Photo en Une : © Amaury Agier-Aurel

Avant de t'installer à Berlin il y a trois ans, tu as grandi à La Réunion. Comment as-tu commencé à t’intéresser aux musiques électroniques sur une île où le folklore prédomine ? 

À la base, je n’en écoutais pas du tout, parce que ce n'est pas une musique ancrée à La Réunion. J’ai grandi avec le séga et le maloya, quand j’étais petite j’avais même mon groupe de séga avec mes cousines et mes amies. Par le biais de mes études, j’ai pu rencontrer pas mal de monde et j’ai commencé à sortir un peu, à découvrir le rock, j’écoutais aussi pas mal de pop à l’époque... Puis j’ai vrillé, j’ai commencé à écouter de la new wave et de la cold wave. Au départ, c’était très amateur – j’avais environ 20 ans. Mais ça a été une grande révélation, ça a complètement changé ma vie. Quand tu es à la Réunion, tu es vraiment coupé de tout ce monde-là. La scène électronique était déjà là depuis un moment, car il y a quand même plusieurs acteurs qui y organisaient des soirées. Mais quand tu es Réunionnais, tu ne te diriges pas vers ces musiques. Personnellement, c’est comme si j’arrivais dans un monde à part. 

Comment as-tu commencé à travailler en tant que programmatrice pour le festival Electropicales ?

Je bossais dans une boutique de fringues et je sortais tout le temps en soirée. Du coup je croisais régulièrement Thomas Bordese, le directeur du festival, et Sébastien Broquet, l’ancien programmateur. J'ai fait mon premier festival en dehors de la Réunion aux Nuits Sonores, à Lyon. Quand je suis partie là-bas, j’y ai justement croisé Thomas et Sébastien, et c’est comme ça qu’ils ont vu que j’étais vraiment passionnée par cet univers. J’ai donc commencé par faire un stage chez Electropicales en 2014, pour voir les facettes du métier. Quand j’ai commencé, Thomas m’a proposé de travailler en tant que Community Manager. On s’est tous rendu compte que ce n’était pas forcément mon truc. Au bout de quelques mois, Sébastien m’a contactée pour me proposer de travailler avec lui sur la programmation du festival car il avait besoin de quelqu’un. Honnêtement, je ne me faisais pas du tout confiance à ce sujet, et c’était au moment où j’allais partir à Berlin. Mais je me suis lancée et j’ai bossé une année avec lui. Il m’a toujours demandé mon avis, m’a toujours fait participer, ce qui m'a énormément donné confiance en moi. Juste après, Seb a décroché un poste au Petit Bulletin à Lyon où il est rédacteur en chef ; il m’a donc demandé de prendre les rênes de la programmation.

« J’ai rapidement compris la difficulté de travailler pour un festival qui se situe à 10 000 km de tout »

À quels enjeux fait-on face lorsque l'on doit programmer un festival situé à La Réunion ? 

L’année dernière, quand j’ai réalisé la programmation seule, ça a été très dur. Mais ça m’a permis de rapidement comprendre la difficulté de travailler pour un festival qui se situe à 10 000 km de tout. Le souci, c'est de réussir à programmer des headliners quand je commence très tôt la construction du line-up. En général, les headliners ne veulent pas se fixer autant à l’avance sur une date. Quand je dois patienter, et que je me rapproche de l’échéance du festival, c’est tout aussi compliqué, car il y en a plusieurs qui sont déjà bookés et d’autres qui sont catégoriques et qui ne veulent pas du tout venir. Jouer chez nous signifie perdre un cachet en Europe ou ailleurs, comme il faut rester en général au moins trois ou quatre jours sur place... Aujourd’hui, on est dans un système où les musiques électroniques sont devenues un vrai business, donc les bookers ne jouent pas forcément le jeu si ce n’est pas avantageux pour eux. Il y a aussi des artistes qui vont attendre d’avoir une meilleure offre. Comme on est loin, on n'a pas la même notoriété que les autres grands festivals. Je pense que c’est notre plus grande difficulté. Dans le passé on a également eu plusieurs soucis d’annulation de dernière minute ; un artiste qui a validé et qui n’est jamais venu, un artiste qui a raté son vol… Donc c’est vraiment difficile. 

