Photo en Une : © NSDOS

Par Laurent Catala

DJ, producteur, mais aussi danseur, mannequin, performeur, inventeur d’instruments, concepteur de dispositifs, Kirikoo Des est un créateur au sens prospectif du terme, parti de ses expériences chorégraphiques, de la rigueur du butô, des déviances du hacking, pour atteindre des sphères transdisciplinaires étonnantes, où organique et technologique, survivalisme et networking communiquent dans un rapport sans cesse réinventé entre l’homme, le vivant et la machine. Kirikoo Des est donc le genre d’artiste qu’il fait bon rencontrer car son ouverture, sa curiosité mais aussi son sens de la discipline et de l’expérimentation créent forcément des connivences avec ceux qui partagent le même état d’esprit. Après tout, à la base, la techno n’est-elle pas aussi l’expression d’une culture empirique du libre ?

Ceux qui croient connaître Kirikoo Des par sa seule entité technophile NSDOS ont encore du pain sur la planche. Le personnage, peu disert, pour ne pas dire secret, a plus d’un tour dans son sac, qu’il exprime dans des projets de danse technologique et hybride inspirés de ses jeunes et libres années de battles hip-hop – où il a glané son fameux surnom. « À l’époque, je dansais à la Défense avec différents crews », explique-t-il. « C’était un peu “à la pirate”, mais ça m’a servi quand je me suis dirigé vers la danse classique. Quand tu entres en profondeur dans la danse, tu sens que tu peux parvenir à tout faire. »  Pour Kirikoo, ce sentiment d’absolu commence en rejoignant le Ballet national de Marseille de Roland Petit. Puis en accompagnant le chorégraphe au Japon où il fait la découverte essentielle du butô et de son mélange de discipline du corps et de liberté de l’esprit.

« La culture dance et techno a été totalement détournée par la société de consommation, même sur un plan purement musical. On est parti trop loin dans la reproduction des clichés. »


Là-bas, à l’Est, Kirikoo établit de nouvelles connexions. Il commence une carrière de mannequin pour le stylist Yohji Yamamoto puis pour Marcelo Burlon, réalise des performances de danse pour le joailler Chopard ou Adidas. Il s’intéresse surtout à de nouvelles pratiques transdisciplinaires, héritées des formats scénographiques multimédias de collectifs nippons tels Dumb Type ou Rhizomatiks Research et de son goût immodéré pour l’informatique – insufflé par un père ingénieur – et l’e-learning. « J’avais un regard un peu lointain sur la création artistique mais je me documentais beaucoup. J’allais à la BPI à Beaubourg, sur le site UbuWeb. Je m’intéressais au travail des grands chorégraphes comme Anne Teresa de Keersmaeker et Merce Cunningham, mais surtout à des compositeurs qui travaillaient avec des danseurs comme John Cage ou à des chorégraphes qui travaillent comme des compositeurs, tels William Forsythe ou Franck II Louise. Je trouvais qu’il y avait toujours quelque chose de plus poussé, de plus pointu dans le résultat. »


Le seul danseur dans l’hackerspace

Durant cette phase de gestation, Kirikoo développe un sens de la méthode quasi militaire qui explique sans doute pourquoi il rêvait, adolescent, de rejoindre les forces spéciales. « J’agis toujours un peu comme un espion. Je me renseigne, je traque les différents composants, j’observe le in et le out. Je m’inspire de cette analogie avec le militaire et les techniques de reconnaissance. Il y a une forme de curiosité mais aussi, très vite, une envie de créer. » Un désir qui va le conduire vers le milieu du hacking et sa logique DIY lorsqu’il se met à fréquenter vers 2010 le /tmp/lab, premier hackerspace français, à Vitry-sur-Seine. « J’avais l’approche lab avant même de savoir ce que c’était, s’amuse-t-il. J’étais le seul danseur là-bas. Je voulais être hacker mais aussi rester dans l’humain : garder à la fois cette approche nerd et l’expression corporelle. »

