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Qu'est-ce qui vous a poussé à remonter sur scène, huit ans après votre dernière tournée ?

Philippe Lomprez : On a décidé de remonter sur scène parce qu'il y en a qui nous font l'honneur de nous suivre depuis une trentaine d'années, c'est presque un devoir pour nous, même si on est carrément plutôt studio.

Pourquoi ce nom, Trisomie 21 ?

Philippe : L'idée, c'est que le monde dans lequel on est s'effondre, c'est un chaos complet. En 1981, on a 20 ans, on se dit : “Si c'est ça la norme, on préfère être du côté des anormaux, parce que c'est là où il y a de l'humain." C'était très difficile pour nous, on a eu des soucis. On a été refusés dans plein de télés, ce n'était surtout pas le bon truc pour devenir célèbres. On vient aussi du punk, on ne pensait pas faire carrière à l'époque. Finalement, on est devenus connus en étant underground. Tu ne peux pas faire de compromis avec un nom pareil.

Comment a changé votre manière de travailler ?

Hervé Lomprez : Avant, on répétait tout le temps, on n'avait pas moyen de s'enregistrer. Aujourd'hui, il n'y a même plus de répétitions. Je travaille beaucoup seul en studio, ce ne sont plus les mêmes machines ni la même manière de travailler. On peut faire d'autres productions, on peut lécher plusieurs choses, mais ce qui est intéressant, c'est que même si les méthodes de travail sont différentes, le groupe garde son esprit.

Philippe : Le confort n'est plus le même, alors on essaie de se remettre en cause. Que les gens trouvent qu'il y a une signature musicale, tant mieux, c'est flatteur, mais l'important, c'est de ne pas faire la même chose qu'avant, ou ce qui a marché. C'est une prise de risque pour éviter d'être dans un confort qui nuirait à la créativité.

"J'écris les textes après les avoir chantés"

Quelle est la place de la production électronique dans votre dernier album ?

Hervé Contrairement à ce qu'on a pu faire par le passé, il y a peu de machines, c'est beaucoup de sons de guitare qui sont trafiqués et qui donnent un côté plus rock, plus organique. C'est une volonté. Philippe fait des voix, on fait un essai sur un titre, un second, on se revoit après, je fais du montage... C'est de la postsynchro en fait. Ça a à voir avec le cinéma, c'est du montage. Les seules fois où l'on se croise, c'est quand on répète pour les concerts. Philippe n'aime pas écouter de musique avant d'avoir chanté. Si je lui dis "j'ai fait un nouveau titre", il me dit "je ne veux pas le savoir".

Philippe : J'écris les textes après les avoir chantés ! J'ai des textes, je les chante sur un morceau et si on se rend compte que ce n'est pas parfait, je chante un autre texte sur cette période-là, peut-être un troisième, et Hervé recale, un peu comme de l'écriture automatique.

Hervé : Sur le dernier titre de Black Label (leur précédent album, ndlr), on s'est dit : "On va tenter un truc." L'idée, c'était que moi, je prenne un son complètement au hasard, que lui prépare un texte et qu'on fasse un enregistrement complètement au hasard. Ce morceau n'a pas été retouché du tout. Il a une évolution de la voix que j'aime vraiment beaucoup et je voulais essayer de retrouver cette ambiance dans Elegance Never Dies. On expérimente pour se mettre en danger. C'est l'intérêt des machines numériques, contrairement à l'époque analogique où l'on perdait beaucoup de temps pour ça.

Finalement, la voix n'est plus qu'un instrument parmi les autres...

Philippe :  C'est notre idée depuis le début. On ne voulait pas faire des chansons à texte forcément, on voulait procurer une émotion, et la voix en procure au même titre qu'une guitare ou autre chose. C'est ce qui caractérise T21 depuis le départ, c'est un parti pris. Après, on change la méthode de travail, mais le parti pris reste le même. C'est ce qui fait une signature musicale, on a notre vision et on s'y tient.

