Photo en Une : © Adeline Mai

Cette interview est initialement parue dans Trax #196, Octobre 2016.

Trax : Tu ne l’as finalement pas leaké ton album. Pourquoi ?

M.I.A. : Tu sais, je l’ai fait sans management derrière moi, je n’avais pas de pression, pas de label, pas de deadline, pas d’équipe. Une fois terminé, j’étais prête à passer à autre chose, à le sortir comme ça, et à faire du M.I.A. Et puis Genneah (Genneah Turner, son agent et manager historique) est venu m’aider sur le mastering. Je lui ai dit “Voilà, je vous donne ça, je file.” Je ne voulais rien en faire… (Se tournant vers Genneah) Et je suis encore là !

Genneah : C’est une bonne chose que tu n’aies pas leaké ton album.

M.I.A. : Oui, elle me disait : “Ne le leake pas.” Moi je lui ai juste donné en disant que je me moquais de ce qu’ils allaient en faire, si le label voulait le sortir ou non. J’avais seulement besoin de le faire, c’est vraiment le produit d’une nécessité. Mais elle m’a dit que je ne devrais pas laisser tomber ce disque comme ça.

Et qu’il serait bon de le sortir dans les règles, sur une major.

Oui, mais je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire en fait. Personnellement, je sais que je veux juste prendre un peu de temps pour moi et passer à autre chose.

Tu n’es donc pas vraiment en guerre contre les majors ?

Non, parce que de toute façon je peux faire de la musique toute ma vie et la sortir gratuitement, la donner aux gens. Je l’ai fait auparavant, je le fais tout le temps. Même pour cet album, plusieurs de mes chansons étaient déjà sorties. C’est ma façon de faire les choses. Ce n’est pas comme ça que je les combattrai, ce n’est plus comme ça.

Pourquoi as-tu dit que c’était ton dernier album sur une major américaine ? Parce que tu y es interdite de séjour ?

Oui. Je n’y suis pas retournée depuis deux ans.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi es-tu interdite de territoire aux États-Unis ?

Parce que le F.B.I. me court après, mais c’est aussi tout le…

Genneah : C’est censé être le protocole, c’est ce qu’ils disent. Elle a une demande de visa en cours, mais c’est censé être une simple formalité lorsque c’est un renouvellement…

M.I.A. : (Lui coupant la parole) Ça peut être beaucoup de choses. C’est peut-être parce que j’ai dit les mauvaises choses au sujet des mauvaises personnes. Je me suis battue avec mon ex pour la garde des enfants et pour venir fonder une famille solide en Angleterre. Je suis allée au tribunal pour partir des États-Unis, en mode “Laissez-moi partir ! Laissez-moi partir !”, donc maintenant les Américains sont genre “Maintenant va te faire foutre, tu ne reviendra jamais !” (Elle éclate de rire.)

Tu sais j’ai dépensé beaucoup d’argent pour quitter les États-Unis. C’était une situation compliquée. J’ai dû rester 15 ans là-bas, donc il a fallu que je me batte pour partir. C’est peut-être ce qui a entraîné tout ça, donc peut être ma vie personnelle, ou ma vie professionnelle, c’est peut-être ces histoires de labels, ou encore la NSA (National Security Agency, l’agence de renseignement américaine) parce que je dis tout le temps de la merde sur eux…

C’est peut-être ton doigt d’honneur à la NFL pendant le SuperBowl ! (Elle rigole)

C’est possible que ce soit la NFL ! Putain, je suis sûr qu’ils se connaissent entre eux en plus. Je les imagine bien tous ensemble à une soirée entre train de se dire “Cette connasse, qu’elle aille se faire foutre !” (Elle explose de rire) Mais je crois qu’ils ont besoin de moi, ce pays a besoin de moi ! Ils ont vraiment putain de besoin de moi. Donc voilà, au départ, j’étais en mode “Ok, virez moi, allez-y, vous verrez bien ce qui arrive”. Et je me dis qu’un jour ils auront besoin de moi, à un moment. Ou en tout cas de personnes du monde extérieur, ce pays est tellement fermé…

Tu as choisi d’intituler ton album A.I.M. (objectif en anglais). Si tu devais résumer l’objectif de ce disque, ce serait lequel ?

