Photo en Une : © Lucas Javelle


« Avec le ciel bleu d’un côté et de l’autre, et les gros nuages noirs juste au milieu, on dirait qu’il y a un plafond au-dessus de nos têtes. »
C’est avec ces mots que Jérémy Guindo – de son vrai nom – nous accueille du côté de son studio du 9e, à cent mètre du Rex Club. Ce que la population de la capitale voit comme un fléau à l’année, il y trouve un aspect artistique. En dix ans de production musicale, Bambounou ne s’est jamais bridé dans sa créativité. Une éthique de vie qui lui a valu de monter très rapidement  ; ses deux premiers albums, Orbiting (2012) et Centrum (2015), sortiront sur 50Weapons, l'exigeant label du duo allemand Modeselektor. En 2015, il était donc apparu comme une évidence de l'inviter en couv' d'un numéro ; du sang neuf pour un magazine neuf, alors que Trax change d'identité artistique. Depuis, Bambounou a fait du chemin, à son rythme.

Ça a changé quelque chose pour toi, cette couverture ?

Complètement. Je pense que le fait de faire ce genre de couvertures, dans un magazine papier c’est toujours très important. C’est plus que faire quelque chose sur le web parce que c’est physique, les gens peuvent le tenir, le voir dans un magasin. Ça a changé plein de choses, mais que dans le bon sens. Ça m’a permis d’avoir une meilleure visibilité, et surtout une visibilité au-delà de celle des gens qui font partie de la « niche ». La plupart du temps, les gens qui vont sur Internet vont chercher une information qu’ils connaissent déjà. Alors que quand tu fais un magazine papier, ça peut toucher d’autres personnes.

Deux ans ont passé depuis l’interview, mais aussi depuis ton dernier album. Qu’est-ce qui se profile depuis la sortie de Centrum ?

Là, j’ai énormément travaillé sur mon son. C’est pour ça que j’ai complètement réduit mon nombre de releases « officielles » (EP ou album). J’ai fait quelques remixes et quelques tracks pour des compilations, dont un pour Taapion (The Traitor), un pour Involve Records (Torelant Hedonism). J’ai aussi fait un track pour Indigo Aera, un label hollandais (Weak Emotions). Et un remix pour Sampha (Incomplete Kisses Remix).

Justement, ce remix pour Sampha, c’est un peu différent de ce que tu as l’habitude de nous faire écouter.

Je me considère comme un producteur, pas comme un artiste techno ou house ou de musique électronique en général. Je pense avoir un certain niveau où je peux dire que je suis capable de tout produire – sauf des trucs vraiment spécifiques, comme du rock. Et encore, je pense qu’en me prenant la tête, je pourrais obtenir un résultat qui pourrait me plaire. Du coup, ça ne me dérange pas du tout de faire des trucs complètement différents. D’autant plus lorsqu'il s'agit d'artistes que j’aime bien qui me proposent de les remixer. J’aime beaucoup Sampha et le label Young Turks, donc quand on m’a contacté, j’ai dit oui direct.

50Weapons, c’est terminé depuis un an déjà. Y aurait-il une nouvelle signature avec un label à prévoir bientôt ?

Là, en ce moment, il y a plein de nouveaux trucs qui arrivent. Ce n’est pas que c’est encore trop abstrait, mais je préfère ne pas m'étaler. J’ai un EP qui va sortir bientôt sur le label Disk de DON’T DJ. J’ai trois tracks vraiment cools qui vont arriver incessamment sous peu, dont je suis très content. Sinon je bosse sur plein de nouveaux projets, mais j’attends que ce soit vraiment concret pour en parler.

Ta collaboration avec Modeselektor va-t-elle continuer ?

On joue assez souvent ensemble ; la dernière fois, c’était à Bruxelles dans le cadre de Nuits Sonores. On va se retrouver encore assez souvent sur deux,trois festivals. J’appelle de temps en temps Gernot, dès que je passe à Berlin j’essaye d’aller les voir au studio. Souvent, je reste une semaine et ils me prêtent leur studio. On a toujours des rapports bien plus que cordiaux.

Ça ne t'aurait pas semblé logique de passer de 50Weapons à leur autre label Monkeytown ?

