Photo en Une : © Céline Nieszawer


Par Matthieu Foucher.

La première fois que j’ai vu 120 battements par minute, j’ai été particulièrement marqué par le silence extrêmement lourd qui pesait sur la salle pendant le générique de fin. Impossible de prononcer autre chose que quelques balbutiements hébétés. En retraçant les débuts d’Act Up-Paris, cette « association issue de la communauté homosexuelle veillant à défendre toutes les populations touchées par le SIDA » née en 1989, Robin Campillo s’attaquait à un défi colossal. Et pourtant, 120 battements par minute est une claque magistrale et un hommage incroyablement puissant à cette poignée d’activistes qui, frappée de plein fouet par l’épidémie, a décidé de prendre radicalement les choses en main pour enfin réveiller les consciences, quitte à se faire violemment détester.

Comme jeune pédé, j’ai mis longtemps à m’intéresser à la question du sida. Le sujet me paraissait dépassé, froid, désincarné, bien éloigné de mes préoccupations. Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre à quel point, pourtant, cette histoire était mon histoire, et combien elle était politique. C’est d’ailleurs l’ironie de la chose : c’est justement parce qu’ils sont morts qu’une génération entière de gays n’est aujourd’hui plus là pour témoigner. Cette passation ne s’est pas faite et le sida, dans ma propre vie, se fait avant tout ressentir par l’absence qu’il a créé.

Porter cet héritage, le transmettre et continuer à le faire vivre m’apparaît désormais essentiel. C’est ce que parvient à faire brillamment le film de Campillo et c’est peut-être là, justement, toute la force du cinéma. En sortant de la projection, j’en suis reparti avec un sentiment encore plus fort de respect et de gratitude pour celles et ceux qui ont lutté avant moi. 120 battements par minute, c’est une ode à la fureur de vivre, à la danse face à la maladie, c’est un appel au courage politique qui donne envie d’aller se battre. Et comme personne n’en parle mieux que lui, nous avons eu le plaisir de rencontrer son réalisateur qui a tant secoué le Festival de Cannes.

Trax : Qu’est-ce qui vous a amené à Act Up ?

Robin Campillo : Ce qui m’y amène, c’est l’épidémie du sida et la manière dont je la traverse. J’avais 20 ans en 1982, au moment des premiers articles sur le sida, on parlait alors de « cancer gay ». Ça m’a rendu parano et très vite, j’ai arrêté de baiser. Je voyais arriver le mauvais scénario de science-fiction. Les articles à l’époque étaient très brutaux. Ils disaient en gros « la plupart des homosexuels vont mourir » et en même temps, il n’y avait aucune communication envers les gays, juste une énorme chape de plomb. Ça créait une ambiance horrible, une immense solitude. J’ai fait une école de cinéma en 83 mais je ne pouvais pas me projeter dans l’avenir parce que je pensais que j’allais mourir. Alors je suis devenu monteur, je montais des sujets pour le journal télévisé, notamment sur Act Up. J’avais tous les rushs, je voyais tous les à-côtés, comment les gens se comportaient. C’était très fort et très intrigant de voir des mecs sexy se balader dans la rue avec un t-shirt Act Up. Il y avait une forme de désir qui, après cette épidémie hyper glauque, donnait une impression solaire alors que ce groupe disait pourtant des choses très dures. D’un coup, on arrêtait d’être des gentils gays victimes du sida pour devenir des méchants pédés. Ils étaient très en colère, c’était libérateur.

C’était presque glamour en fait ?

Oui, vraiment. Un jour, j’ai vu Didier Lestrade à la télé, il parlait de communauté. À l’époque, c’était un gros mot ! J’ai décidé d’aller voir et j’ai assisté à ma première réunion. Les gens étaient extrêmement joyeux, heureux de faire communauté et de reprendre un peu le pouvoir sur cette épidémie que tout le monde avait subi pendant dix ans. Chez Act Up, les gens couchaient beaucoup ensemble. On parlait aussi énormément de la maladie, les mecs disaient plus facilement qu’ils étaient séropos.

Il y a une mise à distance chez ma génération de la question du sida, qui n’est plus pensé de façon politique.

Aujourd’hui, le sida n’est plus politique du tout. La parole est éteinte. Mais il faut se rendre compte qu’à l’époque, de l’impensé, il y en avait déjà beaucoup : une des cibles d’Act Up, c’était d’ailleurs la communauté gay qu’il fallait réveiller.

Les jeunes gays d’aujourd’hui ont souvent peu conscience de l’histoire d’Act Up mais aussi de la violence de cette époque pourtant pas si lointaine.

C’est générationnel. Quand les gens naissent avec les trithérapies, ça change beaucoup de choses. J’ai du mal à donner des leçons aux gens là-dessus ; ce que je peux faire, c’est proposer une vision de cette histoire. Mais je l’ai vu avec les jeunes acteurs du film, ils connaissaient un peu Act Up mais au fur et à mesure du tournage, ils tombaient des nues. La mort était une chose assez abstraite pour eux. Mais quand ils ont dû jouer des malades ou des gens qui pleurent un mort, ça a été extrêmement violent, ils ont été submergés. C’est comme si on leur racontait une histoire qui est quand même la leur parce qu’ils font partie de ce groupe-là, mais qu’ils n’ont pas incarnée. Et c’est comme si le film produisait cet effet sur eux.

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Cette interview est disponible en intégralité dans Trax #204, en kiosque jusqu'en septembre 2017 et sur notre magasin en ligne.