Photo en Une : Noisia © Ben Glasgow


Bass Extase traite de la drum'n'bass, entité de la culture underground sous-représentée en club. Laurent Pasquier dresse ici un portrait pluriel de ce genre musical, à l'image des nombreux pionniers du genre (Goldie, Roni Size) qui en retracent l'histoire face caméra. À travers le prisme d'immersions dans les festivals bass, et pléthore d'archives, le réalisateur parvient avec brio à transmettre l'admiration qu'il porte au genre musical. Découvrez en exclusivité deux extraits du documentaire ci-dessous :

Ton projet traite de l’univers bass music. C’est un genre musical qui englobe grime, dubstep, UK garage, trap, liquid drum'n'bass, jungle, bassline, reggaeton, future bass, dembow, moombahton... Mais le documentaire est axé principalement sur la drum'n'bass !

Tout le monde a une définition différente de ce qu’est la bass music, elle englobe des genres très différents les uns des autres. Je me suis recentré sur la drum'n'bass pour rendre le film accessible et parce qu’il aurait été difficile de traiter avec précision tous les genres, sans les survoler. Ce que je veux, c’est que le film permette aux néophytes de comprendre ce qu’est la drum'n'bass. C’est le genre le plus ancien, qui n’a jamais faibli, et qui a ressurgi ces dernières années, alors que le dubstep est monté très haut, pour descendre très bas. Je me suis dit : autant parler de la drum qui vieillit bien, et qui est le genre le plus ancien. Le dubstep en est lui-même un peu issu. J’ai pensé à l’idée de mouvement, puisque la scène est riche, avec plein de styles différents qui venaient tous plus ou moins d’Angleterre. Aussi de Jamaïque, qui a un lien très fort avec l’Angleterre. La conception de ces musiques est le résultat du métissage culturel anglais. J’ai décidé de réaliser le documentaire en 2010 : je voulais transmettre une émotion forte, puissante. Comme une sorte de catharsis, un exutoire. Je voulais que les gens ressentent l’énergie qu’ils peuvent ressentir en club, à travers un film qui serait à la fois pédagogique et immersif. Le côté marginal de la bass music m’attire.

Tu interroges beaucoup les pionniers, et moins les nouveaux acteurs du genre, pourquoi ?

J’ai choisi de me recentrer sur l’histoire, les origines du mouvement. C’est à la fois un choix, et une contrainte due à la temporalité de réalisation du film. Les origines ne bougent pas. Le film vieillira, mais restera un pilier. Les jeunes pourront le découvrir et se diront : « Si j’écoute ça aujourd’hui, c’est parce qu’avant, il y a eu ça. » Cependant, j’ai aussi filmé des jeunes. Je reviens d’une interview avec Bobby, un jeune producteur parisien de drum'n'bass qui représente la nouvelle scène. C’est la nouvelle coqueluche. 

Pourquoi ne pas avoir parlé de Skrillex ? Quoi que l'on dise de sa musique, il a fait découvrir le dubstep au grand public...

Il y a deux écoles. Certains – les plus pointilleux – regrettent le couronnement de Skrillex, parce qu’il a mis en avant un style très « braillard » qu’on appelle le brostep (il imite le rythme "wawawawawa", NDLR). C’est devenu une sorte de recette, tout le monde a voulu copier ça croyant que c’était la poule aux oeufs d’or. Donc le style a saturé. La plupart des gens, au contraire, sont très respectueux. Ils sont conscients qu’il a amené le genre sur le devant de la scène : un jeune arrive, il reprend les codes d’une musique ancienne et en fait quelque chose d’immense. Les origines du dubstep, c’est quoi ? Des mecs dans des caves, en mode loubards. Avec le brostep, on s'est retrouvé avec des jeunes qui s’habillent en fluo. On voit un avant et un après Skrillex. Avant de faire le film, j’ai fait plusieurs vidéos (dont une websérie sera issue, NDLR) que j’ai diffusées à Astropolis. Dans ces extraits, il y a un focus sur Skrillex, et l’aspect commercial du dubstep. Pour moi, les bases, ce sont Benga et Skream, qui sont les pionniers du dubstep.

Il y a ensuite la vague Mala (plus deep, dans le style jamaïcain) puis Caspa qui commence – avec Rusko – à rendre le genre un peu plus « cheesy » et ensuite Doctor P et Flux Pavillon.

