Photo en Une : © Vessels

Les premières secondes de l’album nous donnent déjà la tonalité : précision du rythme construit sur une séquence répétitive, progression par couches et densité de textures sonores. Comme un trompe-l’oreille, ce morceau d’ouverture fait plus penser à une production électronique qu’à celle d’un groupe de rock. Au fil des années, la formation traditionnelle batterie, guitare, basse, chant s’est progressivement élargie à quelques machines, à mesure que leur goût pour l’électronique s’affirmait.

S’il y a bien un tournant dans le parcours de Vessels, c’est le passage à une musique directement inspirée par la dance. Une progression qui ne les empêche pas de garder un public passionné de rock indie, tout en basculant dans les playlists des amoureux de la techno. Et si, déjà, avec leur album précédent Dilate, on aurait pu les assimiler à un Cabaret Contemporain UK, ils maintiennent pourtant toujours leur attachement au monde du rock. Trax a alors voulu comprendre ce qu'était ce fameux "post-rock" dont Vessels se revendique. Un groupe de rock en excursion dans la musique électronique, ou l’inverse ?

Est-ce que l’incorporation de la musique électronique dans vos compositions s’est effectuée naturellement ou y a-t-il eu un élément déclencheur, une rencontre décisive ?

L’évolution s’est vraiment faite de manière organique. Au début, nous jouions essentiellement du rock instrumental, mais en parallèlement nous écoutions déjà beaucoup de techno et d’electronica. La musique qu’on jouait ne représentait donc pas exactement tout ce qu’on aimait. Je crois que l’un des tournants fut notre cover de The Sky Was Pink de Nathan Fake, assez proche du remix qu’en avait fait James Holden. A ce moment, on a vraiment changé de direction en réfléchissant à la manière de développer des sonorités plus électroniques. Mais il n’y a pas eu de décision radicale, c’est venu progressivement. Plus on appréciait cette musique, plus on en faisait, jusqu’au moment où elle a eu une place prédominante.

"[Le post-rock et certaines musiques électroniques] expriment la même chose mais avec des outils différents"

Lorsque vous abordez vos influences, vous citez des artistes de milieux musicaux très variés. Mais les artistes invités à collaborer sur cet album sont exclusivement des musiciens issus du rock. D’où est venu ce choix ? Pourquoi pas des collaborations avec des producteurs par exemple ?

Nous prenions déjà en charge la partie électronique de la production et nous voulions amener quelque chose de différent et d’extérieur à ce que nous faisions. Ce qui nous sépare de certaines musiques électroniques, c’est le côté plus humain et organique. Surtout, en live, c’est vraiment comme cinq mecs qui jouent de leurs instruments. Donc les featurings avec les voix de Wayne Coyne de The Flaming Lips, Vincent Neff de Django Django ou encore de John Grant soulignent bien l’aspect organique de notre musique. Nous avons choisi de collaborer avec des gens qui s’intègrent au mieux dans ce que l’on fait. On a aussi beaucoup travaillé les lignes de voix pour qu’elles s’harmonisent avec le reste. C’était une expérience enrichissante, mais je suis sûr qu’à l’avenir, nous travaillerons avec des gens très différents.

On a tendance à vous définir comme un groupe de post-rock. C’est une catégorie qui brasse des esthétiques très différentes. Le rock implique déjà des technologies électroniques, si l’on pense notamment à l’amplification des guitares ou à l’usage des synthétiseurs. Est-ce que l’on pourrait dire que la musique électronique est une partie du post-rock ? Ou l’inverse ?

Le post-rock est très émotionnel, les éléments qui gravitent autour contribuent à créer une atmosphère, une ambiance. Mais ça pourrait tout aussi bien s’appliquer à la musique électronique que l’on produit. Chez certains artistes d’electronica et de techno, on retrouve aussi parfois le côté émotif et atmosphérique du post-rock. Je pense, par exemple, à Max Cooper ou Christian Löffler. La différence, c’est qu’au lieu de travailler avec des guitares, batteries, basses, ils utilisent des synthétiseurs ou des boîtes à rythme. Finalement, on pourrait dire qu’ils expriment la même chose mais avec des outils différents. Par exemple, nous avons joué des morceaux électroniques avec nos instruments, et à l’inverse, on pourrait prendre n’importe quel son de post-rock et le transformer en quelque chose de purement techno. Il y a beaucoup de bases communes entre ces deux domaines.

