Photo en Une : © Flavien Prioreau

Par Raphael Malkin
Cette interview a été réalisée en juin 2016 et initialement publiée dans Trax #193

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On dit de vous que vous êtes un Viking.

On dit même que je suis le « Viking de la techno »! D’ailleurs, ce sont surtout les Français qui emploient cette expression à mon sujet. Je crois que c’est à cause de ma grosse barbe et de la dégaine de bûcheron que je trimballe. On me prend pour un type débarqué du Grand Nord. Si je devais vraiment être un Viking, je serais sûrement une sorte de fermier, je m’occuperais d’un troupeau de bêtes sur un grand terrain. C’est une idée qui me convient bien, je trouve.

Dans la mythologie viking, il existe un lieu sacré où les guerriers les plus valeureux doivent entrer une fois morts : le Valhalla. C’est une utopie post mortem, un paradis auquel chacun rêve d’accéder. La question du paradis, de l’endroit idéal, pour les vivants cette fois, semble vous intéresser. Dystopian, le nom de votre label, fait référence à ces sociétés imaginaires où tout semble en apparence idéal…

Il y a un peu de ça ! Prenez mon dernier maxi, par exemple : Söhne Der Erde (« fils de la Terre » ndlr). Ce titre est inspiré d’un moment d’un de mes livres préférés, L’Anneau-Monde, un roman de science-fiction américain des années 70 écrit par Larry Niven, qui parle d’extraterrestres et d’exploration spatiale. Les personnages principaux du livre cherchent à tout prix à trouver une planète où ils pourraient trouver refuge, comme une sorte de petit paradis où rien ne leur arriverait, où ils pourraient supposément vivre en sécurité. Chez Dystopian, nous sommes passionnés par le concept de dystopie, ces sociétés idéales qui se révèlent en réalité cauchemardesques, à la manière d’une dictature. Le premier maxi que j’ai sorti s’appelait 1984, comme le fameux livre de George Orwell qui parle d’un futur totalitaire. Depuis, chacun des projets de Dystopian porte un titre inspiré d’un film ou d’un livre qui traite de ce sujet. Parce que ça nous fascine et nourrit notre création. Et généralement, ce sont des mots ou des expressions assez géniales. L’un des morceaux de l’EP, "Verhängnisvolle Nebel", veut dire « Brouillard fatal »!

Rødhåd - Verhängnisvolle Nebel

Pour décrire ce qui fait la chaîne musicale du label, vous parlez notamment de l’inspiration que représentent « l’ère postindustrielle » et ses « bruits d’entrepôt ». Justement, quels sont vos premiers souvenirs de ces sons froids ?

Tout un tas de choses résonnent dans ma mémoire. J’ai l’impression d’avoir grandi dans une sorte de vacarme, comme si j’avais été entouré de bruit tout au long de ma jeunesse. Le tout premier grand bruit, un peu sombre, dont je me souviens, est celui du train vrombissant qui passait non loin de la maison de mes parents à Berlin. On savait toujours quand il allait arriver : on entendait son gros bruit énervé au loin, le sol tremblait un peu. J’ai toujours eu ce genre de boucan en tête. J’habitais dans un coin qui s’appelle Hohenschönhausen. À l’époque, c’était un nouveau quartier qui avait été complètement rénové après la chute du mur. Les immeubles étaient grands, avec un style un peu soviétique, mais très beaux. Avec des toilettes dans chaque appartement, ce qui représentait quelque chose pour ma famille.

Et pourquoi donc ?

Je suis né à Prenzlauer Berg, dans ce qui a longtemps été Berlin-Est. C’est là que mes parents ont aussi passé une bonne partie de leur vie. Là-bas, ils vivaient dans un vieil immeuble complètement délabré qui datait de la Seconde Guerre mondiale. Les murs semblaient pouvoir s’effondrer à tout moment, il n’y avait pas vraiment de réseau d’électricité, ni de gaz pour cuisiner correctement. Et les toilettes se trouvaient au rez-de-chaussée, dans les parties communes du bâtiment. C’était assez glauque. De fait, pour mes parents, la vie à Prenzlauer Berg avait les contours d’un monde dystopique quand Hohenschönhausen a représenté une sorte d’utopie réelle. Avoir ses propres toilettes, c’est comme si d’une certaine manière, un rêve devenait réalité. Et entendre le train au loin, c’était sentir le monde qui vivait.

