner le Mini Club de la Rotonde le samedi 24 février prochain.

Pour commencer, d'où vient le nom du label « Le Turc Mécanique » ?

En fait c'est une connerie. C'est une escroquerie du 18ème siècle avec un faux-mec dans un automate qui fait croire qu'une machine peut jouer aux échecs, c'est rigolo. Mais c'était quand j'ai créé le label il y a six ans déjà. On aurait pu aussi appeler ça Bagarre Records ou Baston Records finalement, mais ça ferait peut-être trop ton sur ton.

Comment est-ce que tu définirais les orientations musicales du label ?

A la base c'est un label punk, mais on est très ouvert et on cherche à expérimenter d'autres genres musicaux. Chaque disque doit être différent, doit avoir son identité. C'est une sorte de galaxie qui existe dans notre label. On a des artistes qui font de la cold wave, de l'indus ou de la noise et qui migrent très souvent vers la techno, comme Harschlove ou Bajram Bili par exemple. Oktober Lieber aussi, ses musiques sont carrément teintées de techno et d'indus. Jardin c'est du « punk de club » aussi, alors que Balladur a un côté plus pop, très dance avec leur façon de faire de la musique dans la fausse, ça passe très bien dans un club.

Pour toi le punk doit investir les clubs, c'est ça ?

Exactement. Le punk, moi, je vois ça comme une musique de fête ! C'est une musique violente, qui donne des émotions très explosives, comme la techno ou la house parfois. Dans le punk, il y a une volonté d'abus, de hargne, qu'on peut évidemment exprimer en club, et même mieux ! Moi le format concert 20h-23h où on applaudit entre chaque morceau, je trouve ça un peu casse-couilles. On fait de la musique pour qu'elle soit festive. Je ne comprends pas bien comment on peut aller voir des gens qui prêchent la rébellion, tout en étant là en sirotant un mauvais gin tonic en début de soirée pour essayer de se donner un peu d'ambiance.

"Je pense qu'on doit changer le réel"

Plus hybride, plus ouvert aux autres genres et présent dans de nouveaux lieux... Selon toi le punk doit évoluer. Comment comptes-tu t'y prendre ?

Le punk, c'est plus une intention qu'une musique en fait. C'est plus une façon d'aborder les choses. Nous on est un label vraiment politique, et le geste et la manière sont aussi importants que la musique. La façon dont on communique avec les gens, ce qu'on véhicule etc... Ça devient très conservateur de voir dans le punk seulement une guitare, une batterie et un mec qui dit : « Allez vous faire enculer. » Il en faut, et moi j'adore ça ! Mais c'est trop réducteur. Le punk il doit grandir, le punk il est en after à la Station – Gare des Mines et il écoute de la techno. Moi je suis d'une école qui dit qu'il est important de prendre la place des « groupes de merde », des artistes qu'on trouve illégitimes, et de mettre à la place des gens intéressants. Ce n'est pas pas évident, car il y a pas mal de personnes dans le milieu du rock ou de la techno qui préfèrent rester en cercle fermé et ne s'ouvrent pas du tout au monde. Moi je ne suis pas trop d'accord avec ça. Je pense qu'on doit changer le réel et essayer de convaincre les gens d'aller dans l'autre sens. C'est une sorte de militantisme, même si c'est un peu convenu comme mot.

Et dans quels lieux tu « milites » par exemple ?

A Paris, on organise surtout des événements à la Station – Gare des Mines (comme Qui Embrouille Qui ou le Festival LTM). La Station avant tout ! C'est un lieu parfait. J'y passe ma vie et j'y ai monté aussi une radio avec le collectif MU. Il y a tout ce qu'il faut : de l'espace, un son plutôt pas mal, une ambiance débridée et une bonne équipe. C'est une équipe qui vient plus du punk que de la dance, mais qui connaît bien la techno aussi. Ce qui fait qu'il y a des entre-deux tout le temps, une grande ouverture d'esprit. Mais il y a d'autres endroits aussi, comme bientôt à la Rotonde. C'est cool. Le fait d'aller dans des nouveaux lieux c'est bien, ça va avec cette idée de conquête qu'on recherche. Être invité par Trax, ça montre qu'on est un label qui a des trucs à raconter, on est super content.

"Si tu ne proposes pas à un gamin de 18 ans d'écouter autre chose que ce que ses potes écoutent, il faut pas se plaindre et être déçu."

Ton but c'est d'élargir ton public finalement...

