Photo en Une : © Hana Ofangel pour toutes les photos

Il est des injustices historiques avec la techno de Detroit. Comme, par exemple, l’oubli par le plus grand nombre du DJ Electrifying Mojo, selector visionnaire dont l’émission de radio jetait jadis le pont, avant qu’il ne soit emprunté par Derrick May, Juan Atkins et Kevin Saunderson, entre « Georges Clinton et Kraftwerk », pour reprendre la célèbre formule. Kenny Larkin se souvient : « c’est grâce à lui que la techno existe ». Lui aussi fait partie des héros trop méconnus de la Motor City.

   A lire également
1981 - 1988 : La naissance de la techno à Detroit

Producteur de la « seconde vague » de Detroit, il jouit, pour des raisons allant d’une discrétion volontaire à un rythme de production flegmatique, d’une renommée bien moindre que celle de ses contemporains Jeff Mills ou Robert Hood. « Pourtant, lorsque l’on écoute ses albums, on se rend compte que c’est sans doute lui le plus créatif de tous » confie Mario de Sourdoreille, qui a invité Larkin à préparer une performance inédite pour la seconde saison de Variations, la série de duos-hommages entre producteurs électroniques et instrumentistes « classiques » imaginée avec Culturebox et La Compagnie des Indes.

De son premier album Azimuth (Warp Records) à Keys, Strings, Tambourine (Planet E, il y a neuf ans déjà), Larkin a visité les plus prestigieuses écuries : R&S Records, Peacefrog, le label Plus 8 de Richie Hawtin, Transmat de Juan Atkins, KMS de Kevin Saunderson, Rush Hour… Sans compter quelques sorties sur son propre label Art Of Dance sous les alias Pod ou Dark Comedy. Une techno détaillée, riche de sentiments, réimaginée à chaque release.

Kenny Larkin - Amethyst

Après Jeff Mills et le saxophoniste Emile Parisien, qui rendaient hommage à John Coltrane dans la première saison de Variations, Larkin a été choisi pour se frotter à Miles Davis. 40 ans de carrière, pléthore d’albums légendaires, la personnification même du jazz et de ses évolutions. Pour revisiter ce répertoire vertigineux, son acolyte d’un soir se nomme Erik Truffaz. Né en 1960, le trompettiste français a maintes fois été comparé à Davis. Le fait de son style de jeu aérien – « Essaie donc de retirer le saxo de ta bouche », la saillie de Davis à Coltrane lui correspond bien –, mais aussi de son usage de pédales d’effets et son goût de la fusion des styles. Dès ses débuts, on décèle, par exemple, des influences hip-hop et drum’n’bass sur The Dawn (Blue Note, 1998). Un éclectisme qui lui vaudra trois ans plus tard d’être remixé par Pierre Henry et de se retrouver, anecdote amusante, crédité d’un faux album duo avec Amon Tobin – une compilation qui circule sur Internet et rassemble, en réalité, des morceaux aux ambiances similaires issus d’albums respectifs des deux artistes. S’il se produit le plus souvent avec son quartet jazz, Truffaz a collaboré à plusieurs reprises avec des artistes électroniques, comme en 2014 avec le musicien ambient Murcoff (Leaf, Infiné).

Lorsque l’on pénètre dans leur studio, à l’étage du New Morning, un sample de Bitches Brew tourne en boucle. Larkin s’affaire derrière la table de mixage et Truffaz, l’oreille attentive, pose l’ambiance de quelques notes de trompette, par-ci par-là, qui s’attardent et deviennent des nappes en passant par trois pédales d’effets. Entre deux sessions de cette (unique) répétition la veille de leur performance, que vous pouvez revoir en intégralité ci-dessous, ils nous en disent plus sur ce duo inédit.

"Il n’y a pas tant de gens importants en art. Miles en fait partie"

Commençons avec un peu de background. Qui est Miles Davis pour vous, comment sa musique vous a-t-elle influencés ?

Kenny : Pour moi, Miles est le jazz même, un symbole du cool, du hip. Je ne me suis intéressé à lui qu’assez tard, j’ai grandi en écoutant des artistes jazz plus contemporains. Je devais déjà avoir plus de vingt ans lorsque je l’ai vraiment découvert.

Avec quel album ?