Mais quel est le premier élément véritable qui a fondé votre passion pour le concept dystopique ?

C’est un film que j’ai vu quand j’étais jeune? Running Man, avec Arnold Schwarzenegger. L’histoire d’un bon flic qui termine en prison puis devient, malgré lui, le personnage principal d’une émission de télévision. Je l’ai vu des dizaines et des dizaines de fois. À l’époque, je pouvais le voir plusieurs fois par semaine, je me repassais en boucle sa cassette vidéo. Je pense que c’est le premier sujet dystopique qui m’a vraiment inspiré. Dans le film, la communauté est divisée en deux camps distincts. Et puis avec la télévision, il y a aussi cette histoire de Big Brother. À ce titre, lorsqu’on vivait en RDA, on avait aussi ce sentiment d’être constamment observés et surveillés par un Big Brother. C’était la police politique, la Stasi. Hohenschönhausen était d’ailleurs le quartier de Berlin où cette dernière avait installé sa plus grande prison. La manière dont les gens vivaient en Allemagne de l’Est, leurs difficultés matérielles, la pression du pouvoir sont des choses qui m’ont toujours touché et que je convoque régulièrement au moment de travailler.

"En 2004, tout le monde glorifiait Berlin, disait déjà qu’il s’agissait de « la capitale de la techno » en Europe. Très honnêtement, ce n’était pas le cas."

Quel genre de jeunesse avez-vous eu dans ce Berlin réunifié des années 90’s ?

Mon père était ingénieur et ma mère travaillait dans le quartier d’affaires. C’était un moment heureux. J’étais toujours fourré avec mes amis. Nous faisions du skate dans les parcs de la ville, du BMX aussi. Et on fumait de l’herbe après le lycée. Tout nous semblait facile. Nous n’avions pas à nous soucier de grand-chose au contraire de nos aînés. Il n’y avait pas cette pression des années précédentes. À cette époque, j’étais déjà en contact avec la musique techno. La plupart de mes amis étaient plus âgés que moi, ils allaient à des fêtes, et il arrivait qu’ils m’emmènent. Il y avait beaucoup de drogues. J’ai essayé pas mal de choses assez tôt, je dirais. Et puis je me suis mis très vite au DJing. J’aimais ça mais ce n’était pas non plus ma priorité. J’étais aussi assez sage, je voulais bien travailler à l’école, obtenir un diplôme. C’était un raisonnement assez malin : avec un diplôme, je pourrais me trouver qui me permettrait de gagner suffisamment d’argent pour m’acheter les disques que je voulais. Je n’imaginais pas devenir DJ à ce moment-là. Cela ne faisait pas partie de mes plans. En réalité, après le lycée, je ne savais pas trop quoi faire. Je me débrouillais en dessin, donc j’ai fait une école d’art et je suis devenu designer industriel. J’ai eu ce boulot pendant 10 ans.

Vous vous rappelez la première fois que vous êtes entré dans un club à Berlin ?

Je m’en souviens parfaitement. J’avais 14 ans. C’était le 31 décembre 1998. Bon, ce n’était pas vraiment un club, mais il s’agissait d’une grosse fête au Columbiahalle, une salle de concert célèbre à Berlin. Hardy Hard et WestBam étaient aux platines ce soir-là. C’était une fête en hommage au fameux club techno E-Werk qui venait de fermer en 1997. Avant cette soirée, j’avais fêté le passage à la nouvelle année chez des amis. Je crois que cette fois, on a pris toutes les drogues qui nous tombaient sous la main. On ne savait plus vraiment où l’on était. Du coup, à la Columbiahalle, j’ai passé toute la soirée assis sur un banc. Cela a duré sept ou huit heures. J’étais plein de tout, complètement abasourdi par ce que je vivais. La drogue, la musique, qui était très forte, la lumière, tous ces gens… Je n’ai pas réussi à me lever pour danser. Pendant longtemps, j’ai gardé un enregistrement radio de cette soirée.