Avec Tom (Thomas Manaton, son ami photographe à Londres, assis juste à côté), nous sommes partis sur ce symbole de l’album de Fly Pirates (elle forme une colombe en ombre chinoise avec ces mains), qui symbolise la spiritualité. Tu as le savoir, représenté par le livre, et les brins de blé, symbole de l’amour. Ce sont trois des choses les plus universelles, mais qui sont aussi plutôt punk à mettre en avant à notre époque, alors que tout le monde hurle à la haine et aux rétablissement des frontières. Je pense que c’est d’autant plus fort, surtout lorsque comme moi tu est passé par l’affrontement, sur tous les fronts. Sur le front familial, face aux multinationales, le front du territoire et des superpuissances…

Tu sais, j’ai vécu aux États-Unis et j’ai eu à supporter ça pendant toutes ces années. Ok, ils m’ont laissé vivre là-bas, et ils m’ont donné un contrat avec une maison de disque. Ok, "Paper Planes" a bien marché chez eux, et ok ils m’ont nominé pour les Grammy’s. Mais ces quatre là sont les quatre seules choses positives. Mais à côté, il y a avait 500 points négatifs, comme avoir l’impression d’être toujours en guerre, de devoir se battre pour pouvoir dire de la merde dans des espaces où ce n’était pas censé être le cas…

Tu dis vouloir aujourd’hui te battre par la spiritualité, le savoir et l’amour, c’est une guerre plutôt pacifique. Mais est-tu vraiment si apaisée toi-même ?

En fait, je le suis ! Et cela joue contre moi parce que les gens pensent que j’ai besoin de… C’est que je ne combats pas des individus, au niveau personnel. Mes trucs, ce sont plutôt des choses très ennuyantes : la prise de conscience des réfugiés, des Tamouls, du gouvernement sri-lankais etc. Ces choses qu’on ne peut pas voir.

Pourtant en écoutant l’album, on a l’impression qu’il n’est pas si politique que ce à quoi on pouvait s’attendre de ta part.

Je sais qu’il n’est pas si politisé. C’est juste que… Tu sais, c’est politique de faire ce genre de disque alors même que le monde entier te dépeint comme une personne constamment agressive. J’ai pourtant toutes les raisons de l’être, j’ai le droit d’être énervée par les gens, agressive, etc. Mais si tu peux passer outre, surmonter tout ça et diffuser un message d’amour, d’unité et de savoir spirituel, alors c’est beaucoup plus positif. Voilà, c’est ça l’objectif.

Parce que si tu regardes mon passé – et Dieu merci il est sur le Net et n’a pas été trop attaqué, même si certains tentent de le faire – si tu regardes tout de près, depuis le premier jour, je me suis engagée politiquement, et je le suis toujours. Je n’ai jamais fait de compromis ou trahi mon discours. Et aujourd’hui enfin, la génération plus jeune, qui a écouté mes trucs, sont comme ça eux aussi. Je vois beaucoup de filles et de garçons qui sont politiquement ouverts, et se préoccupe de ce qui les entoure. Et j’adore ça, parce que j’ai l’impression que mon travail a porté ses fruits. Que tous ces sacrifices que j’ai fait, de ne pas être très riche, pas très célèbre, ne pas être la personne en couverture de Vogue, ne pas avoir toutes ces choses, quand je vois tous ces gosses dans les rues aujourd’hui en train de manifester au nom de Black Lives Matter, j’ai le sentiment d’avoir fait partie de ce qui les a nourris, et que ça en valait la peine.

Donc tu as le sentiment que le travail est fait.