Ce rapport corps/technologie est l’axe essentiel d’une réflexion qui l’a conduit à être l’un des premiers acquéreurs en France du casque capteur neurologique EMOTIV Epoc (via sa campagne Kickstarter), à démonter la Wiimote dès sa sortie pour récupérer les gyroscopes et construire ses propres capteurs de mouvement, à créer une technique de tatouage musical par aiguille connectée à des capteurs – et de comparer le côté percussif de la technique du stick & poke à l’approche rythmique de Steve Reich dans certaines de ses pièces comme Drumming ! – mais aussi à s’intéresser à des concepts de biohacking. « J’ai l’idée du corps comme d’un contrôleur. Bosser avec des capteurs m’a donc beaucoup inspiré. Pour faire de la musique, j’ai mis de côté l’approche instrumentale habituelle pour adopter un set-up de plantes. Un instrument, c’est juste un objet et du design, donc tu peux faire de la musique avec n’importe quoi. »

Danse avec un ver de terre

Après avoir connecté son contrôleur MaKey MaKey Arduino à des fruits et des légumes ou interagi avec des criquets enfermés dans un sas, Kirikoo a réalisé cette année au musée du Quai Branly une performance avec des vers de terre grâce à une interface de vidéo tracking développée à partir du logiciel Usine. « L’avantage du ver de terre, c’est qu’il bouge tout le temps. Quand le ver fait un petit mouvement, ça crée juste une légère variation sur le pitch ou le panoramique. Si le mouvement est plus grand, ça change de banque de sons. J’ai programmé tout ça puis j’ai fait une chorégraphie solo pendant que ça jouait. »

« J’ai toujours cette obsession de devenir une sorte de danseur augmenté. C’est comme avoir un organe de plus qui contrôle l’espace. C’est comme contrôler l’invisible. »

Si la musique n’est pas son média initial, Kirikoo, fan de hip-hop voire de heavy metal (« "Iron Man" de Black Sabbath, c’est vraiment le son que je kiffe »), qui bidouillait tout de même déjà sur eJay Techno à 12 ans, y puise des éléments de parcours. Il rencontre les filles de Cocorosie à Tokyo, puis le musicien/producteur Spleen, qu’il fréquente dans les couloirs de Radio Nova. Alors que l’entité NSDOS prend son envol, la musique s’immisce encore davantage dans son univers de travail et lui permet de poursuivre ses expériences de contrôleurs et de capteurs. Son dernier EP, Money Exchange, enregistré live en une seule prise, l’illustre bien puisqu’il s’est servi pour une bonne part d’une caméra capturant les mouvements d’un arbre devant sa maison à Berlin pour créer les boucles et autres modulations qui le composent. « Dans la musique, il y a la même réflexion organique que dans la danse et le mouvement », précise-t-il. « Un algorithme, c’est juste un mouvement mathématique qui déclenche un autre mouvement dans un système. »

L’apprentissage techno avec ClekClekBoom

Algorithmique, informatique, mathématique, le lexique musical de Kirikoo rejoint celui d’un système d’exploitation artistique, d’où le nom du projet NSDOS, monté avec son vieux complice Walter Mecca, avec qui il participe à l’aventure entre potes du label/plateforme artistique Weirdata et impulse un style entre Game Boy music et danse technologique performée dans la lignée Dumb Type.

Puis vient la rencontre avec Valentino Canzani (French Fries), boss du label ClekClekBoom, qui propose au duo d’enregistrer un premier EP (Lazer Connect), suivi d’un deuxième (Female Guest List) avec le seul Kirikoo Des aux commandes. « C’est là que j’ai commencé mon apprentissage du milieu techno, reconnaît-il. J’ai entamé une nouvelle vie de musicien. Je suis allé dans le sens que le label voulait. Je n’ai pas vraiment de culture techno. Je ne connais pas les codes en vigueur. Je fantasme plus sur un mec comme Alva Noto, qui passe d’un live A/V au Exit Festival à un set club au Berghain. »


À travers la résidence du label à Fabric, la Boiler Room, Kirikoo/NSDOS découvre les dancefloors depuis le booth des DJ. Mais il n’en oublie pas pour autant ses performances connectées. Et comme souvent chez ce solitaire qui aime être entouré, c’est une rencontre, celle de son manager et ami Maxime Garnier de Mr Maqs Productions (ancien comparse d’Ed Banger et de Justice), qui va l’aider à aboutir à l’un de ses projets live les plus ambitieux : Clubbing Sequence.