Après avoir lancé votre carrière de DJ, vous êtes devenu un régulier des platines du Berghain. De quoi vous rappelez-vous à propos de votre tout premier soir du Berghain, en tant que visiteur cette fois ?

J’ai mis les pieds pour la première fois au Berghain en 2004. C’est une époque où je sortais très rarement en club à Berlin. Tout le monde glorifiait la ville, disait déjà qu’il s’agissait de « la capitale de la techno » en Europe. Très honnêtement, ce n’était pas le cas. La techno que l’on jouait en ville était en réalité très cheesy, presque pop et commerciale. Je n’aimais pas du tout ça. Il n’y avait qu’un endroit à Berlin où je sortais : le Casino. C’était une vieille gare désaffectée où Bpitch Control a fait ses premières soirées, où Paul Kalkbrenner jouait avant qu’il ne devienne Paul Kalkbrenner. Comme le reste de ce qui se faisait à Berlin ne me branchait pas, je voyageais. J’allais souvent faire la fête au nord du pays, en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, près de la mer Baltique. Et puis j’ai découvert le Berghain. Je savais que c’était l’endroit où il fallait aller, qu’il s’agissait de l’ancien Ostgut… La première fois, j’y suis allé seul. Je me souviens avoir monté ces grands escaliers et avoir entendu les basses du système son. J’avais l’impression d’avoir trouvé mon paradis.


Vous avez fini par vous installe derrière les platines du club à l’occasion de ses closings, le lundi. Comment, en tant que DJ, faut-il aborder ce genre de moment ? Quel esprit, quelle manière faut-il apporter dans le booth ?

À cette époque, il n’était pas très courant de jouer jusqu’au lundi matin. Le club décidait de le faire sur le moment, le dimanche soir, lorsqu’on voyait encore plein de gens danser et que ces derniers n’étaient pas prêts à partir. Un closing, c’est un moment de liberté totale où l’on joue de manière plus spontanée, sans se demander si on doit faire correspondre son set à telle ambiance ou telle tendance. On ne réfléchit plus vraiment, on joue à l’instinct. On peut également tenter des choses, élargir son éventail de titres, on joue de la musique pas forcément intense, plus pour flotter parce que les gens sont plus détendus qu’à l’occasion d’un soir normal. Lorsque j’arrive à ce point, je suis dans une sorte de surchauffe. Je ne fais plus vraiment attention à ce qui se passe devant moi, comme si je faisais simplement confiance à mon instinct. Il n’y a plus rien d’autre à faire à part se laisser aller.

"C’est une musique de feeling, qui plonge en nous, qui fait oublier l’environnement, les gens, la ville. la routine, et fait découvrir d’autres dimensions. Ça parait bourrin, mais en fin de compte, c’est une musique de réflexion."

À cette époque, vous avez intégré un cabinet d’architecture. D’où vient cet intérêt pour le dessin ?

Mon père, qui était ingénieur, aimait beaucoup ça. Il a dû me refiler un truc. J’ai toujours dessiné, même au jardin d’enfants. Lorsque j’avais 5 ans, j’imaginais des croquis avec différentes perspectives, et je me suis mis très tôt à gratter sur des immeubles abandonnés de l’ancien Berlin-Est. Le cabinet d’architecte était un petit studio. J’y étais le seul dessinateur. Le but de mon boulot, c’était de mettre en scène les plans des architectes, de travailler à leur visualisation, de les « digitaliser » en quelque sorte. Il s’agissait surtout d’architecture moderne assez classique. Enfin, je me suis retrouvé à faire des choses improbables. Une fois, il a fallu que j’élabore le schéma en trois dimensions de la destruction d’une vieille centrale électrique datant des années 70 dans le nord du pays.

