Photo en Une : © Universal

A quel moment as-tu commencé à penser à cet anniversaire ? Il y avait beaucoup d'archives à creuser ?

En 2015, on tournait pour le nouvel album de Reprazent, mais on n'a pas eu l'opportunité de le sortir, parce qu'on savait que cet anniversaire arrivait. Donc j'ai mis tous mes autres projets en stand-by, et avec Universal, on s'est posés et on a écouté toute la musique dont on disposait et qui n'avait pas été publiée. Il y avait pas mal de remix, de versions digitales, une version de Masters at Work… Il y avait des titres qui étaient sortis en single mais pas sur l'album, des versions japonaises. On s'est dit qu’en rassemblant toutes ces vibes différentes, on aurait quelque chose de spécial pour célébrer cet anniversaire. Je suis parti en studio et j'ai refait certains tracks, comme “Electricks”, “Trust Me VIP” qui n'était jamais sorti et que les gens attendaient. Sur “Morse Code”, j'ai refait les arrangements pour qu'ils sonnent plus modernes. Et il y a un CD de l’album mixé en live, qui donne un aperçu des concerts.

Tu as retrouvé des tracks oubliés ?

Il y en avait mais on ne les a pas mis parce que ça ne faisait pas vraiment de sens. Mais ils sortiront à un moment. Par contre, il y avait des remix dont je ne connaissais même pas l'existence. A l'époque, les Masters at Work ont fait trois remix différents de “Watching Windows”, Basement Jaxx en a remixé quelques-uns aussi, et ils dormaient tous dans les archives. Il y avait aussi des titres qui n'ont pas été intégrés à l'album – ce ne sont pas les meilleurs tracks, mais la vibe est assez cool. Je pense que sur cette box, on a sélectionné le best of the best de New Forms. Il y a des versions différentes de “Watching Windows”, de “Heroes”, et tous les classiques remastérisés. New Forms, c'est la petite amie qui m'a suivie toute ma vie, c’est le seul vrai mariage que j'ai eu. On a eu des querelles, des hauts et des bas, et là, c'est la dernière fois que je fais quelque chose autour de cet album. Et c'est le bon moment. 

Roni Size- Trust Me VIP

Quand tu as travaillé le mastering, comment tu t'es senti ? Tu as essayé de le faire sonner comme 2017 ou laisser le mood de 1997 ? 

Plus que tout, ce que je voulais, c'était m'amuser un peu avec les arrangements. Certains arrangements sur New Forms étaient un peu trop zélés, si je puis dire. J'ai édité certains titres, mais le mixdown est resté le même. Pour le live, j’avais envie que l'album sonne comme 2017, avec cette dynamique. Quand je joue après un DJ “new school”, je veux m'assurer que mon live sonne aussi bien qu'un mix d'aujourd'hui. Mais sur l'album, c'est le feeling de 1997. 

Ça a dû faire remonter des souvenirs. 

Bien sûr, plein de bons souvenirs. On était une équipe, une famille, qui vivait de manière très soudée. On travaillait tous les jours, on mangeait, on tournait, on composait, on fumait, on buvait ensemble. A un moment, chacun est parti forger sa propre carrière, mais 1997 était une année exceptionnelle, avec le Mercury Prize, notre premier live. Et vingt ans après, je reçois de nouveau un award (le prestigieux MPG’s 2017 Inspiration Award, ndlr) et je repars tourner en “one man live band” en Australie et en Amérique.

Pourquoi tourner tout seul, plutôt que de reformer tout le crew ?

Tourner avec un live band, c'est génial, mais ça coûte très cher. Rassembler tout le monde était un cauchemar logistique, c'était juste impossible à faire. Donc on a trouvé un nouveau concept, avec un aspect visuel plus développé, que je peux emmener partout dans le monde, tout seul, et ça reste authentique, parce que je suis là. Le show sera une version augmentée de l'album. J'ai joué avec un live band, avec des MC's, mais je n'avais jamais vraiment été sur scène seul. Désormais, je sais que je peux me balader avec un live show, et pas juste comme DJ. Je vais toujours tourner avec MC Dynamite, mais pour ce show, je veux que la musique parle d'elle-même, pas qu'elle soit coupée par des MC's. Je voulais que ce soit une expérience pure, différente des shows très énergiques que je donne quand je suis avec Reprazent. J'arrive à un âge où je cherche de la maturité dans ce que je fais, et c'est la version mature de New Forms

Quel était ton état d’esprit quand tu t’es lancé dans cet album en 1997 ?

J’avais toujours voulu faire un album. Mais pour avoir cette opportunité, financièrement et en termes de logistique, il fallait que je m'allie à une major. En signant avec Talking Loud et Mercury (devenu Universal), j’ai pu embaucher mes musiciens favoris de Bristol et les payer ! La musique était devenue un vrai job pour nous, qui nous rapportait de l’argent. On a arrêté de sampler des breaks et on a utilisé de vrais musiciens, comme le batteur Clive Deamer de Portishead.

Dans ta tête, il y avait déjà la volonté de représenter la scène de Bristol ?

