Photo en Une : © Mount Kimbie

En 2013, Mount Kimbie achevait de faire ses preuves avec un deuxième album, Cold Spring Fault Less Youth, chez Warp Records – établissant bien que sa musique estampillée « post-dubstep » (puisqu’on savait ce qui venait avant, mais pas où le Londres des James Blake et Jamie XX nous mènerait) ne se limitait pas à une trouvaille à la mode. Et après, on fait quoi ? Il aura fallu quatre ans à Dominic Maker et Kai Campos pour accoucher des 11 titres de Love What Survives, toujours chez Warp.

Un 3e opus empreint d’une énergie nouvelle et inattendue : les percus complexes tendance IDM et UK garage, les samples finement retravaillés s’effacent au profit de rengaines brutes et saturées (« Blue Train Lines », avec King Krule), quand on ne prend pas 30 ans dans la figure avec les nappes new wave de « Delta ». Un peu comme si le duo Londonien avait mis le feu à son beau studio pour s’enfermer dans une cave (invitant de temps à autre James Blake pour poser sa voix sur une compo), un synthé 80’s et le vinyle de Suicide sous le bras, à la recherche d’un son plus essentiel, charnel et dépouillé d’artifices. Ils révèlent à Trax comment ils ont fini par le trouver.

Votre nouvel album opère un virage vers un son plus brut et énergique, bien différent du raffinement de vos précédents LP. Pourquoi ce choix ?

Kai : Quand tu débutes en musique électronique et que tu n’as pas beaucoup de matos, tu te dis que « plus de machines = meilleure musique ». Avec cet album, nous avons voulu prendre le contrepied, trouver un accès plus direct aux sons qui nous intéressent. En réduisant le nombre d’éléments que nous utilisions, en les rendant moins complexes, nous espérions qu’autre chose devienne plus apparent ; l’énergie du morceau, supposément.

"L’important n’est pas de programmer une ligne de percussions super complexe, c’est de déceler la musique dans les choses que tu as sous la main."

La quasi-totalité des morceaux est composée autour de deux synthés, le Roland MS-20 et le Delta. Ça a été dur, de passer d’un grand studio à ce setup élémentaire ?

Kai : Après le dernier album, il y a eu une période pendant laquelle nous ne savions pas que faire. Mais nous n’étions pas pressés. Plutôt constamment à l’affût de choses qui pourraient attiser notre imagination. J’ai découvert le Delta par hasard, dans le studio d’un ami. J’ai senti qu’il y avait quelques morceaux à en tirer, et j’étais intrigué par son fonctionnement bizarre (il combine une section cordes et une section piano, et possède un joystick, NDLR). Le morceau « Delta » est le premier truc que j’en ai tiré, et j’ai tout de suite su qu’il serait sur l’album.

Mount Kimbie - Delta

C’était il y a trois ans ?

Kai : À peu près, oui. Ça nous a donné l’assurance pour travailler sur un nouvel LP.

Ces synthés datent tous deux des 80’s, les percussions du nouvel album évoquent aussi le krautrock, la new wave. C’est un son que vous recherchiez ?

Kai : Nous nous sommes vraiment intéressés aux boîtes à rythmes avec le second album. Nous collaborions avec un batteur qui en possédait un tas, beaucoup de modèles vintage avec des presets, sur lesquels tu ne peux changer que quelques paramètres. On a commencé à chercher ces sonorités, ailleurs que dans la musique électronique. Ça a commencé avec la soul, Sly and the Family Stone et Timmy Thomas, puis le krautrock des Allemands de Grauzone, Suicide, bien sûr… Des fois, tu n’arrives pas à savoir si c’est un batteur qui joue ou la drum machine. Ces motifs répétitifs possèdent une telle vibe, ça nous a fait réaliser que l’important n’est pas forcément de programmer une ligne de percussions super complexe, c’est de déceler la musique dans les choses que tu as sous la main.

"La culture club est devenue moins aventureuse, moins englobante, et nous nous en sommes éloignés."

C’est un gros changement dans votre processus de création ?