J’ai le sentiment que j’ai fait le job, et que maintenant, cet album est à propos de ce qu’il se passera une fois qu’ils seront rentrés chez eux après leur part du travail. Après avoir tenu bon, crié et protesté, alors tu te retrouves au point j’en suis actuellement. Car deux choses arrivent ensuite. Soit tu deviens fou, déprimé et tu laisses tomber. Ou alors, si c’était sincère et que tu as fais tout ça réellement, pas en sautant dans l’arène parce que c’était à la mode, mais si tu t’es battu entièrement et sincèrement, alors tu obtiens ta récompense. Et la récompense c’est que tu deviens plus fort, assez pour que rien ne puisse plus t’atteindre.

En même temps, tu distilles toujours des messages dans ce disque.

Oui, il y en a toujours. Mais tu sais c’est si difficile de parler de politique lorsque tout est autant lié à l’argent. De mon point de vue en tant qu’auteur, j’aimerais vraiment ne plus avoir à parler de politique en ce moment, parce que tout est pourri. Je ne vois pas de révolution réellement authentique. Lorsqu’ils parlent de révolution ici et là, ce ne sont que des conneries, j’ai l’impression qu’elles ne sont fondées que sur des manipulations de foule. Parce que, lorsque tu as l’argent, tu peux déclencher des guerres n’importe où.

Tu sais quand j’ai fait Arular (en 2005), mon background à cette époque était la guerre civile Tamoule, qui était une lutte on ne peut plus authentique. Ce n’était pas une lutte pour l’argent, c’était peut-être la dernière… Ça avait commencé dans les années 70, donc il y avait cette véridicité. Lorsque j’ai fait Arular, nous avions l’Irak, qui était aussi un conflit des plus authentiques, et c’était la première fois que nous assistions à quelque chose de cette ampleur. Mais j’ai pensé que le conflit sri lankais pourrait faire partie des fondements de ce disque, et qu’en le rapprochant de cet autre événement plus grand, cela allait attraper et piéger tout le monde. Je portais donc ces sujets dans mon premier album, j’étais vraiment terre-à-terre, à parler des effets que cela pouvait avoir au niveau concret.

Ensuite Kala traitait plus du chaos dans le monde. C’était vraiment genre “Oh mon Dieu, ces gens sont si pauvres et ils achètent des flingues à 20 dollars au lieu de s’acheter de la nourriture, pourquoi donc, je ne comprends pas.” C’était complètement naïf, parce que je n’avais aucune idée du pouvoir des multinationales. Les entreprises mondialisées grandissaient, mais cela était quasiment invisible pour tout le monde. C’était comme une étrange phase intermédiaire entre se rendre compte des effets de l’économie, de la manière dont cela atteint les hommes, affecte un pays, les pauvres, et avoir conscience de toute l’avidité de cette planète, et ce que les gens ont à endurer. J’appliquais encore les leçons d’Arular à ce que je voyais.

C’était il y a dix ans, en effet tu devais être plus naïve qu’aujourd’hui.

Oui, j’étais vraiment naïve. Et dans le suivant, MAYA, j’ai laissé tombé. Parce que j’ai réalisé que tout cela était lié aux multinationales et à l’argent. Si tu remontes le fil de toutes les guerres, derrière tu trouveras toujours un homme dans un costume. Ce que nous voyons, ce n’est que la façade, ce sont les armées et les fusils, la presse et le peuple, et tous ces nombres de… Ce ne sont que des questions de nombres tu sais. Des quantités de choses. Et si tu mets tout à nu, il reste un homme, dans son costume. Et nous, nous sommes tous à nous regarder les uns les autres en criant, au lieu de nous demander qui est ce mec-là. D’ailleurs, personne ne sait encore qui est cet homme, encore maintenant. Donc oui, ensuite j’ai arrêté de parler de politique.