A l’époque, nous étions dans une bulle, donc on ne réalisait pas. Bien sûr, il y avait tout ce buzz autour de Bristol, avec Massive Attack, Portishead… Bristol est une ville marrante, c'est tout petit, et tous ceux qui sont dans la musique se connaissent. Et ce n'est pas comme à Londres, où, dès que tu dis que tu fais de la musique, les gens s'enthousiasment. A Bristol, les gens s'en foutent (rire). Peu importe qui tu es, ils ne te lèchent pas les bottes et ils te permettent de garder les pieds sur terre. 

Ce qui est dingue aussi, c’est d’avoir remporté le Mercury Prize face à des noms comme Chemical Brothers, Primal Scream, Prodigy, Radiohead et même les Spice Girls !

Ce n'était pas prévu ! Oui, ce sont de grands noms, mais je pense que le jury a aimé ce qu'on dégageait. Ils appréciaient le fait qu'on soit authentiques et qu'on ne soit pas conformistes, même si on était sur une major. On avait aussi l’appui de Gilles Peterson et de Talking Loud, qui signait de très bons artistes. 

Qu'a changé le succès de l'album ? Vous êtes devenus plus mainstream ?

En 1997, il y avait une belle scène à Bristol, mais la drum'n'bass n'était pas aussi mainstream qu'aujourd'hui. Et les artistes de 2017 font bien plus de concessions commerciales. A l'époque, je n'avais jamais en tête de composer des titres qui seraient susceptibles de plaire aux radios. Allez, peut-être que quand j'ai fait “Watching Windows”, je savais qu'il pourrait tourner sur les ondes, mais ce n'était rien comparé à aujourd'hui. Pour moi, le succès de l'album n'est pas visible aux accomplissements ultérieurs, il s'agissait de faire un disque dont je suis fier. D’ailleurs, quand on a sorti l'album, les gens ne l'ont pas compris immédiatement. Vingt ans après, les louanges pleuvent, mais à l'époque, il n'a pas été reconnu jusqu'à ce qu'on gagne le Mercury Prize. Et même à ce moment, on n'était pas mainstream. Je pense que Dizzee Rascal ou Ms Dynamite, qui ont gagné le Mercury Prize peu après, sont devenus plus mainstream que nous, mais d'une bonne façon, sans se compromettre. 

Sur le disque suivant de Reprazent, In The Mode, en 2000, tu as tout de même des featurings un peu plus classe, avec Method Man, Rahzel de The Roots ou Zack de la Rocha de Rage Against The Machine.

Oui, mais c'était plus une wishlist de gens avec qui j’avais envie de travailler. J'avais cette opportunité et je savais qu'elle n'allait pas se représenter de sitôt. Mais le collaborateur le plus important sur ce disque, c’est Max Richter, qui s’est occupé des cordes sur le morceau “Lucky Pressure”. Il compose désormais pour le cinéma et la télévision (il est notamment l’auteur de la musique de la géniale série The Leftovers, ndlr). Il est devenu énorme maintenant, mais à l'époque, il démarrait tout juste.

A quel point est-il difficile de rester pertinent dans ce business ? 

C'est très dur. Il faut rester sincère, toujours développer de nouvelles idées, et ne jamais se reposer sur ses acquis. En 1997, je n'étais pas censé représenter la drum'n'bass, mais je le suis devenu, parce que c'était nouveau et qu'elle en avait besoin. La drum'n'bass n'a désormais plus besoin de moi comme porte-parole ; maintenant, je me représente moi-même et mes plus de vingt ans d'expérience, c'est tout ce que je peux faire, pas plus. Aujourd'hui, pour moi, c'est ça rester pertinent. 

Ça veut dire que tu pourrais faire autre chose que de la drum'n'bass ? 

Je l’ai déjà prouvé sur New Forms : on ne peut pas dire que c'est un disque qui est totalement sous l'étiquette drum'n'bass. “Watching Windows” est plus downtempo que drum'n'bass. Si je faisais du grime demain, ce serait un peu bizarre, comme si Tiger Woods décidait de se mettre au football. Par exemple, je respecte Chase & Status, parce qu'ils vont dans tous les genres, mais si je change, ce ne sera pas pour suivre la mode.

Comment raconter Roni Size à ceux qui sont nés en 1997 ?

En Angleterre, ce n'est pas trop un problème, ils me connaissent, en revanche, aux USA, c'est différent. Les gens n'ont jamais entendu parler de moi. Ça donne des situations assez cocasses mais positives. Ils pensent que je suis un nouvel artiste et certains me disent : “Tu vas devenir big toi, c'est sûr mec !” Quand je suis parti en tournée avec Rusko aux USA, ma musique était plus vieille que les gens qui venaient aux concerts. Ils entendaient un titre et pensaient que c'était sorti récemment. Aujourd'hui, je n'ai rien à prouver à personne, à part à moi-même : montrer que je suis capable de faire un 3e album de Reprazent en m'assurant qu’il soit sincère.

La réédition de New Forms 20th Anniversary sortira chez Mercury Universal le 10 novembre 2017. Disponible en précommande dès aujourd’hui avec “Trust Me” en bonus.