Photo en Une : © Nicolas Debacker

"Dès le départ, l’idée était d’aller chercher les sous-genres qui n’étaient pas représentés par les gros festivals qui prenaient déjà toutes les têtes d’affiche."

Comment est né le Dour Festival ?

Alex : En 1989, Carlo Di Antonio, fondateur du festival, s’est rendu compte qu’il n’y avait pas vraiment, à cette époque-là, de grand festival en Belgique francophone. Comme en Flandres, il y avait déjà le Werchter ou le Pukkelpop, il s’est dit que le côté francophone avait aussi droit à son festival. C’est comme ça qu’il a commencé à programmer Bernard Lavilliers, puis a inclure du hip-hop avec De La Soul en 1991. Le tournant a été quand il a été visiter le Paléo Festival : c’est là qu’il a intégré plusieurs scènes, et c’est également le moment où le camping est arrivé et où le festival s'est étendu à plusieurs jours. Dès le départ, l’idée était d’aller chercher les sous-genres qui n’étaient pas représentés par les gros festivals qui prenaient déjà toutes les têtes d’affiche, que ce soit en musique électronique, en hip-hop, en reggae ou en métal…

La ligne directrice de la programmation est-elle différente aujourd’hui ?

Alex : Non. La volonté, dès le début, c’était, peut-être pas par choix, mais aussi par obligation, d’aller chercher tous les styles qui n’étaient pas programmés par d’autres festivals. Après, c’est devenu notre identité. Généralement, on dit « Dour, c’est le festival alternatif, c’est là où tu vois les choses que tu ne vois pas ailleurs. » Depuis 1989, le festival a beaucoup évolué, mais cette essence reste la même. On continue d’essayer de proposer un événement et un programme que tu ne peux pas voir ailleurs. J’espère qu’après 28 ans, on arrive toujours à faire ça. On essaie vraiment d’évoluer avec notre temps. On a la particularité d’avoir un public très jeune, alors qu’on est un festival très vieux. C’est pas courant. Si tu regardes les vieux festivals comme Pinkpop, Glastonbury ou Paléo, souvent, le public a vieillit avec son festival. Aujourd’hui, les parents viennent avec leurs enfants. Par exemple, le fils vient voir Justice et le père vient voir Neil Young, il y a souvent les deux. Nous, on est vraiment sur un renouvellement constant. C’était aussi l’intelligence de Carlo, de nous laisser la main à nous, la nouvelle génération… Même si on est à la retraite dans deux ans ! Il va falloir qu’on trouve des jeunes pour reprendre la main.

Il y a de plus en plus de festivals qui florissent chaque année. C'est difficile de se réinventer tous les ans ? Comment faites-vous pour rester aux aguets sur une actualité musicale aussi large ?

Alex : Non, pour nous ce n’est pas difficile, parce qu’on est passionnés par beaucoup de choses. On lit beaucoup, on écoute beaucoup de musique, c’est comme ça qu’on reste aux aguets sur l’actualité. Là par exemple, Mathieu est parti au Movement à Détroit, moi je suis allé au Festival Yeah! dans le Sud, on fait des trucs différents pour découvrir de nouvelles choses. On a aussi des consultants qui nous aident. Le jour où on ne saura pas quoi programmer, là, il faudra vraiment qu’on se pose des questions. Par contre, ce qui est difficile, c’est la concurrence avec tous les festivals de niche. C’est dur de défendre un programme très éclectique quand tu as un festival qui propose seulement de la house, du métal, ou du reggae… Celui qui est fan de reggae, il a l’embarras du choix avec des festivals centrés uniquement sur ce style-là, et il est sûr de trouver ce qu’il aime là-bas. Le problème, c’est qu’ils programment toujours les mêmes artistes, et les gens se lassent aussi très vite. Quand on fait un festival diversifié comme le nôtre, il y a des fois où l’affiche hip-hop va être plus forte, une autre fois ce sera l’affiche électro, ou rock, et le festival évolue beaucoup mieux dans le temps grâce à ça. C’est ce modèle là qui nous permet de rester dans le coup : quand tu es dans un modèle de niche, tu as tendance à t’essouffler plus vite.