Ça aurait pu être quelque chose de logique, effectivement. Sauf que dans 50W, il y avait plus un côté vachement « club », qui moi m’intéressait particulièrement. Rentrer chez Monkeytown aurait pu être aussi très bien, parce qu’en fin de compte ils ont quand même des artistes club – Fjaak, Dark Sky, même s’ils ont pris un tournant un peu plus pop… Mais j’avais envie de pouvoir expérimenter sur d’autres labels, sans pour autant être en froid avec eux.

Et une collab’ avec Fjaak, ça aurait pu se faire ?

Il y a toujours des idées de collaboration avec tous les artistes. Sauf que concrètement, c’est un peu plus compliqué que ça. Eux travaillent beaucoup avec des machines, moi aussi… Essayer de rassembler les deux studios ensemble, ce n’est pas le top logistiquement. Mais oui, ça arrivera un jour ou l’autre.

Tu nous avais parlé de ton projet de label, comment ça avance ?

J’ai énormément avancé dessus, sauf que ça prend du temps. J’ai envie de faire quelque chose que je trouverai vraiment bien et que je ne regretterai pas dans vingt ans. C’est aussi pour ça que ça fait longtemps que je n’ai pas sorti de musique : je travaille énormément sur mon son, et je n’ai pas envie de suivre les tendances. Ce n’est pas que je ne m’en sens pas capable, j’ai juste envie de créer quelque chose qui m’appartienne vraiment – sans pour autant inventer un genre ou quoi que ce soit. Je n’aurais pas cette prétention. Je prends juste mon temps, je m’amuse au studio, j’ai mon matos, j’ai la chance d'avoir du temps pour produire des choses rien que pour moi, sans devoir sortir forcément des trucs.

En fait, quand tu franchis les portes de ce studio, tu viens plus pour vivre ta passion que pour travailler…

De toute manière, je ne considère pas ça comme un travail – même si ça en est très clairement un. C’est un espace de création. Je n’ai pas de limites ; je ne me dis pas « je dois faire un EP club » ou « je dois faire un remix ou une commande ». Je m’assois, j’allume ci, j’allume ça, je regarde ce qui se passe et je me laisse aller.

Tu as fait ton premier live à la Gaîté Lyrique en décembre, raconte-nous cette expérience.

J’ai eu une couille technique au début. Ce qui était assez drôle en fin de compte. Truc classique, tout bête : mon ordi se met en veille et ne reconnait plus ma carte son. Vu que j’utilisais Ableton pour le live – d’habitude je suis sur Logic –, je n’avais pas tous les repères. Je n’ai pas vraiment stressé, mais il y a eu bien cinq minutes où il ne se passait pas grand-chose. Ça a donné lieu à une sorte d’interaction hyper intéressante avec le public, où je faisais une sorte de one man show. Les gens rigolaient et m’ont bien soutenu. Et puis quand ça a réellement démarré, c’était vraiment bien. Le live était une expérience très intéressante, que j’ai faite en one shot. Ce n’était pas du tout club, mais vraiment un truc d’écoute un peu contemplatif, éventuellement introspectif. Moi je me suis énormément amusé, et j’ai eu que des retours positifs par rapport à ça. Mais ce n’est pas quelque chose que je vais faire en club.

Le live en club, c’est tendance pourtant…

Ce n’est pas que ça ne m’intéresse pas. Évidemment qu’un jour, je vais être amené à faire du live en club. Sauf que pour ce projet-là – particulièrement –, c’est plus de l’écoute. Donc je me vois plus faire ça dans des cadres très spéciaux, comme un musée.

Tu portais une chemise ce jour-là. C’était aussi plutôt exceptionnel, non ?

Tout à fait. Normalement, je m’habille toujours de la même manière quand je mixe : t-shirt blanc, pantalon. (Rires) Je suis très très simple. Comme ça, je n’ai pas à réfléchir à ce que je vais mettre. J’arrive à l’hôtel et je n’ai pas à me dire : « Comment est-ce que je vais m’habiller ? » J’ai mon uniforme, je le mets et je taffe. Du coup, je me suis dit qu’il me fallait un uniforme de live. D’où la chemise.

"J’aime bien me lever le matin et me dire que je suis un bolos."

C’est important pour toi l’esthétique ?

Personnellement, je ne trouve pas ça très important, mais je sais que tu en as besoin dans n’importe quelle carrière artistique maintenant. Du coup, ça me rend un peu curieux et je joue le jeu. J’aime bien poster deux/trois trucs et surtout interagir avec les gens. C’est plus pour donner des news. C’est toi qui contrôles ce que tu véhicules, et tu mets juste ce que tu kiffes. Pour ma part, c’est plus des photos d’immeubles, de synthés… Et de moi de temps en temps (rires).