Kenny : Kind of Blue, le cliché quoi ! Mes parents avaient l’album, mais je ne l’écoutais pas. Et puis j’ai ouvert mes oreilles à ce que Miles avait à offrir, et c’est aujourd’hui mon album favori de tous les temps, tous styles confondus. Celui-ci, et What’s Going On de Marvin Gaye. Ce sont mes albums de référence lorsque j’ai besoin d’inspiration.

Cela t’a plus influencé que sa période « électrique » plus tardive, qui s’apparenterait plus à la musique électronique ?

Kenny : Les albums de la fin des années 70 ? Non, mon inspiration en techno est séparée du jazz, elle vient d’autres musiques électroniques plus anciennes.

Le jazz n’est pas vraiment lié aux racines de la techno ?

Kenny : Grâce à des DJ’s comme Mojo, dont on écoutait l’émission de radio à Detroit, nous étions ouverts à la musique électronique et à la soul, au funk. Le jazz n’en faisait pas partie au début, c’est venu plus tard.

Erik : Pour ma part, la réponse à la première question n’est pas compliquée. Dans les années 70, je voulais abandonner la trompette, parce que la guitare était vraiment à la mode. J’ai découvert Miles avec Bitches Brew, avec cette pédale wah-wah sur la trompette, et j’ai décidé de continuer. Ça m’a beaucoup influencé sur la forme, et ça m’a donné de l’énergie. Miles Davis, c’est… Il n’y a pas tant de gens importants en art. Miles en fait partie, il transformait constamment sa musique.

"Miles avait sa technique, mais c’était il y a quarante ans. Si tu veux écrire comme Proust aujourd'hui, tu es mort."

Tu as adopté ce style de jazz « fusion » dès tes débuts ?

Erik : Non, Kind of Blue fait aussi partie de mes premiers albums de Miles. Il est parfait parce qu’il n’est pas trop rapide. Le groove est tranquille, c’est du jazz cool. C’est parfait pour apprendre, parce que tu as le temps d’écouter ce qui se passe.

Miles Davis, c’est 40 ans de carrière, presque autant d’albums. Comment est-ce que l’on condense ça en 30-45 minutes de live ?

Erik : Pour être honnête, lorsque j’ai réfléchi à ce projet, j’ai conclu que Kenny Larkin était plus important pour moi que Miles Davis.

Tu connaissais son travail ?

Erik : Non, je connaissais un peu Carl Craig, mais on m’a envoyé son nom, j’ai écouté et j’ai dit « wow » ! Si je voulais composer ce genre de musique, c’est comme ça que je voudrais je faire. Parce que c’est subtil, c’est puissant et sensuel. Donc, Miles Davis, on va juste en jouer…

Kenny : des esquisses (« Sketches » en anglais, clin d’œil à l’album Sketches of Spain, NDR).

Erik : Le plus important, c’est le travail de Kenny et le mien.

Kenny : Et puis, c’était ça l’idée derrière Kind of Blue, pas vrai ? Ils se sont posés en studio, et ils n’avaient que ces esquisses de morceau. Et je crois qu’il n’y a eu qu’une prise ! Ils ont joué librement en respectant certains paramètres. Nous allons nous inspirer de certains de ses morceaux, et puis on va faire notre propre truc.

L’une des choses qui a rendu Miles si célèbre, c’est sa capacité à s’entourer de collaborateurs d’exception. Ça a été le cas durant toute sa carrière. En duo, est-ce que vous craignez de perdre cette dimension ?

Erik : Miles avait sa technique, mais c’était il y a quarante ans, avec un groupe de jazz. Si tu veux écrire comme Proust aujourd'hui, tu es mort. Nous avons besoin d’être nous-mêmes, de croire en nous pour créer ces vibes qui évoqueront sa musique.

Kenny : Et puis, comment peux-tu englober tout Miles ? « Sérieusement, mec ? » (rire).

Erik : Je n’écoute plus tellement de Miles Davis aujourd’hui. Parce que c’est dangereux pour un trompettiste. Parce qu’il est tellement bon que tu voudras l’imiter. C’est un cauchemar.

Kenny : Jeff Mills disait aussi qu’il n’écoute pas d’autre musique électronique, parce qu’il ne veut pas être influencé. Je n’écoute pas trop les nouveautés en dance music moi-même.

Vous avez écouté la performance de Jeff Mills avec Emile Parisien pour la première saison de Variations ? Ils vous précédaient, en quelque sorte.

Kenny : Oui, je l’ai écoutée.