Hervé : Ça diffère tout de même de la composition de musique électronique car on ne travaille pas par séquences, on essaie de créer des atmosphères en bossant beaucoup les harmonies. On ne travaille pas avec du Midi non plus, il n'y en a pas dans notre dernier album, tout est joué à la main. C'est pour ça que c'est un album organique, et puis c'est un plaisir : le fait de pouvoir jouer procure plus d'émotions, tu peux rendre une partie plus rapide à un moment donné, ça a un côté plus humain.

Justement, on dit parfois de la cold wave, comme de la musique électronique, que ce sont des musiques sans sentiments...

Philippe :  C'est faux bien sûr, si tu n'as pas d'émotion, tu ne fais de musique. Il y en a une toute particulière dans Trisomie 21. On nous classe comme un groupe relativement triste, ce qui n'est pas forcément le cas, mais c'est très ambient, très émotionnel.

Mesurez-vous l'influence de la new wave sur la musique électronique ?

Hervé : La new wave est une grosse partie des bases de la musique électronique. Il y a plein de morceaux de musique électronique qui reprennent des samples de l'époque. Il y a une grosse impression de ces années 1980 et de cette période kraftwerkienne.

Philippe : La new wave est électronique, c'est l'apparition de nouveaux instruments, les samplers, la liberté de faire du bruit. On a fait des trucs avec des vieilles chambres d'écho, ça démarre avec du bricolage. Si on a envie d'enregistrer un bruit de marteau-piqueur, pourquoi pas, et on va en faire un son musical. Il y a une ouverture totale par rapport à ça, ce n'est plus guitare-basse-batterie, on casse finalement une forme de carcan. Cette liberté est formidable, ça nous caractérise. Quand on s'est aperçu que tout le monde mettait de la basse synthétique en avant, les Depeche Mode, New Order et tout ça, on fait un album où l'on a supprimé la basse. C'était suicidaire. La maison de disques devenait folle, ils ne comprenaient pas. Après, on a fait venir un guitariste de hard rock. C'est ce côté un peu foufou qui nous plaît bien.

Vos morceaux sont très remixés, notamment par The Hacker. Quel regard portez-vous là-dessus ?

Philippe : Avec The Hacker, c'est un projet qui part du nom de notre album, Man Is a Mix. L'idée était de demander à deux ou trois personnes si ça les intéressait de remixer du T21 et de voir ce qu'on en ferait. En fait, on a eu énormément de gens intéressés !

Hervé :  Il y a eu une centaine de remix. Des DJ's nous disaient : "Si vous n'aviez pas existé, je n'aurais pas été DJ." The Hacker nous a dit : "T21, c'est quand même nos origines, même si on ne fait pas la même musique." Ils étaient super fiers de faire un remix pour nous.

"Je pense qu'on pourrait revoir la new wave débarquer dans les clubs"

La new wave se dansait beaucoup en club, aujourd'hui, elle a laissé le dancefloor à la musique électronique. Est-ce que vous voyez un avenir à la new wave en tant que dance music ?

Philippe : Il y a une vraie demande et un renouvellement du public, certains très jeunes. On vient de faire le festival Positive Education à Saint-Etienne, plutôt électronique, et le lien s'est fait avec des gens de 18 à 25 ans. Tout le monde dansait, il y en a même qui sont montés sur scène avec nous. On n'est pas habitués à ce genre de trucs ! Sur nos trois dernières dates, on a réussi à emmener le public avec notre musique. On n'a pas une présence scénique hors du commun mais les gens rentrent dans le set, c'est très valorisant.

Hervé : C'est vrai que la dance music était la new wave à une époque, même si c'est un style très large. On s'est déjà produits dans des boîtes, à Barcelone, Madrid, à Montréal… Je pense qu'on pourrait revoir la new wave débarquer dans les clubs.