Il y a tout de même des côtés positifs pour les artistes à se rendre dans un tel endroit, non ?

En parallèle de tout ça, on est ravi quand les artistes viennent chez nous, car ils passent toujours de très bons moments au festival. D’habitude, quand les DJ's jouent, ils reprennent directement un vol pour se rendre sur une autre date. Ils sont plusieurs à m’avoir dit qu’ils n’avaient pas vraiment le temps de se poser et de profiter. C’est donc important pour eux de venir chez nous car tous les artistes sont logés dans le même hôtel, il y a des amitiés, des rencontres qui se créent. Mais ça reste compliqué, ça prend énormément de temps. Il y a également des collaborations qui se sont faites. Par exemple, Mawimbi et Loya sont venus jouer en même temps au festival et ils ont fini par collaborer – Loya a signé chez Mawimbi.

Quelles sont les stratégies que tu mets en place pour réussir à démarcher des artistes, à convaincre les bookers ? 

Sincèrement, c’est surtout une question de rencontres. Je profite pas mal d’être à Berlin pour ça. Souvent, il y a des artistes que je kiffe et je rencontre des gens qui les connaissent plus ou moins. À chaque fois, je saisis ces occasions pour parler du festival. Ça aide énormément de se rendre sur place. Quand je suis allée au Sónar, j’ai obtenu plusieurs rendez-vous. Et le fait d’expliquer aux bookers – face à face – comment ça se déroule sur l’île, les différentes problématiques, etc... Ils deviennent tout de suite plus ouverts et compréhensifs. J’envisage de faire beaucoup plus de festivals en Europe, c’est la prochaine étape. En espérant que ça nous aide dans notre développement. C’était la première année que je réalisais la programmation seule, donc c’était important de voir ce qui fonctionnait et ce qui fonctionnait moins dans ce que je mettais en place. Au fur à mesure, on essaye de trouver des moyens pour donner plus de visibilité aux Electropicales.

Le milieu des musiques électroniques reste très masculin. Est-ce que le fait d’être une jeune femme t’a déjà porté préjudice dans ton travail de programmatrice ? 

Pour être honnête, ça m’est arrivé qu’on ne me prenne pas au sérieux. Ça m’est arrivé d’avoir des rendez-vous où je me faisais draguer. J’essaye de me détacher de tout ça car je rencontre aussi des gens assez exceptionnels qui sont vraiment dans un système d'échange et d’entraide et je suis quelqu’un de très positif. Mais ça reste un milieu assez masculin, c'est évident.

Selon toi, est-ce qu’Electropicales a réellement permis à la Réunion de développer sa scène électronique ? 

Il y avait déjà plusieurs évènements à la Réunion qui amenaient des artistes étrangers, mais ça représente un gros budget. Tous les promoteurs ne peuvent pas le faire, car l’île est petite – un facteur qui ne te garantit donc pas de remplir la jauge. Il n’y a pas suffisamment de Réunionnais pour se rendre à ce genre d’évènements. Pour la plupart, la programmation va rester très locale. Pour ma part, en tant que festivalière, les Electropicales étaient un festival très important. Parce qu’à l’époque, quand j’ai commencé à être passionnée de musiques électroniques, j’étais constamment derrière mon ordi à écouter des sons. Sauf que ça devient vite frustrant ; la scène évolue tellement vite en Europe... Et toi, tu vis tout ça derrière ton ordi. Avec les Electropicales, au moins, on varie et propose des artistes de qualités venus du monde entier. 

Le festival se déroule à la Cité des Arts de Saint-Denis (Île de la Réunion) du 2 au 5 mai 2018. Toutes les informations sont à retrouver sur sur la page Facebook de l'évènement.