Ces genres-là posent les fondements de la musique UK. Ensuite vient Skrillex, qui, en 2012 et 2013, est récompensé aux Grammy's. C’est exceptionnel pour un artiste qui faisait de la musique dans sa chambre et qui se retrouve – aux côtés des Daft Punk – très exposé. Skrillex est très important. Le dubstep s’est fait connaître grâce à lui. Néanmoins, son manager a refusé de m’accorder une interview. A chaque fois, ça a été compliqué avec les Américains.

Pourquoi ne pas voir parlé de la scène américaine justement ?

Je me suis posé la question et je me suis dit que le projet sur la scène européenne était déjà colossal. Donc j’ai eu peur de me perdre. Je me suis dit : « Sors quelque chose sur les fondements de la drum'n'bass en Angleterre, c’est déjà pas mal. » Il promeut ces musiques dans le monde : c’est un pas en avant.

Tu parles de Pendulum, qui reprend de la pop. Est-ce qu’au final, la bass music résulte d’hybridations multiples ? 

Pendulum, c’est grand public : une hybridation entre rock et drum'n'bass. Ils créent la performance, accompagnés de gros synthés un peu pop, un peu EDM aussi. Je citerais aussi Wilkinson, qui fait des dizaines de millions de vues sur YouTube, parce qu’il habille sa musique de voix féminines, de piano... C’est mélodieux.

Pour revenir à Skrillex : il est arrivé à un moment où les gens voulaient écouter de la musique vénère, avec des basses hyper distordues, un peu à la Justice avec leur French Touch. Maintenant le côté « braillard » n’a plus la côte, on fait des choses plus minimalistes. Plus mélodieuses, musicales. Tout est une question d’instinct. Skrillex a même fait une chanson avec The Doors : c’est une véritable hybridation. Maintenant, il ne fait plus de dubstep, il fait de la bass house et un peu de trap. 

Ces 10 dernières années, la techno et la house ont éclipsé les autres genres, dont la drum'n'bass, en termes de popularité. Penses-tu que les clubs sont responsables de cet écart entre les genres ?

Déjà, les publics sont différents. Ensuite, les clubs, en effet, choisissent les artistes qu’ils veulent passer. Dieu merci, le Rex Club et Elisa Do Brasil existent ! À titre d’exemple, les 4 ans de la Forever DNB, et les 18 ans d’Elisa Do Brasil au Rex. Le Rex est un club très techno, mais il fait une ouverture, d’autres clubs ne le font pas forcément. Ils se disent : « Voilà, on va faire ce qui marche, ce qui vend. » Et beaucoup de gens ont des aprioris : « C’est une musique vénère, virulente, ça va amener un public incontrôlable ! » C’est complètement faux. On peut comparer le public drum'n'bass au public métal : c’est des bisounours ! Des mecs ultra respectueux, mais qui ont une énergie débordante. La musique, pour eux, est un défouloir, une catharsis. Pour info, la liquid (sous-genre de la drum'n'bass, NDLR) peut se jouer en apéro ou en début de soirée. D’ailleurs, il y a des soirées sur Paris qui font des afterworks drum'n'bass ! Je pense que le fait que ce soit une musique très énergique brusque les gens qui méconnaissent le genre. Pour l’amener sur le devant de la scène, il faudrait un porte-drapeau. En France, Laurent Garnier a toujours été là pour la techno : c’est le pape. Il faudrait un équivalent de Laurent Garnier en drum'n'bass, quelqu’un qui a une voix qui porte, qui puisse parler à la télé. Laurent Garnier faisait des télés sur Canal+. Il a milité, il était en étroite collaboration avec Jack Lang, il a reçu la Légion d’honneur. Bref, quand vous avez quelqu’un qui est une figure de proue, vous avez un écho différent. Le côté underground va très bien à certains qui veulent rester indépendants. Mais si quelqu’un se décide à amener le mouvement sur le devant de la scène, les gens vont suivre. Olivier Calandini le fait très bien avec les Animals, il a amené la Jungle Juice à Solidays, en 2012. Au final, ce documentaire est là pour ça : aider à informer, à comprendre cette musique qui est née du reggae, du jazz. La drum'n'bass n'est pas juste une musique d’énervés. C’est une musique culturellement très riche. 

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