À la recherche du dancefloor du futur

« À ce moment-là, je m’occupais de développer la partie label night de ClekClekBoom, relate Maxime Garnier. J’ai amené Kirikoo jouer à Londres, à Amsterdam, en France, en Espagne. Mais j’aimais beaucoup ce qu’il faisait dans le cadre de NSDOS avec Walter, cette approche live un peu folle. J’ai essayé de le pousser davantage vers d’autres types d’expérience plus élaborées et notamment vers cette idée qu’il avait de public augmenté. » Clubbing Sequence, présenté à la Gaîté lyrique en mai 2015, est un projet où le public devient directement émetteur de datas et déclenche boucles musicales et visuels génératifs par un système de vidéo tracking en temps réel. Il procède directement de la vision qu’a Kirikoo du rapport à la danse dans le milieu techno club. « J’ai pas mal observé le public dans les clubs où j’ai joué et je me suis souvent demandé où était la place de la danse là-dedans, raconte-t-il. Il y a toujours quelque chose qui vient altérer le comportement du danseur, qui l’empêche d’être totalement libre : la queue au bar, l’accès aux toilettes. C’est comme autant de filtres qui viennent gêner le danseur. Avec Clubbing Sequence, on voulait débarrasser le danseur de ce genre de problème. On voit bien que le côté rituel de la danse a disparu. Je n’ai pas connu les premières raves, mais il est facile de constater comment la culture dance et techno a été totalement détournée par la société de consommation, même sur un plan purement musical. On est parti trop loin dans la reproduction des clichés, dans ce côté duplicata, industrialisation de masse. Quand tu vas au Berghain, tu n’entends que du 4/4 en permanence. J’ai toujours plus kiffé le côté libre, défricheur, un peu dans la ligne des TAZ (zones autonomes temporaires, ndlr) d’Hakim Bey. »

« Depuis que je suis dans ce milieu, les gens me disent qu’il faut que je me montre davantage alors que moi, je kiffe plus la logique camouflage d’un Aphex Twin. »

L’idée conductrice de Clubbing Sequence est de créer un networking humain. Pour cela, comment souvent, il s’entoure de complices : ses amis danseurs Ndoho et Raphaël Stora sur l’aspect chorégraphique ; son partenaire d’expéditions survivalistes Dmitry Paranyushkin, un chercheur/développeur en « stimulants cognitifs » avec lequel il collabore au programme 8OS – un projet dérivé du systema, un art martial créé par les forces spéciales russes, transformé en une pratique cognitive liant le corps et l’esprit – qui lui crée un système d’assistance via un logiciel orienté intelligence artificielle. Il s’adjoint également les compétences du studio de design numérique lyonnais Théoriz Studio pour le dispositif technique. « J’ai toujours cette obsession de générer de la musique en dansant, de devenir une sorte de danseur augmenté. Ce genre de dispositif, c’est comme avoir un organe de plus qui contrôle l’espace. C’est comme contrôler l’invisible. »

Clubbing Sequence by NSDOS

Hacker le club

En l’occurrence, c’est du rapport public/machines que Kirikoo prend le contrôle, en utilisant ses recherches en domotique sur la meilleure façon de hacker un club. « Je voulais aller dans cette direction de club augmenté, intelligent. Je n’avais pas envie de me cantonner à de l’habillage technologique à la manière des soirées Cocoon à Ibiza. Grâce à des capteurs 3D de leurs mouvements, je procède à une sorte d’“augmentation” organique du public. J’assigne des orientations à des zones de l’espace pour créer des spécifications en fonction de leurs comportements, de leurs déplacements. C’est comme une sorte de biofeedback (une application de la psychophysiologie, la science de l’interaction « corps-esprit » en résumé, ndlr). »

Ce projet l’aiguille vers d’autres, comme ces performances/workshops récemment réalisés pour Nike. « On a adapté le système 8OS et la technologie de visual tracking de Clubbing Sequence pour une série de workshops avec Nike qui ont eu lieu cet été à Londres, Berlin et Paris. C’était pour le lancement de leur collection NikeLab, qui induit une nouvelle forme de training augmenté et des vêtements un peu futuristes, détaille Maxime Garnier. C’est ce qui fait l’intérêt et le défi de travailler avec Kirikoo. Quand il a terminé la partie créative d’un projet ou un disque, il se projette déjà sur autre chose. Il est très productif, toujours dans la liberté d’action et la conception de nouvelles idées. C’est un mec facile à vivre et qui bosse beaucoup. Il aime bien travailler avec une équipe de gens qu’il connaît bien et qu’il met toujours en avant. La ligne artistique de Kirikoo, c’est vraiment l’articulation entre le technologique et l’humain. »