Peut-être que cet homme est l’argent…

C’est un type avec de l’argent, oui. Mais ça reste un type qui gagne de l’argent en faisant des choses. Qu’est-ce qui arriverait au monde si, pendant quatre ans, tous les pays du monde avaient une femme comme présidente ou premier ministre. Nous pourrions essayer ça, juste pour une période, et alors le monde changerait. On pourrait tomber sur des femmes qui souhaiteraient être cet homme, mais on pourrait bien avoir quelques femmes qui aimeraient juste se dire : “Ok, avant de partir en guerre, essayons d’avoir une approche des choses un peu différente.”

Quand donc verrons-nous M.I.A. dans la course pour l'élection?

Jamais ! C’est ça le truc : j’ai laissé tombé la politique avec le disque MAYA, et ensuite Matangi est parti dans une direction différente. Ce n’était pas vraiment politique, mais davantage sur des choses plus générales comme la liberté d’expression, protéger ce qui nous permet de communiquer, d’exprimer des choses en musique. Et pas grand chose d’autre.

Tu as sorti ta mixtape Vicki Leakx après ta rencontre avec Julian Assange, n’est-ce pas ?

Oui. Ça c’est parce qu’il fut le premier à parler de violation des droits de l’homme au Sri Lanka, à dire que le gouvernement avait en effet tué des civils les deux semaines précédentes, et que les Nations unies avaient reconnu qu’il s’agissait de crimes de guerre. Ils ont fait fuiter les documents le prouvant. En 2010, lorsque je disais cela aux États-Unis, ils m’ont fusillée. Alors lorsque Wikileaks est arrivé et a dit la même chose que ce que je disais, je les ai soutenu.

Sur ton disque tu as une chanson intitulée Fly Pirates. C’est une nouvelle provocation au PSG ?

(Elle sourit) Tu penses que c’est ça ?

J’imagine.

Je crois que c’est plus une tentative de prendre quelque chose de négatif et de le transformer en quelque chose de positif.

Tu ne crains pas de réaction de leur part ?

Non… Parce que ce n’était pas un truc contre le PSG. Fly Pirates, ça vient de Fly Emirates, et ils sont le sponsor de beaucoup d’autres équipes, pas seulement du PSG. Mais oui, la réaction du PSG a été négative, et cet album vise à transformer les choses négatives en positives. C’est donc là un bon exemple de la manière dont je survole tout ça sans m’en préoccuper.

Mais à la base c’était vraiment un truc marrant ? Certains pensent qu’il s’agissait d’un geste militant contre les politiques militaire et sociale des Émirats arabes unis. Ce n’était qu’un jeu de mots ?

Oui ! (Elle sourit malicieusement) Que tu le croies ou non. Je ne réfléchis pas aussi loin tu sais. C’était le seul T-shirt que j’avais en Inde lorsque j’ai tourné ce clip. J’avais une seule styliste pour habiller 1000 personnes d’accord, c’était vraiment dur d’essayer de faire cette vidéo. Cette fille confectionnait toutes mes tenues, et celles de 1000 figurants. Et lorsque j’ai fait ma valise, j’y avais jeté ce maillot du PSG, parce que j’aimais les Français, à l’époque… (Elle se marre)

À l’époque ?

J’aime toujours les Français, mais je ne sais pas ce que ressentent les Français pour moi maintenant.

À priori, ils t’aiment beaucoup.

Tu crois ? (En souriant) C’est parce que j’ai été avec un Français pendant quelques temps que j’avais ce T-shirt du PSG. Donc, dans le miroir, j’ai vu que cela pouvait faire Pirates, je ne sais pas comment (elle rigole), mais c’est comme ça, on l’a fait, sans penser que nous aurions des soucis. Je ne réfléchis pas autant. Je l’ai porté pour faire un clin d’œil aux Français, et ensuite toute ces conneries ont commencé. Mais j’avais tourné le clip bien avant, en juillet 2015, et il est sorti en novembre.

Au final, on pourrait tout aussi bien dire que les "pirates" sont les réfugiés, luttant pour passer au-dessus des frontières.

Oui, exactement. Je crois que je serais toujours une pirate, ça fait partie de mon ADN.