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La scène techno est celle qui semble avoir le plus de succès ces dernières années, c'est voulu ?

Mathieu : Carlo avait déjà intégré la techno au cœur même du festival dès sa création. Cette tradition s’est perpétuée, puis la drum'n'bass est arrivée… Avec le développement de la techno, la scène Balzaal est vite devenue trop petite. On s’est dit, après avoir été à Tomorrowland, « Pourquoi ne pas faire une scène DJ plus importante en open air ? » Et c’est comme ça que s’est développé le dancefloor. Au lieu de faire un monde féerique comme à Tomorowland, on a joué sur le côté industriel du site, car le festival a été créé, à la base, pour sauver le terril de Dour qui devait être détruit. Et c’est vrai qu'aujourd’hui, c’est devenu notre deuxième Main Stage.

Alex : Par contre, la techno n’est pas forcément l’identité principale du Dour. Ça fait aussi partie intégrante du festival de se retrouver dans la Last Arena pour chanter les refrains de Phoenix ou de Die Antwoord avec 35 000 potes. La Balzaal fait bien sur partie de cette identité, mais j’espère que le Dub Corner ou La Caverne en font tout autant partie. C’est le cumul des différentes scènes qui fait l’identité globale du Dour. 

Mathieu  : Finalement, la musique électronique s’est développée un peu par elle-même au festival. On a commencé par programmer de la drum'n'bass et on a tout de suite acquis une bonne réputation. Il y a eu un bouche à oreille assez positif, il se disait qu’à Dour les artistes étaient bien reçus, et qu’il y avait beaucoup de monde… Du coup, les artistes ont voulu venir jouer. En techno, c’est la même chose qui est en train de se produire. Sur la journée du dimanche par exemple, tous les artistes ont confirmé d’un coup, et Solomun joue à 17 heures… C’est grâce aux bons retours des artistes. Marcel Dettmann a notamment dit à Berlin que Dour était un festival très chouette. Lors de son set, il est monté sur les terrils et il a fait une photo de la prod qu’il a postée sur les réseaux. Résultat : on se retrouve avec Nina Kraviz qui demande à venir jouer l’année d’après…

"L’idée c’est vraiment de rassurer les gens avec des gros noms, et de les surprendre avec les petits."

Vous n'avez pas peur de dériver vers un événement trop électronique ? D'autant plus que cette édition comporte une scène en moins que l'année dernière. 

Alex : Non, parce que justement, la nouveauté cette année, c'est qu’on a refait une scène 100 % rock, La Caverne, où il y a des guitares en continu. Sur cette scène, on a rassemblé toutes les guitares qui étaient dispersées dans Le Labo, La Petite Maison et l’ancienne scène Cannibale. Il y aura notamment Sleaford Mods, Hanni El Khatib, The Kills, Amenra… Donc non, on essaye de ne jamais s’enfermer, de toujours rester ouverts aux différents genres. On a vraiment voulu rééquilibrer les scènes différemment cette année : il va y avoir 3 scènes ouvertes le mercredi, alors que d’habitude il n’y en a qu’une. On s’est rendus compte l’année dernière qu'il y avait quand même beaucoup de scènes et que c’était peut-être mieux de disperser d'avantage les groupes sur les cinq jours, pour qu’il y ait moins de concurrence entre les artistes. C’est vrai que quand tu as un gros nom qui joue sur la grande scène, l’artiste qui joue dans le petit chapiteau, il rame. Donc on voulait avoir un meilleur équilibre. Par contre, on garde sensiblement le même nombre d’artistes.

Y-a-t-il une volonté de faire découvrir des petits artistes via les gros noms programmés ?

Mathieu : C’est un ensemble. Pour rassurer les gens, tu as besoin de Justice ou de Die Antwoord. Mais après, l’idée, c’est que le public puisse déambuler de scène en scène et d’ambiance en ambiance.

Alex : On a d’ailleurs une scène spécialement dédiée à ça, qui est Le Labo. là, c’est que de la découverte. Sur les autres plateaux, on essaie de mettre également des découvertes qui peuvent être cohérentes avec le reste de la programmation. Par exemple, Hunee qui jouera en même temps que The Black Madonna, ou Larry Heard qui jouera avant Todd Terje. C’est important d’avoir cet équilibre entre les vieux et les nouveaux. C’est ça qui fait que la soirée est excitante. On cherche aussi à mettre une claque avec des petits artistes pas forcément très connus. C’est sur cette idée qu’est basé le festival. 