Erik : J’ai adoré.

Erik, tu mentionnais que l’aspect primordial de cette rencontre, c’était la musique de Kenny. En tant que musicien jazz, qu’est-ce qu’il y a de différent à collaborer avec un producteur électronique, plutôt qu’avec un musicien « classique » ?

Erik : La grande différence, c’est que lorsque je joue avec d’autres musiciens, nous formons un groupe. Ici, la relation est différente, en termes de réactivité, parce que Kenny joue avec des machines. S’il veut quelque chose, il doit le préparer. Nous devons donc communiquer d’une manière différente.

Kenny : On doit parler machine.

Erik : Et de son. J’ai aussi fait plusieurs concerts avec Pierre Henry, un maître de la musique électronique et concrète, décédé récemment. Jouer avec Henry, c’est très difficile, parce qu’il n’y a pas d’harmonie, pas de beat. C’était très dur. J’ai joué avec des musiciens électroniques depuis que j’ai 17 ans, j’écoutais Kraftwerk, Klaus Schulze. J’étais plus proche de cette musique que du bebop. Je ne suis pas quelqu’un qui joue beaucoup de notes, qui fait des solos, mais je sais créer une ambiance.

C’est pour cela que tu utilises souvent des effets sur ta trompette, comme Miles.

Erik : Oui, je le fais depuis longtemps, et je suis connu pour ça à l’international. Si je jouais du bebop, je resterais à Paris (rire).

Kenny, tu ne collabores pas souvent…

Erik : …Oui, c’est sa première fois ! Il est vierge.

Pourquoi as-tu accepté celle-ci ?

Kenny : J’en avais marre de faire la même chose depuis 24 ans. J’ai cet incroyable studio à L.A., et tu penserais que j’y enregistre avec plein de gens, mais il n’y a que moi. Et c’est ennuyeux ! Lorsque tu collabores avec d’autres gens, les idées bondissent entre vous, ça crée quelque chose de vraiment nouveau.

Pourquoi avoir attendu 24 ans ?

J’en sais rien mec ! Pourquoi est-ce qu’un homme trompe sa femme ? (rire) J’en sais rien, c’est juste arrivé. J’ai un frère jumeau, et depuis peu il m’a rejoint dans le studio. On dialogue beaucoup, c’est génial. Quand ce projet m’a été présenté, je me suis dit « oh mon dieu, bien sûr que je vais le faire ! ». C’est un challenge de travailler avec Erik.

D’avoir l’œuvre de Miles Davis comme « terrain d’entente », ça a facilité les choses ?

Kenny :  C’était plus facile de dire oui au projet, mais c’est plus dur de répondre aux exigences du public qui viendra nous voir en live. (En chuchotant) « Comment est-ce qu’ils vont interpréter Miles ? » Enfin, ça ne me bloque pas.

Vous vous êtes rencontrés pour la première fois en personne hier. Comment avez-vous préparé cette performance en amont ?

Kenny : Erik m’a envoyé quelques fichiers.

Erik : En fait, nous n’avons pas travaillé. Nous avons juste choisi des atmosphères. Chez moi, je me suis entraîné à jouer par-dessus d’autres morceaux de Kenny, en adaptant ce qu’aurait pu jouer Miles. C’est tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, et c’était il y a quelques jours (rire).

Etant donné la difficulté d’improviser avec des machines, vous n’êtes pas plus inquiets que ça ?

Kenny : Le truc, c’est de connaître ses limites. Si je reste entre les paramètres que je vais me créer, tout ira bien. Avec la musique électronique, tu n’as pas le choix. « Keep it simple, stupid », comme on dit. C’est ce que je ferai.

Musicalement, vous considérez ce projet comme du jazz ?

Erik : Quand Miles a enregistré Doo Bop (son album posthume regorgeant de samples, vivement teinté de hip-hop, NDR), est-ce que c’était du jazz ? Si le jazz, c’est l’improvisation d’aujourd’hui, alors oui, on joue du jazz, mais aussi de la musique électronique. Il y a les deux cultures. Le jazz vient de l’improvisation. Je joue de la trompette, un instrument popularisé par le jazz. Et le groove, le groove vient des champs de coton, et après ça, de la Motor City. Tout ça, c’est le jazz. Mais si on le considère comme une forme d’improvisation du passé, celle qui s’est arrêtée dans les années 60, alors non, nous n’en jouons pas.