En parlant de Français, on avait l’habitude de te voir tourner avec Romain Gavras pour tes clips. Pourquoi ne travailles-tu plus avec des réalisateurs pour tes vidéos ?

Eh bien "Borders" était un clip difficile. Je l’ai tourné parce que c’était un sujet avec lequel je me sentais particulièrement proche. J’ai essayé de le faire diriger par d’autres… Enfin, j’en ai discuté avec plusieurs personnes, et la plupart m’ont dit qu’ils ne pourraient pas. Tout s’est passé très vite en fait. À la base, ce que je voulais c’était aller en Inde dans le camp des réfugiés Tamouls et tourner autre chose. Mais lorsque j’étais dans le camp, ce bateau avec près d’un millier de personnes a coulé en Méditerranée. Je me suis dit “Merde, c’est ça que je dois faire.”

Je suis donc aller faire du repérage dans les ports et sur les bateaux des environs. Je suis revenue en Europe pour trouver un réalisateur, et retourner sur place. Et là, la plupart des gens m’ont dit “Fais quelque chose d’autre, ce n’est pas un sujet très pop, c’est trop ceci ou cela.” Je ne sais pas, c’était aussi très difficile de communiquer ce que je voulais voir à l’image, alors j’y suis allée moi-même et je l’ai fait. Au final c’était vraiment un cas d’école ! Nous étions que deux, Tom et moi, sur place, et tous les caméramans étaient indiens. (Elle se marre) Je ne suis même pas indienne !

Tu parles le tamoul ?

Oui, il y avait des Tamouls, mais je ne parle pas le tamoul indien. C’est un accent un peu différent. Je ne sais pas si la différence est la même qu’entre le français de Montréal et celui de Paris, mais en Inde c’est un peu différent. Et comme en plus je ne suis pas la personne qui parle le mieux le tamoul au monde… Imagine-moi en train de hurler dans un énorme mégaphone en mauvais tamoul ! C’était n’importe quoi, plusieurs personnes sont parties ! (Elle éclate de rire) Mais à la fin on a réussi à faire ça.

Au niveau des producteurs, j’ai vu que tu avais travaillé avec Skrillex, Baauer, G-Dragon. Comment vous avez travaillé ensemble ?

Baauer m’a demandé quelques passages vocaux, qu’il a ensuite travaillé avec G-Dragon. Il sortait tout juste de sa période EDM, et j’ai pensé que ça valait le coup de le soutenir dans cette démarche. À chaque fois que quelqu’un quitte l’EDM ou la trap pour revenir travailler avec des artistes, c’est une bonne chose. Et connaissant son son, je me suis dit qu’il serait une aide précieuse pour m’aider sur le mixage de certains morceaux de l’album. C’était notre première discussion d’ailleurs : “ok, si je me remettais à faire un album, peut-être que tu m’aiderais pour le mixage.” (Elle commande deux cafés, puis s’allonge sur son grand sofa en cuir). Voilà, je crois que je suis mieux comme ça!

Et pour Fakear alors, tu l’as finalement fait bosser ?

(Se tournant vers sa manageuse) Qu’est-ce que je dis au sujet de Fakear. Il est sur le disque, mais en version remixée. Il m’a envoyé un beat, mais ensuite je n’ai pas pu le contacter. Je n’ai jamais pu le rencontrer au final ! C’est le seul producteur au monde que j’ai tweeter de cette façon, je ne le fais vraiment jamais. Je lui ai dit “je te donne mon maillot du PSG” et il a disparu, il est parti sur une montagne ou je ne sais quoi. Je ne peux pas lui en vouloir parce que j’aimerais bien partir au sommet d’une montagne moi aussi, donc j’ai juste fait “Ok, top là, amuse-toi bien.” Mais j’étais ravie d’avoir pu travailler avec lui. Il m’a envoyé d’autres beats, je pense que je vais en faire quelque chose. J’adore son son, et la version que j’ai de son instru est vraiment mortelle.

