Photo en Une : © D.R.

Par Christophe Vu-Augier de Montgrenier

Si la saga de Robert Zemeckis a inspiré le titre du projet, c'est un autre film qui depuis 2008 colle à la peau de Paul Kalkbrenner. Berlin Calling a inspiré des générations de raveurs, venus visiter Berlin pour faire la fête, ensorcelés par Ickarus et la liberté aperçue dans les plans des défunts Bar 25 et Maria. Sa bande-son a constitué pour beaucoup une porte d'entrée vers la techno. Paul insiste toujours pour ne pas être confondu avec Ickarus, mais sa vie n'en demeure pas moins une fascinante série d'épisodes, de hasards, et d'anecdotes, de sa naissance dans l'ex-Allemagne de l'Est au premier McDonald's avec son père le jour où le Mur est tombé ; des premières raves aux concerts dans des stades. Alors que son septième album, en 2015, est sorti chez la major Sony, le voir se lancer dans une tournée Back to the Future est un sacré contre-pied. Un soir d'avril à Berlin, devant la Columbiahalle, nous nous sommes frayé un passage à travers un public de tout âge, certains déguisés comme le patient de l'hôpital psychiatrique de Berlin Calling, d'autres avec un maillot de foot floqué Kalkbrenner. Dans la salle, devant une grande spirale de LED qui affiche des smileys acid techno par intermittence, nous avons sauté dans le passé aux côtés de Paul Kalkbrenner.

Tu es très actif sur les réseaux sociaux avec le Bayern Munich. Récemment, on t’a vu aux manettes sur le nouveau FIFA en face de l’international allemand Kimmich.

C'était une requête d'EA Sports. J'ai produit ce morceau pour le jeu et j'ai toujours aimé rencontrer des joueurs. Kimmich est vraiment sympa mais je me suis fait éclater !

Tu es ami avec des joueurs ?

Manuel Neuer est venu au Tomorrowland en 2014, après la victoire en Coupe du Monde. Per Mertesacker est un ami depuis longtemps. Il est venu plusieurs fois en tournée, dans le bus ou dans l'avion.

Tu as vu la performance de David Guetta lors de l'Euro en France ?

J'ai vu le concert le soir avant l'inauguration sur les Champs-Élysées, fantastique ! J'aurais fait beaucoup mieux ! (Il éclate de rire.) C'est génial quelque chose d'aussi grand au cœur de Paris. Mais comme je dis souvent, je ne veux pas cracher sur l'EDM. Ils ont mis la barre plus haut pour tout le monde.

Vois-tu le sport comme une sorte de religion ?

(Il s'anime.) Quelqu'un de très intelligent a écrit : « La religion a été créée pour que les gens croient dans quelque chose qui n'est pas forcément là, mais qui est meilleur que toutes les autres stupidités auxquelles on pourrait croire si elle n'existait pas. » Dans le cas du foot, on pourrait penser que les scandales ou l'argent ont tout changé. Mais les jeunes dans les clubs veulent juste vivre une passion ! Même s'ils gagnent des millions, lorsqu'ils sont sur le terrain, ils ne jouent pas pour eux, mais pour un idéal, pour les fans. Lorsqu'on est vraiment fan du Bayern, on ne dit jamais du mal de son équipe. Ils vont à la bataille pour vous !

Lorsque tu rentres sur ces scènes énormes pour tes concerts, tu as l'impression d'aller au combat ?

Non, je ne suis pas dans une compétition. Lorsque je vais sur scène, tout va bien. Pour les footballeurs, chaque semaine, on gagne, on perd, parfois on a l'air stupide à la télévision. Ils sont aussi très jeunes, ils ont beaucoup plus de raisons d'être nerveux.

Comment tu te sens après cette première de la tournée Back to the Future ?

Je pense que la Columbiahalle de Berlin n'est pas un bon référentiel, c'est plus grand que les lieux où nous irons ensuite. La suite sera encore plus club : les bannières, les projections, tout aura davantage d'impact. Mais sinon, c’était fantastique. J'ai été un peu surpris quand le public a réclamé Sky and Sand vers la fin, mais je pense que la plupart des gens qui sont restés ont compris le concept.Quelques personnes semblaient étonnées d'entendre Camargue de CJ Bolland, et des vieux disques du label R&S. (Rire.) Ouais, si j'avais joué Feed Your Head à la fin, tout aurait explosé. Mais je veux rester conséquent. Je suis heureux d'être un artiste de cette envergure et de pouvoir repartir dans le passé, faire quelque chose de fun pour moi et pour les gens.

Peux-tu nous raconter la genèse de ce projet ?