Oui voilà ! C'est super de découvrir des nouveaux lieux, des nouveaux gens, des nouvelles ambiances et un nouveau public, parce que sinon tu tournes en rond et ça sert à rien. Si t'es toujours avec les quatre même Ayatolahs du punk en cuir avec la dégaine du mec qui sort du Berghain, ça sert à rien... Enfin ça fait un bon after en appart, mais pas une teuf disons ! Rester entre nous et ne pas s'ouvrir, je trouve ça un peu élitiste en fait. De dire : « Oui, il faut qu'on reste entre nous car les autres nous méritent pas. » Si tu proposes pas à un gamin de 18 ans d'écouter autre chose que ce que ses potes écoutent, et bien il ne faut pas avoir de révélation, il faut pas se plaindre et être déçu. Ce qu'il faut c'est aborder le monde avec bienveillance !

Et comment est-ce que vous avez rencontré et choisi les artistes qui compose le label ? Est-ce qu'il y en qui viennent d'eux-mêmes vers vous ?

C'est principalement via Internet que je les trouve. Il y a une part des artistes qui viennent vers moi, mais ça n'est pas toujours la meilleure solution. Je préfère souvent « tomber dessus », parce que évidemment c'est plus gratifiant ! Tu as une part de mystère, je ne sais pas trop comment l'expliquer... Il y a mille et une façons de trouver des artistes, mais c'est vrai qu'avec Internet tu peux voir ce que font les groupes, sur quels plateaux ils jouent, à quelles soirées ils participent, quelles personnes ils suivent etc...

Vos artistes sont plutôt français.es j'ai l'impression...

Oui je suis plutôt chauviniste là-dessus. Nous, on défend une esthétique historiquement française du punk et une façon spécifique de faire de la cold, comme avec Télédétente 666 et Strasbourg, qu'on retrouve assez peu à l'extérieur. En Angleterre et en Allemagne, il y a des scènes très scindées : il y a le public du punk qui écoute vraiment du punk conservateur et il y a le public de la new wave qui écoute des trucs de gothiques et le public techno qui écoute de la techno... Eux ils restent dans la règle de leur musique, alors qu'en France on tente des choses plus hasardeuses et plus audacieuses à mon sens.

Et concernant la part des artistes féminines dans le label ?

On a choisi de ne pas faire de parité forcée au sein du label. Mais il y a une attention particulière au fait de ne pas passer à côté d'artistes super talentueuses ! Et c'est une fierté de voir que de nouvelles femmes mixent à des soirées à la Station (comme Marie La Nuit pour la soirée de Polychrome). Il y a de plus en plus de filles dans les projets qu'on supporte, mais on ne veut pas forcément les mettre particulièrement en avant en disant : « C'est du punk de meuf. » On fait plutôt l'effort de pas passer à côté.

C'est quoi vos prochains projets et événements ?

Côté sorties, on va avoir un nouveau 45 tours de Balladur. Puis Teknomom va sortir un disque plutôt synth vraiment bien – c'est pas un mec qui tient un bouton pendant une demie-heure, mais un truc beaucoup plus fou. Oktober Lieber et Bracco vont aussi sortir de nouveaux projets, puis aussi les anciens comme Jardin etc... Et puis sinon niveau événements, j'aime bien lorsqu'on s'intègre dans des teufs en ce moment. On travaille toujours avec Qui Embrouille Qui aussi, mais on est surtout pas pressé de refaire des choses « entre nous », on veut s'ouvrir et faire comme samedi prochain à la Rotonde !

D'ailleurs c'est quoi le programme pour le Club Trax de la Rotonde samedi prochain ?

Alors, moi je vais commencer avec du punk, et on va voir comment le public Trax va réagir, mais logiquement ça devrait aller, car on a déjà fait ça à Astro ou à Méta à Marseilles aussi. Puis Harshlove va faire un set bien techno, indus et un peu dub. C'est un peu le seigneur du label qui était en sommeil depuis un an et demi, et là c'est son grand retour à Paris, en grandes pompes, donc je suis bien heureux qu'il soit de la partie ! Puis Marai va prendre le relai, qui fait des trucs vraiment bien aussi, assez dark et un peu plus ballroom. Et pour finir c'est Bajram Bili qui va briller avec un set de 2 heures de techno. Hâte de voir ça !

Vous pourrez retrouver la fine équipe du label Le Turc Mécanique lors de la soirée Club Trax Grand Format à la Rotonde, dans le 19e arrondissement de Paris, samedi 24 février. Pour plus d'informations, rendez-vous sur la page Facebook de l'évènement.