Et avec les autres producteurs ?

C’est album a vraiment été chapeauté par Blaqstarr, pour une bonne moitié. J’ai travaillé avec des gens qui était sur la même longueur d’ondes, spirituellement parlant. Blaqstarr, c’est un producteur qui ne bosse pas pour l’argent, jamais. D’ailleurs, beaucoup l’ont arnaqué dans le business de la musique, et il a fait face à tout ça avec force. Vraiment, ce mec est un extraterrestre, je ne sais pas comment le dire autrement. Il est tellement bon, tout ce qu’il sait faire c’est de la musique pour te sentir bien, alors même que tout le monde aujourd’hui fait de la musique par calcul, mathématiquement, qu’il suffit d’ouvrir un ordinateur n’importe pour qu’il te donne l’algorithme pour composer à la manière de Mozart.

Oui, c’est comme une recette.

Ouais ! C’est vraiment “Hey, je veux faire un beat à la Kraftwerk”. Et hop ton morceau jaillit de la machine. Ajouter un brin d’âme, de soul, à la musique est un job sacrément plus difficile. Moi, je veux faire une musique qui me ressemble tout en apportant aux gens une putain de bonne soul, parce que c'est ce qui nourrit mes oreilles, c’est comme la bouffe. On veut tous prendre plaisir en mangeant, c’est la même chose avec la musique.

Blaqstarr est vraiment bon parce qu’il ne s’est jamais vendu, n’a jamais fait toute cette merde. Il a été traité comme de la merde. Nous ne nous étions pas parlé depuis 5 ans, aujourd’hui il a juste de quoi payer son loyer et prendre soin de ses enfants. Je connais bien cette sensation de devoir survivre, d’avoir constamment ces coups qui t’arrivent en pleine figure, même si de mon côté il s’agissait d’un problème plus politique. Tous ces autres artistes, producteurs, ex-petit ami, etc., tous ceux qui tentent de te mettre K.O., et toi tu essaies de rester fort, et de continuer à savoir qui tu es. Blaqstarr, il en était là, et quand tu sais comment sont les rues de Baltimore…

Alors lorsqu’on s’est vus 5 ans plus tard, toute cette intensité est ressortie. On a composé environ cinq morceaux en deux heures, quelque chose comme ça. Ça, ça m’a aidé, ces chansons m’ont permis de me sentir mieux, il a fait en sorte que ce soit des morceaux pour se sentir bien. Là j’ai su que c’était la direction que je voulais pour l’album. Non pas faire ce qui est cool en ce moment, ou travailler avec la personne la plus cool de la planète, ou essayer de faire “le nouveau truc dingue”, comme tu le sais je connais ça, j’ai fait toutes ces choses-là auparavant.

Même si Skrillex fait partie des producteurs ?

Skrillex lui aussi est un extra-terrestre, elle était là la connection. Il était dans le même hôtel que Blaqstarr et moi lorsque nous étions sur "Go Off". Il est arrivé et a fait ses trucs à la Skrillex dessus. Mais  la base, c’était des rythmes que Blaqstarr avait enregistré dans la rue et qui étaient incroyables. J’ai retrouvé ça dans un vieil ordinateur, et lui ai demandé si on pouvait les réenregistrer proprement. Au final, le son était trop brut, et la version de Skrillex n’a pas grand chose à voir avec l’original, mais c’est cool comme ça aussi.

Aux dernières élections françaises, le parti d’extrême-droite est arrivé très haut. Certains artistes ont pris position, d’autres non. Nous avons demandé à ces derniers pourquoi et certains nous ont répondu que ce n’était pas là leur rôle. Qu’est-ce que t’en penses toi ?