Survivalisme électronique en Alaska

Toujours avide de nouveauté, Kirikoo souhaite désormais tester ces dispositifs de biofeedback en outdoor, dans un véritable lien avec la nature, comme l’illustre sa récente expédition en Alaska. « En y allant, je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire, avoue-t-il. Finalement, on est parti avec mon ami Antoine Bertin sur une forme de digitalisation de field recording avec tous mes outils nomades. On a construit une weather music station, une espèce de station météo avec plein de capteurs liés aux aurores boréales, au flux des rivières, au mouvement des arbres, au craquement de la glace, etc.. On a aussi construit un système d’écoute binaural en plaçant des microphones dans un moulage de mes oreilles pour renforcer la spatialité. Ça m’a permis de récupérer plein de datas qui seront sur mon prochain disque et qui aura de ce fait un côté plus lab, à la fois scientifique et dance music. »

NSDOS - INTUITION Vol. 1 - Part 1

Ce concept de technologie verte, Kirikoo le pense autant dans la continuité de sa vision du butô que dans sa logique de survivalisme et la facette post-apocalyptique qu’elle engendre. Pas étonnant dès lors que, depuis l’EP Money Exchange, Kirikoo ait choisi de créer sa propre structure/label, Stand Alone Complex, du nom des scénarios ambivalents, à plusieurs niveaux de lecture, de la série d’animation japonaise Ghost in the Shell. « Dans Ghost in the Shell, les robots connectent l’âme à la machine. Je veux que ce soit pareil sur mes disques, avec un côté grand public et un autre plus pointu. Je veux avoir cette réflexion un peu cyborg, voir comment la technologie influence la société humaine. »

Le think-tank Kirikoo

Pour parfaire son travail, Kirikoo s’apprête à quitter Berlin, sa ville d’adoption depuis trois ans, et à rentrer à Paris, sa ville-laboratoire par excellence où il vient de finir une résidence de création de musique acousmatique à la Maison de la Radio. « Berlin m’a nourri humainement, au niveau des idées. Mais j’ai fait le tour de la question. Là-bas, c’est trop souvent une culture de façade, même si c’est un peu le constat sociétal d’aujourd’hui. On veut vendre du rêve, on est trop dans la spéculation. C’est comme pour la mode autour de la réalité virtuelle. Je ne comprends pas trop où l’on veut aller avec ça sur un plan créatif. Je suis plus dans l’augmentation de la réalité que dans la virtualité. »

Et dans la réalité, Kirikoo aime aussi prendre position, défendre des idées, comme sur son EP Female Guest List, hommage à toutes les femmes qui ont nourri sa réflexion et réflexion sur la place de la femme dans l’univers des clubs. Le clip de son récent morceau Money Exchange – réalisé par son vieil ami Julien Gonthier, qui était aussi de l’aventure Weirdata –, avec sa vision d’une jeunesse globe-trotteuse un peu artificielle, s’inscrit tout à fait dans le sens du détournement qu’il affectionne. « C’est une manière de représenter les gens qui passent leur temps à poster leur vie sur leur iPhone, ce côté lifestyle un peu factice. C’est une manière de mettre aussi en perspective ce nomadisme un peu artificiel de l’artiste techno, toujours en déplacement mais sans aller vraiment au fond des choses, au fond des endroits où il se déplace. Le culte de son image également. Depuis que je suis dans ce milieu, les gens me disent qu’il faut que je me montre davantage alors que moi, je kiffe plus la logique camouflage d’un Aphex Twin. » Et pour Kirikoo, cette prise de position est aussi une façon d’affirmer la singularité de son parcours. « Mes idées ne procèdent pas de la culture en vogue dans le milieu techno et c’est plutôt un plus. Ce n’est pas un égyptologue qui a découvert que le Sphinx était plus vieux que les pyramides, mais un géologue. C’est toujours positif d’amener un regard extérieur sur les choses. »

NSDOS - Money Exchange

Cette interview est première parue en octobre 2016 dans Trax #197. L'album INTUITION Vol. 1 de NSDOS, enregistré en Alaska, sortira le 19 mai prochain sur Upton Park Publishing.

NSDOS jouera à la soirée Sciences Frictions, le 27 avril prochain à la Cité des Sciences et de l'Industrie de Paris, où il présentera un live audiovisuel exclusif dans le planétarium.