Dominic : Nous nous sommes plus concentrés sur la superposition de sons (layers) que sur les sections du morceau. Une fois que nous avions un squelette avec la ligne rythmique, nous nous focalisions sur le flow, le dynamisme, en essayant de créer de beaux moments.

Le fait que vous habitiez aujourd'hui dans deux villes différentes, Londres et Los Angeles, vous a aussi contraint à travailler avec peu de matériel ?

Dominic : Oui, surtout que les machines de nos studios respectifs sont très différentes.

Kai : Parfois, nous n’avions qu’une boîte à rythmes et un synthé. Ça a contribué au son de ce nouvel album, cette contrainte de devoir pondre un bon morceau dans un environnement où nous n’avions pas le confort de notre équipement habituel.

Il y a une tendance chez les producteurs à se tourner vers un son plus « live », je pense notamment à des artistes comme James Holden, Nicolas Jaar ou Red Axes. L’aspect « programmation » de l’électronique a fini par vous lasser ?

Kai : C’est plutôt un cycle. Quand nous avons commencé en 2009, la scène indie de Londres ne nous intéressait pas, les groupes live n’avaient pas la cote ; la scène club était celle qui semblait avoir le plus de potentiel. C’était le pic du dubstep, on était souvent surpris. Et puis, au cours des 8 dernières années, la culture club – surtout à Londres – est devenue moins aventureuse, moins englobante, et nous nous en sommes éloignés.

C’est dû à quoi ?

Kai : le fait que l’on puisse de plus en plus facilement y faire du profit. C’est une sous-culture devenue très populaire, monopolisée par des gens qui veulent reproduire encore et encore les mêmes choses. Et ça devient le courant dominant. Mais notre musique n’a jamais été strictement rattachée aux clubs, nous avons toujours eu des difficultés à trouver des endroits où nous produire.

Il faudrait plus d’espaces à mi-chemin entre le club et la salle de concert ?

Kai : oui, surtout à Londres, où il y a plus de lieux qui ferment que de salles qui n’ouvrent.

Dominic : Tant que le son est de bonne qualité. Que ce soit dans une salle de rock ou dans une warehouse, c’est trop souvent brouillon. Les compositions de nos précédents albums nécessitaient de bons sound-systems pour en capter les détails, mais je sens qu’avec cet album et notre actuelle formation live (avec un batteur, NDLR), nous sommes plus à même de nous produire partout.

Vous collaborez avec des chanteurs – King Krule, James Blake, Micachu, Andrea Balency – sur la moitié des tracks de l’album. À ce stade, ce n’est plus du featuring, c’est vraiment un groupe.

Kai : Nous ne voulions pas de fioritures sur cet album – dès que nous avions un bon feeling sur un track, nous évitions de rajouter d’autres sons. Ça a naturellement créé un espace pour la voix, car elle reste en tête plus que tout autre instrument, et elle permet de conserver l’énergie. Nous n’avions pas prévu qu’il y ait autant d’invités, mais c’était clairement la meilleure solution pour garder l’émotion de la musique intacte.

Mount Kimbie - Blue Train Lines (feat. King Krule)

Love What Survives apparaît comme votre rupture définitive avec la scène post-dubstep, à laquelle l’on vous associait systématiquement jusqu’à présent. Vous êtes soulagés ?

Kai : Oui, carrément. Et excités par les nouvelles voies qui s’offrent maintenant à nous. Tu te rends compte qu’au bout d’un moment, si tu es présent depuis assez longtemps, ce réflexe de mettre ta musique dans des cases disparaît. Tu prends Radiohead – dont je ne suis pas non plus le fan absolu –, cela fait longtemps qu’on ne les associe plus à tel ou tel microgenre. Ils font juste leur truc, et le public apprécie.

Love What Survives est disponible depuis le 8 septembre chez Warp Records. Mount Kimbie se produira le 19 novembre prochain en France, au Cabaret Aléatoire de Marseille, avant de poursuivre sa tournée à Montpellier (le 21 au Rockstore), Biarritz (le 24 à l'Atabal) et Paris (le 25 au Trianon).