Eh bien tu sais, je m’entends dire ça tout le temps. “Pourquoi tu ne la fermes pas, tu serais plus riche, plus célèbre.” Mais pour moi, un musicien… C’est étrange parce j’ai grandi à une période, les années 90, où toutes mes idoles étaient des artistes de brit-pop et du hip hop. Et ils étaient intarissables sur la question, impossible de les faire se taire. Pour moi, c’est donc normal, je suis née en dehors de ces deux cultures mais je pouvais comprendre le sens des paroles. Ça fait partie de ma culture artistique. Mon inspiration musicale vient de beaucoup de choses différentes, mais les gens que j’ai beaucoup côtoyé étaient dans le hip hop ou le dancehall. Tu sais, le dancehall est très politique aussi.

Oui, mais aussi pour les mauvaises raisons avec beaucoup de chansons anti-gay.

C’est vrai, c’est différent pour ce qui a trait à la sexualité. Eh bien, je pensais que mes interviews en France allaient tourner autour du French kiss, qu’on allait me parler amour et de paix, et nous voilà à parler politique ! Mais oui, dans le dancehall tu as aussi eu ce truc de Vybz Cartel intitulé Gaza. Et ils en parlent librement. Capleton aussi est un passionné de spiritualité. Même la scène indie s’occupe de ces questions, dans le hip hop aussi, et la dance music, et dans le reggae je pense que c’est la même chose. Les seuls qui n’en parlent pas, ce sont les hipsters.

Les hipsters ne veulent pas parler politique parce que ce sont ceux qui bénéficient toujours de la classe dominante et des partis politiques en place. Ils ne sont pas défavorisés, ils peuvent choisir de ne pas en parler. Alors que lorsque tu es du côté des défavorisés, ou que tu en es issu, tu te dois d’en parler. Tu n’as pas le choix. En ce moment, alors que tout est en train de vraiment se droitiser, je sais que certains de mes amis en tirent profit. Ils continueront leurs vies sans qu’elles ne changent en rien, cool, et leurs enfants auront une vie cool, et leurs enfants après eux aussi. Mais ce n’est pas juste.

Et dans le même temps, un DJ trap ou EDM inconnu tirera toute son inspiration du monde entier, sans parler de ces dynamiques qui lui auront permis de le faire, et des effets qu’elles ont eu sur les autres. C’est ce que l’on voit déjà depuis trois ou quatre ans, depuis que le monde a pris ce virage très à droite : les gens qui gagnent le plus d’argent sont des DJ’s, des gens qui ne parlent pas. Ils ne chantent même pas, tu vois ce que je veux dire.

Quand tu vois des artistes comme Beyonce ou Kendrick Lamar prendre parti pour Black Live Matters par exemple, tu penses que c’est toujours une bonne chose, que c’est sincère, ou est-ce aussi du marketing ?

Oh je vois où tu essaies de m’emmener ici, tu vas tellement me foutre dans la merde avec cette question haha ! Laisse-moi voir comment je vais te renvoyer la balle au bond (rires). Ok, voilà mon problème. Le truc qui se passe en ce moment aux États-Unis est une bonne chose, peu importe qui en parle, c’est génial. Et tout le monde devrait en parler. Et je vois que des artistes blancs, noirs, tout le monde saute dans l’arène pour soutenir la cause. Ok, vas-y, c’est cool ! Après je fais exactement ça depuis 15 putain d’années ! Et j’en ai subit les conséquences, peu importe comment on appelle ça.

Là, tout le monde y prend part, et ceux-là sont assez forts pour en subir les conséquences parce qu’ils se sont faits tellement d’argent. Ils peuvent supporter les conséquences financières ou médiatiques. Je pense que c’est génial d’utiliser ce pouvoir pour s’engager, mais mon idée c’est que dans l’industrie musicale, avec la manière dont ma musique est distribuée, rien n’est indépendant. Ce n’est pas comme les N.W.A. qui faisaient des cassettes et les vendaient dans la rue. Tu peux dire ce que tu veux sur le gouvernement, ou Apple, et le vendre à l’arrière d’un camion, tout se passera bien.

Mais tu ne pourras pas vendre ces chansons sur Apple Music.