Quand avez-vous décidé de quitter ce boulot ?

En 2013. J’aurais pu partir avant, j’avais déjà pas mal de gigs mais, jusque-là, je n’étais pas très serein, je me disais que ma carrière n’était pas certaine de décoller, que je pouvais me retrouver sans rien du jour au lendemain. Il s’agit sens aucun doute de la fameuse angoisse de l’Allemand. Die Angst, comme on dit chez nous. Les Allemands veulent toujours assurer leurs arrières, faire en sorte qu’il ne leur arrive rien, qu’ils n’aient pas de surprises. Ce qu’il nous faut à tout prix, c’est avoir un boulot fixe, une bonne assurance, puis une bonne retraite. Je n’échappe absolument pas à cette manière d’être. Je suis Allemand c’est tout. Bref, j’ai donc continué mon boulot de dessinateur aussi longtemps que possible, tout en accumulant les gigs. Je voulais un tamis de sécurité pour payer mon loyer et compagnie. À ce moment-là, les cachets pour mes DJ sets étaient comme de l’argent de poche que j’utilisais pour me faire plaisir : acheter des disques et du matériel, des synthétiseurs… Au bout d’un moment, je me suis mis à beaucoup voyager comme DJ. Chaque week-end, j’étais quelque part, et de plus en plus souvent à l’étranger. Ça devenait assez compliqué de tenir les boulots que j’avais à faire pour le cabinet, je ne pouvais plus faire les « charrettes ». Je ne travaillais avec les architectes que du mardi au jeudi. Dans la mesure où j’avais beaucoup de gigs, cette fois-ci, je n’ai pas eu peur de quitter mon boulot.
J’avais de quoi vivre, alors je suis parti. Je démarrais un nouveau chapitre de ma vie. Je dois avouer que j’avais assez peur, malgré tout. Je n’étais pas certain que cela marcherait ! Je me disais même qu’il y avait des chances pour que je retourne à mon ancien boulot. J’ai eu de la chance.

Revenons un temps à votre musique et à son style. Au-delà des bruits d’entrepôt, vous farcissiez une matière assez sombre, très mélancolique….

J’ai toujours trouvé que les sentiments de ce genre étaient bien plus puissants, plus profonds que les émotions heureuses, qui sont pour le coup, assez faciles à présenter et à décrypter. De fait, les sons durs et graves ont toujours plus retenu mon attention. J’aime assez le genre de musique d’atmosphère qui accompagne des films intenses, où il y a des luttes, les sons qui donnent l’impression d’une certaine oppression du corps et de l’esprit. Ce sont des choses qui me bottent, c’est comme ça. Parce que c’est plus fort.

Rødhåd - The Wall

Selon vous, quel sentiment ces variations procurent-elles à ceux qui viennent vous écouter pour danser ?

Sur une piste, il y a de tout, alors je pense qu’il y a des gens qui sont heureux d’entendre ce genre de musique, quand même. Disons que cette musique infuse un bonheur particulier, différent de celui que procure la pop. C’est une musique de feeling, qui plonge en nous, qui fait oublier l’environnement, les gens, la ville. la routine, et fait découvrir d’autres dimensions. Ça parait bourrin, mais en fin de compte, c’est une musique de réflexion.

À quoi ressemblerait cette dimension dont vous parlez ? Quels seraient ses personnages, son décor ?

Cela pourrait être n’importe quoi. Comme un endroit extrêmement lumineux, avec un immense terrain. Mais aussi une cave très sombre, un lieu en sous-sol façon station de métro désaffectée, enfouie très profond sous terre. Là-dessous, il y aurait un concentré de gens qui vivent sur Terre. Des bons et des méchants. J’en reviens aux livres et aux films qui parlent de dystopie : à chaque fois, deux camps s’opposent. L’un constitue une communauté rebelle, qui se bat contre l’ordre établi, et l’autre domine le monde. Moi, je ferais partie du premier groupe, je me vois comme appartenant à une sorte d’underground antisystème. Et ma musique serait la bande-son de cette révolte.