En 2015, Laurent Garnier parlait de toi comme « relève de la techno française »

Personnellement, je ne me suis jamais considéré comme la relève de la techno française. Ça serait extrêmement arrogant de ma part de dire ça, et je ne sais pas du tout dans quel état d’esprit je suis. J’aime bien me lever le matin et me dire que je suis un bolos. Je ne bosse pas forcément pour être le meilleur ou quoi que ce soit ; je bosse pour faire des trucs qui me plaisent. Après, que des artistes reconnus disent ça de moi, ça me flatte énormément. Et j’espère que ça va continuer – c’est pour ça que je bosse dur.

… Est-ce qu’aujourd’hui tu considères quelqu’un de la même manière ?

Je pense que pour pouvoir avoir ce genre de discours, il faut déjà avoir beaucoup de bouteille. Moi, j’ai une carrière qui est relativement jeune – comparé à Laurent Garnier. Il y a plein de nouveaux artistes que j’apprécie énormément. Par exemple Simo Cell en France, ou Batu en Angleterre. Je pense qu’ils vont avoir une carrière très prospère.

La nouvelle scène, en général, tu en penses quoi ces derniers temps ?

Je trouve qu’en ce moment, c’est très intéressant. Je ne dirais pas qu’il y a à boire et à manger, mais il y en a pour tout le monde – et tous les gouts. En cherchant bien, il y a des trucs vraiment intéressants. Particulièrement en France, il y a beaucoup d’initiatives qui sont créées pour la musique en général. Du genre les radios émergentes sur Internet, comme Lyl, Villette, Le Mellotron… Ou Rinse, moins récente, mais qui continue à faire de super trucs. Ils travaillent tous avec cet amour de la musique électronique.

Tu traines toujours autant sur Internet ?

Tout le temps. Mais ces derniers temps, mon nouveau délire c’est de lire les PDF de synthés. Je télécharge des manuels de synthé, je les lis et ça me fait trop rire. Et aussi sur tout ce qui concerne la synthèse FM. La synthèse FM (Frequency Modulation), c’est quand un oscillateur réagit avec un autre oscillateur, etc., etc. C’est l’étape avant de passer aux synthés modulaires, le concept qui vient avant. Ça me fascine. Je lis ça, mais vraiment par curiosité – je ne vais pas commencer à investir dans un synthé modulaire, surtout si c’est pour faire des blip, blop, blip… (rires). J’adore ça, mais ça coute trop cher. Je ferai ça quand j’aurai 50 piges et du temps…

"À Paris, tu ne peux pas jouer « Sub Zero » de Ben Klock sans te faire haïr. Je trouve ça assez cool."

Qu’est-ce qui l’occupe le plus en ce moment ?

Franchement : produire et chercher des nouveaux tracks. Les acheter sur Discogs, les ripper, préparer mes sets… J’écoute de la musique, je vais à des expos. En ce moment, j’aime bien cuisiner aussi. Que des trucs assez simples healthy genre quinoa, riz sauté haricots verts...

Sur Soundcloud, les deux derniers tracks que tu as posté sortent un peu de tes « habitudes », notamment avec la présence des nappes plus deep. C’était juste comme ça ou ça annonce une nouvelle direction dans ta musique ?

Non non, ce n’est pas forcément une direction à part entière. C’était juste sur le moment, je trouvais que ça allait bien avec le track. Je ne pourrais même pas dire dans quelle direction je vais actuellement ; je fais vraiment ce qui me passe par la tête et j’essaye de faire en sorte que ce soit cohérent.

Grâce à Cercle, tu as eu l’occasion de jouer à l’Institut du Monde Arabe. Tu te verrais bien jouer dans d’autres lieux symboliques ?

Complètement. Je trouve que c’est toujours une expérience intéressante de pouvoir faire danser les gens un peu n’importe où. Ce qui est en fin de compte assez naturel. Tu n’as pas besoin d’être dans un environnement club pour pouvoir danser. C’est pour ça qu’il y a eu une grosse émergence de plein de soirées dans des lieux un peu atypiques un peu en dehors de Paris. Comme les PériPate, les soirées Champ Libre… Et ça marche. Si on étend ça à des monuments ou d’autres lieux atypiques, c’est hyper intéressant.