Quand on considère l’évolution de votre esthétique à travers vos albums, on voit une continuité assez naturelle entre musique rock et électronique. Avec The Great Distraction, vous avez atteint une sorte d’équilibre, ce qui apparaît plus comme un point culminant qu’une rupture dans votre discographie. Si l’électronique était un pays et le rock un autre, on pourrait dire que vous vous trouvez pile à la frontière entre les deux. Comme des apatrides libérés des contraintes des genres…

J’adhère à cette image, ça décrit bien l’album. Lorsque l’on crée notre musique, on ne cherche pas consciemment à savoir si c’est plutôt du rock ou de l’électronique. C’est plus spontané, selon les inspirations, ce qui nous plaît sur le moment et les sonorités qui en découlent. Lorsque les gens écoutent le produit final, ils cherchent le genre qui collera le plus à l’album. Mais c’est sans doute parce qu’on n'y réfléchit pas trop que l’on finit par être des apatrides !

"On aime passer du temps à réapprendre comment jouer de la musique, à changer les instrumentations pour faire voyager l’auditeur dans un autre espace"

Ce que vous prenez plus spécifiquement à la techno, c’est la rigueur rythmique, les boucles répétitives, ce qui est plus intuitif pour le danseur. Est-ce que ça ne restreint pas votre champ d’action en tant que musiciens ?

Quand on fait de la musique, il y a toujours besoin d’un certain degré de synchronicité, c’est ce qui fait que les gens ont envie de danser dessus. Et en un sens, cette précision, cette consistance rythmique ferme des possibilités en même temps qu’elle en ouvre d’autres avec cette pulsation qui persévère et reste régulière malgré tout ce qui se passe autour. Elle nous permet par exemple de nous connecter avec le public qui est synchronisé par la danse. Mais comme il y a toujours un élément humain dans ce qu’on fait, lors des concerts, on peut entendre des erreurs ou des choses imparfaites qui permettent de savoir que ce sont bien cinq personnes qui jouent de leurs instruments et non pas seulement un ordinateur. 

Dans la performance live, vous laissez donc une plus grande place à l’improvisation ? Une marge par rapport au morceau enregistré en studio ?

Ce qu’on joue en live est parfois très différent des albums. On se laisse la possibilité d’explorer, notamment par l’improvisation, et parfois, nous sentons les choses différemment, ce qui nous permet d’emprunter de nouvelles directions par rapport à la musique originale. Ca permet de garder une fraîcheur. Sinon, on pourrait tout aussi bien rester chez soi et écouter l’album – si on l’a. On aime passer du temps à réapprendre comment jouer de la musique, à changer les instrumentations pour faire voyager l’auditeur dans un autre espace.

En parlant d’espace, où vous produisez-vous? Avez-vous tendance à favoriser certaines scènes ?

Notre musique est très diverse, tout comme notre public. Il y a autant de gens qui n’aiment que la techno que d’autres qui ne jurent que par l’indie rock mais qui apprécient la manière dont on fait les choses. On touche aussi sans doute ceux qui sont dans l’entre-deux et qui aiment un peu tout, même si tout le monde ne peut pas aimer ce que l’on fait. Du coup, on alterne entre les clubs – tant que la scène est assez grande – et les salles de concert traditionnelles. Mais aussi dans beaucoup de festivals, qu’ils soient dédiés à la musique électronique ou qu’ils proposent une programmation plus éclectique.

The Great Distraction est disponible depuis le 29 septembre sur le label Different Recordings. Pour se le procurer ou tout simplement l'écouter, ça se passe juste ici. Et pour se tenir au courant de leurs prochaines dates en France, rendez-vous par-.