Photo en Une : © Hana Ofangel

Les variations sont une collection de duos entre un producteur/DJ et un musicien acoustique. Chaque projet avait pour thème un artiste majeur de l’histoire de la musique qu’il fallait réinterpréter lors d’un live retransmis sur Culturebox. Le projet d’Emile Parisien et de Jeff Mills tournait autour de la figure légendaire du jazz et free jazz John Coltrane. Une inspiration pour quantité de musiciens qui a repoussé de nombreuses frontières musicales durant sa carrière : "Coltrane est un bon pilier, mais aussi un prétexte. Nous sommes partis de lui pour ensuite nous en éloigner assez vite."

Car c’est surtout l’état d’esprit de Coltrane qui fascine Jeff Mills et Emile Parisien. Une philosophie du dépassement dont ils s’inspirent librement : "Je pense que repousser les limites de nos instruments peut nous inciter à repousser des limites corporelles, mentales et spirituelles. On va chercher des ressources intérieures qu’on n’imagine pas. […] Ce duo avec Jeff me permet d’aller encore plus loin dans cette recherche et d’aller explorer dans le son. Il me sollicite dans cette démarche et me pousse à contourner encore plus mon instrument."

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Repousser ces limites, c’est aussi développer une grande maîtrise de l’instrument et frôler la virtuosité. Une des raisons pour lesquelles Emile Parisien voit en Jeff Mills un véritable musicien, sans aucune distinction avec des instrumentistes acoustiques : "La force de Jeff Mills est de faire vivre ses machines. Il s’approprie les sons de telle manière que j’en oublie son instrument.  La manière dont il va agencer ses sons ou faire évoluer les fréquences produit une véritable interaction musicale. Il maîtrise vraiment ses machines et ce n’est pas du tout l’inverse." Quel que soit l’instrument, l’enjeu est donc toujours de se dépasser soi-même pour explorer des univers sonores. Ce que Jeff Mills nous a déjà maintes fois prouvé.

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Quand Jeff Mills joue du Coltrane avec le saxophoniste Emile Parisien

Les machines permettent effectivement une grande palette de sonorités, et même de les générer. Mais la question du rythme vient mettre à bémol à cette égalité. Si, dans le free jazz – et même dans le jazz –, on peut avoir une pulsation libre et se détacher des structures classiques, les instruments à programmer ont tendance à intégrer ces schémas rythmiques et il est plus difficile de s'en émanciper. C’est peut-être la raison pour laquelle "dans la première séquence de Variations, Jeff Mills n'a pas souhaité utiliser les rythmiques de ses machines. Il utilise beaucoup de sons, de filtres, il crée un univers, mais au départ, j’imaginais que ça allait partir sur des rythmiques enflammées, connaissant son travail." Malgré la qualité de ses improvisations atmosphériques, Emile Parisien a tenu à lui faire jouer de la TR-909 sur un autre live "Ça rend la chose encore plus vivante et interactive. C’est comme si, tout à coup, j’étais dans un jam avec un batteur." Car le talent de Jeff Mills, c’est aussi de faire évoluer avec aisance les pistes déjà programmées en temps réel. Un véritable improvisateur donc.

Si cette rencontre a brouillé les frontières entre l’électronique et l’acoustique en termes d’instruments, elle a aussi effleuré la question des genres musicaux, chacun provenant d’horizons plutôt différents : "Dans mon parcours, j’ai évolué dans le jazz, la musique contemporaine et aussi dans le classique. Mais dans cette rencontre, nous avons ramené tous nos bagages. Nous sommes tous les deux aussi curieux des univers de chacun." Ce qui impliquait tout de même de trouver un terrain commun où faire cohabiter leurs influences.

C’est dans la spiritualité qu’ils ont trouvé un point de rencontre, dans le "lâcher-prise et une certaine forme d’élévation" qui était aussi le leitmotiv de Coltrane : "A un moment donné, j’oublie complètement que je joue du saxophone ou avec des machines. Ce qui nous intéresse, c’est de faire entrer nos sonorités en osmose complète. Dans mes autres projets aussi, le but est d’entrer à 1 000 % dans la musique et dans des émotions profondes. D'entrer en transe finalement." Une osmose humaine avant d’être musicale puisque "notre rencontre fut déjà déterminante. Nous nous sommes très bien entendus. Et toute rencontre nous fait évoluer. La vie et la musique, c’est la même chose de toute façon."

Jeff Mills et Emile Parisien seront à l'auditorium de Bordeaux le 9 décembre. On retrouvera aussi Emile Parisien avec son quintet Sfumato et l'illustre Michel Portal au Nancy Jazz Pulsation le 11 octobre