Voilà, tu ne pourras vraiment rien balancer sur eux ensuite. C’est vraiment difficile pour les musiciens de prendre parti en politique, et ça l’est de plus en plus. Ce qui revient à ce qu’on disait : parce qu’il y a ce modèle de distribution de la musique, c’est de plus en plus difficile d’en parler. Parce qu’ensuite elle ne sera plus disponible sur ces plateformes. Et ensuite, où est-ce que tu iras vendre tes trucs, où ça ? Sans labels, sans enregistrement et sans CD, il n’y a plus de musique physique. Alors il faudra le faire soi-même. C’est là que les labels indépendants redeviennent importants.

Et s’ils veulent être indépendants et importants à nouveau, alors ils devront balancer, et dire toutes les merdes que personne d’autre ne peut plus putain de dire. Dans tous les cas on s’en sort. Si Apple ne laisse pas aux artistes la liberté de dire ce qu’ils pensent, alors il faudra revenir à des labels comme EdBanger Records, du temps d’avant qu’ils signent avec des plus gros comme Because, du temps d’avant que ces derniers ne signent potentiellement avec Apple, etc. C’est aussi ça le truc, ce n’est pas de la faute des musiciens, mais que depuis 5 ou 10 ans, tout ça s’est concentré, relié les uns aux autres. Donc la relation entre la politique et la musique est complexe.

Tu te vois refaire des mixtapes à l’avenir ?

Oui, c’est clairement ce que je veux faire. Parfois j’aimais d’autres versions de mes chansons, je vais les réunir toutes ensemble.

Tu penses que le public est en attente de ce genre de prises de positions, comme tu l’as fait avec H&M ?

J’ai dû faire ce truc avec H&M pour gagner un peu d’argent parce que je ne vends pas autant de disques que ce que les gens croient. Loin de là.

Tu l’as fait pour l’argent ?

Oui, j’étais obligée, je n’avais pas le choix… Mais tu sais, c'est les deux. J’ai tenté de dire quelque chose en faisant cela. Même s’ils ne pratiquent pas le recyclage de la manière la plus efficace qui soit, parler du recyclage, tout le monde devrait le faire davantage. Ce n’était pas une campagne “Achetez mon super bikini et porte-le sur tes superbes fesses” non, mais “Recycle-le”. Par contre ce sera bien la dernière fois que je mettrai un pied dans la mode pour parler de ça.

Oui parce que le problème ici était que H&M invitait ses clients à laisser ses vêtements chez H&M, qui leur donnait ensuite des bons d’achat pour acheter des vêtements H&M, dont les conditions de productions sont régulièrement accusées d"êtres peu éthiques.

Oui, mais à la base l’idée était qu’avec les millions de tonnes collectées, ils en donnent une partie aux réfugiés du monde entier. Il y a 65 millions de réfugiés dans le monde. Je leur ai donc expressément demandé qu’ils me garantissent qu’ils le feraient. C’est vraiment ce qui m’importait ici, peu importe ce qu’ils allaient faire de leur côté. Vraiment, mon truc c’était “Peu importe, je le ferai. Pouvez-vous juste donner de l’argent aux réfugiés et leur envoyer des vêtements”, etc. Et ils m’ont donné cette garantie.

Ensuite, ils m’ont fourni les preuves qu’ils avaient effectivement donné des millions de dollars à des réfugiés ici, qu’ils avaient mis en place de quoi bien accueillir ceux qui venaient de traverser la Méditerranée, leur fournissant comme un kit de survie avec couvertures à leur arrivée. Ils ont fait tout ça, et ils ont été très proactifs. Il s’agissait donc plus d’une sorte de compromis.

Tout le monde s’en est donc bien sorti au final.

Oui, parce qu’à la base tout le monde s’en fout des réfugiés. Donc je devais le faire, pour ça. Et ça m’a aussi permis une certaine sécurité financière pour que je puisse me dire “ok ça va” et que je puisse me faire virer des festivals et de tout ça sans en subir personnellement les conséquences.