Après les cassettes, j'ai réfléchi à la manière dont je pouvais amener ce projet sur scène. Nous avons cherché les disques car ce que j'avais enregistré provenait de YouTube, d'une qualité suffisante pour des cassettes mais pas assez pour la scène. C'était difficile de récupérer tous ces disques. Ensuite, j'ai édité les morceaux de nouveau et tout est parti au mastering. On a essayé de ramener des fréquences très basses, d'ajouter une touche de modernité. Tu as songé à un moment à utiliser des platines ? J'y ai pensé lorsque les edits sont revenus du mastering. Est-ce que je les fais presser en vinyles pour le show ? Mais c'était trop, un peu comme singer le DJ des années 90. J'avais aussi besoin d'une configuration pour me sentir à l'aise. C'est comme un petit live, celui d'un Paul adolescent. Parfois, pendant le concert, j'ai deux minutes où je n'ai pas grand-chose à faire. Je bois, je fume, alors que normalement, je suis toujours occupé.

Qu'est-ce qui a déclenché la nostalgie ?


C'est arrivé lorsque mon septième album était presque prêt. La première réunion avec Sony, il y avait tellement de gens impliqués, tellement de discussions. Je suis parti sur YouTube et je suis tombé sur un morceau. J'ai réalisé que je le connaissais mais je n'avais aucune idée de l'artiste. Je n'achetais pas de disques à cette époque. Je suis alors devenu archéologue, j'ai passé de nombreuses heures sur Discogs, à lire et écouter des milliers de sons de l'époque, et j'en ai choisi une centaine. J'ai pris des introductions, des milieux, des fins, et j'ai arrangé pour rendre ça « plus Kalkbrenner ». Mais certains sont tellement intemporels qu'ils n'ont pas besoin d'être retouchés.

Est-ce que tout le sérieux autour de ton dernier album a provoqué ce retour aux racines ?

Exactement, je ressentais le besoin qu'on me laisse me souvenir de cette époque, où, sur chaque morceau, on peut sentir qu'il n'y a pas de management derrière. Ce son est tellement brut. Les gens allumaient leurs machines juste pour s'amuser.

As-tu pensé à revenir jouer dans les clubs ?


Non, je ne veux pas jouer tard la nuit entouré par d'autres DJ’s jusqu'au matin. J'ai envie de le présenter d'une certaine façon, un peu plus underground, mais je reste Paul Kalkbrenner. C'est comme un concert mais nous avons cherché des compromis : les projections, le travail sur le chill-out, tout comme en 1991. Voilà l'idée. Tout l'argent généré dans la soirée part dans la salle, pour que ce soit joli. C'est un projet qui rapporte zéro. C'est venu d'une envie de partager. Je ne sais pas si beaucoup d'artistes pourraient se permettre une tournée juste pour s'amuser. C'est un gros privilège de ne pas se soucier des coûts.

Est-ce que tu penses que le confort peut tuer l'artiste ?

Oui. Je me sens moi-même moins fort à cause de la richesse. Il n'y a rien de pire pour un artiste que d'avoir trop d'argent et trop de succès trop tôt. C'est ce qui m'impressionne avec ces jeunes dans le football. Autant de millions à cet âge... Je me serais perdu. J'ai grandi chaque année. J'ai commencé à 15 ans, lorsque Berlin Calling est sorti, j'en avais 31. Après tant d'années, je peux dire merci à la stabilité. Je ne me suis pas envolé, et c'est bien, car atterrir est difficile.

Tu es désormais lié une major. Sous quel format vas-tu sortir tes disques ?

Le contrat avec Sony est très long, même si j'ai zéro pression. Je ne suis plus certain que l'album soit le format adéquat. Peut-être refaire des maxis à l'intérieur d'un cycle ? De cette façon, on a trois ou quatre coups dans l'année. Les gens ont de moins en moins d'attention disponible. Qui écoute un album de nos jours ? Les jeunes veulent une playlist pour la journée.

Que va changer ce projet pour la suite de ta carrière ?

Je me suis rendu compte que je veux produire avec un tempo plus rapide. Sur 7, presque tout est autour de 124 BPM, mais je vais retourner vers 130/132. Pour le reste, je ne peux pas oublier que je n'ai plus 20 ans, et que j’ai un manager. Quelque part, j’ai pu revenir en arrière et me souvenir que je dois m'amuser. Ce qu'est la musique à la source : quelque chose de spécial. Après, je vais retourner à mon live. Il est temps de le modifier. Je vais aller chercher dans mes vieux albums, essayer de voir ce que les gens aiment et si je peux modifier des morceaux pour les rejouer. Un peu comme un grand ménage de printemps, on jette des trucs, on en achète d'autres. Et maintenant, je vais me fumer une clope. (Il fredonne.)

Paul Kalkbrenner présentera son projet Back to the Future le 16 décembre sur la scène du festival I Love Techno à Montpellier. Pour se mettre en jambe, le trailer est juste ici.