Tu chantais les louanges du clubbing parisien il y a deux ans, qu'en est-il aujourd’hui ?

Ça n’a pas du tout changé. Je pense qu’il y a une bonne mentalité en général. À Paris, et même partout en France, c’est un peu mal vu de ne pas savoir ce que tu vas écouter. Il y a encore plein de gens qui viennent pour découvrir, et ça tue. Et beaucoup plus de connaisseurs. C’est important, parce que ça crée une forme de rigueur dans un club. Tu ne peux pas jouer « Sub Zero » de Ben Klock ou « The Bells » de Jeff Mills sans te faire haïr. Et je trouve ça assez cool. Je ne dis pas que ces tracks ne sont pas incroyables, mais je trouve sain que le public comprenne qu'il y a plein de bons nouveaux tracks.

La nouvelle loi sur la régulation du volume sonore, tu en penses quoi ?

La seule fois où j’ai vraiment pu le constater, c’était à la Machine. C’était considérablement réduit, et je pense que c’est un gros problème. C’est très clairement des bureaucrates qui ont voté cette loi, sans comprendre le vrai fondement de la musique électronique et pourquoi c’est de la musique amplifiée. Mais je n’ai pas encore eu de « mauvaise » surprise en jouant en France. Je ne sais pas si c’est parce que les clubs essayent de la contourner d’une manière ou d’une autre. Mais en tout cas, si ça devait vraiment s’appliquer, ça serait un énorme problème. En France, même si on n’est pas LA destination touristique pour aller en club, on a quand même de très bons producteurs et DJ’s, et ça serait dommage d’avoir des blocages techniques complètement indépendants de toute volonté créative.

Dix ans de production, de carrière… C’est quoi le bilan pour toi ?

Je pense que c’est important de prendre du recul par rapport à ce que tu fais en général, dans n’importe quel métier créatif. Et surtout de ne pas regretter ce que tu as, de constamment se remettre en question et d'évoluer – dans un certain sens. C'est une chose à laquelle je me suis toujours tenu. À laquelle j’essaye de me tenir, en tout cas. (rires)

Et si on t’avait dit que tout ça allait arriver ?

Je n’y aurais pas cru du tout. Même au tout début, quand j’ai commencé à mixer… Dans ce genre de métier, c’est complètement aléatoire. Pour faire en sorte que ça marche, tu ne sais jamais en fait. Je ne vais évidemment pas me plaindre sur ma situation, j’en suis particulièrement conscient. C’est pour cela que je bosse dur, et que les résultats vont bientôt se faire entendre. (rires)

Parfois tu ne te demandes pas si c’est allé un peu trop vite ?

C’est vrai que c’est allé très vite. J’ai eu de belles opportunités, j’ai été content de les saisir au bon moment. Mais comme je le disais, je bosse beaucoup pour aller dans ce sens-là. Après, tu as toujours des moments de faiblesse. Les gens ne se rendent pas compte qu’il y a énormément d’échecs, qu’ils soient personnels ou professionnels. Ils ne regardent que les aboutissants, ce qui est tout aussi bien. Mais aller vite, ça fait partie du truc. C’est soit tu le fais, soit tu ne le fais pas.

Tu conseillerais quoi à un nouveau producteur qui voudrait se lancer, comme tu l’as fait ?

Produire de manière compulsive, et absolument tout faire. C’est vraiment en touchant à tout qu’on peut développer son propre son, ses propres techniques. Plutôt que d’essayer de copier les autres – ce qui reste un exercice tout aussi intéressant. Mais quand on atteint un niveau où on est à peu près capable de tout faire, je pense que c’est vraiment là qu’on a une vision globale de ce qu’on a envie de faire. Il faut savoir écouter, mais aussi ne partir de rien. Tu peux t’inspirer de n’importe quel track, que ce soit de la musique électronique, du classique, du rock… C’est ton interprétation qui va être vraiment différente.

Un artiste précis avec lequel tu voudrais collaborer ? 

Myth Sizer... Ou Kalash Criminel. J'adorerais, c'est trop bien ce qu'il fait. 

Bambounou sera présent au club La Suite de Brest ce samedi 27 janvier, pour la première Club Trax de l’année. Pour plus d’informations, on vous invite à vous rendre sur la page Facebook de l’événement.