Mathieu : L’idée c’est vraiment de rassurer les gens avec des gros noms, et de les surprendre avec les petits. Tout ce qui est à contre-courant nous intéresse.

En parlant de petits artistes, vous avez aussi un 
tremplin. Pourquoi ? Le tremplin a-t-il fait décoller des groupes ?

Alex : C’est un tremplin vraiment dédié à la scène locale, donc belge francophone. Sur les trois dernières années, on a eu quelques groupes qui sont actuellement en train de faire une petite carrière. C’est le cas de Ulysse ou Glass Museum. En Belgique, c’est des artistes qui commencent à passer un peu en radio. Ulysse a notamment fait un featuring avec Roméo Elvis, qui commence aussi à bien percer sur la scène hip-hop belge. À l’époque, c’est vrai qu’on se disait « merde, quel est l’intérêt du tremplin, si ce n’est de leur faire faire leur première grande scène… » Mais au bout de 3 ans, on voit qu’il y a de réels résultats par rapport à ce dispositif, donc on est super fiers et super contents. Le tremplin permet aussi de mettre un coup de boost, de confiance à ces jeunes artistes. C’est vrai que souvent, les groupes ne sont pas toujours sûrs d’eux, et le fait d’être sélectionnés au tremplin, de jouer à Dour, de faire des interviews, etc… Ça leur donne confiance en eux, ça leur donne envie de bosser plus et c’est là qu’ils mettent le pied sur la première marche de l’escalier. Après, c’est à eux de faire le boulot évidemment.

Vos trois artistes préférés sur cette édition 2017 ?

Mathieu : Moi je suis content d’avoir The Black Madonna, elle ne joue pas beaucoup en Belgique. Ce qui me plaît également, c’est tout ce qu’elle représente : la fille avec un physique qui n’est pas forcément celui de Nina Kraviz, tout ce qu’elle a fait pour la scène de Chicago, pour le milieu gay… D’ailleurs, il y a un documentaire sur elle, sur Resident Advisor. Il est génial, c’est une véritable claque. Il est sorti il y a un an, mais aujourd’hui, à l’ère Trump, il est encore plus d’actualité, avec la question des étrangers, des femmes, de l’homosexualité… Donc, je suis très content, tant pour le fond que pour la forme, d’avoir cette artiste. Je suis également très content d'accueillir Bruxelles Arrive, composé de Roméo Elvis, Le Motel, Caballero et JeanJass. On a fait se fédérer tout le milieu hip-hop belge du moment. Il vont donner un concert unique. Enfin, je suis assez content d’avoir Mall Grab, c’est un jeune gars, un peu à la croisée de la house, d’un truc un peu plus groovy et de sonorités estampillées Dekmantel. 

Alex : Toute la prog est composée de coups de cœur. Du coup, à chaque fois, on essaie de donner des noms différents pendant les interviews. Cette fois-ci je vais dire Meute, la fanfare qui reprend les titres de Âme, Laurent Garnier, Flume, etc. J’ai vu leur show au festival Yeah!, avec Laurent Garnier qui est venu sur la scène, c’était franchement magique. C’est vraiment bien foutu, parce qu'avoir un cover band qui tient la route, c’est rare. Je vais dire Surgeon aussi, parce qu’on galère pour le faire venir depuis des années. Là, comme on avait une grosse affiche dans la Balzaal le dimanche, on s’est dits qu’on allait tenter. Mathieu est allé au charbon, il est allé cherché Surgeon, et on l’a eu, ce qui est assez exceptionnel pour être souligné ! Et pour le dernier, je vais dire Demian Licht, c’est un petit coup de cœur. C’est une nana qui vient du Mexique, elle fait une techno assez noire, assez sombre, avec des visuels. C’est hypnotique, prenant et lourd. Ça, c’est une des découvertes que j’attends fortement pour le samedi soir.

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Le Dour Festival se tiendra du 12 au 16 juillet 2017, sur la plaine de la machine à feu.