Photo en Une : © Marvellous Island

Point G c'est aussi DJ Gregory, et on peut dire que l'un ne va pas sans l'autre. Comment toute cette histoire a-t-elle commencé ?

À la base, nous sommes une bande de copains. On écoute du rock, Pink Floyd, King Crimson, du ska, David Bowie. Le grand frère de mon meilleur ami part habité à New York en 87, et il revient au bout de 6 mois pour son visa. Il porte une espèce de costume à la Kid Creole avec une cravate, et il nous met des cassettes. Et c’étaient les premiers morceaux de Trouble Funk, Run-D.M.C.. Nous, ça nous plaît pas trop, mais on se met dans le moule. On va aux soirées Chez Roger Boite Funk, c’est le côté nouvelle musique, on sent bien qu’il se passe quelque chose avec le graff, le smurf…

Tu as aussi une partie de ta famille dans le milieu de la nuit à ce moment-là ?

J’ai la chance de pouvoir me retrouver dans les clubs aux alentours de 16, 17 ans. En 1988 je me retrouve au Palace, et j’entends pour la première fois dans la même soirée "Can You Feel It" de Mr. Fingers et "Can You Party" de Todd Terry. Je prends une claque monumentale. C’est comme une révélation. Il y a toujours eu le rap que j’ai appris à aimer, même si j’ai toujours préféré le côté un peu "hippie" des premiers albums de A Tribe Called Quest ou De La Soul, Native Tongues, Queen Latifah, Jungle Brothers, etc.

Royal House - Can You Party

Et qu’as-tu fais de cette révélation ?

Mon pote part rejoindre son frère à New York. On n’était pas très bons à l’école, et c’était une occasion pour lui. À partir de ce moment je vais aller tous les ans à New York, et mon éducation musicale va se faire là-bas. Je serai donc toujours attiré par la house new-yorkaise, celle de Chicago, la techno de Detroit, ce côté plus groovy, plus soul. Les remix des premiers Masters At Work sur Atlantic par exemple.

C’était aussi l’époque des premières raves, tu t’y rendais ?

J’ai toujours été plus dans ce côté groovy et soul que dans les raves. J’y suis allé, Mozinor, La Champignonnière… Mais je sortais plus au Boy ou à la Luna, car c’est là-bas qu’on entendait le plus de house, et où Laurent Garnier et Cyril (DJ Deep, ndlr) jouaient. Même s'il y avait beaucoup de sons belges, une bonne partie venait aussi de New York.

Qu’est ce que ça t’a apporté d’avoir le pied dans deux pays différents, si jeune ?

La cousine de mon pote Stéphane avait un magasin de hip-hop appelé Ticaret en face du terrain vague de Stalingrad. Endroit mythique qu’elle tenait avec Dan (le vendeur/rappeur qui était l’âme de ce lieu culturel, ndlr). Un jour cette cousine dit à Stéphane qu’elle voudrait bien vendre des disques de rap et lui file des numéros de distributeurs à contacter. Vu que je suis tous les étés là-bas, du début à la fin, je propose en 1992 à mon pote que l’on fasse la même chose pour les disques de house, en allant démarcher les disquaires. C’était un peu compliqué car c’était une scène assez intime, de gens qui se connaissaient bien, tu ne débarquais pas comme ça.

C’était une façon différente de consommer la musique ?

Avant un disque sortait en promo, il était joué pendant un an, et c'est comme ça que se construisaient les gros classiques. Je pouvais choper des nouveautés que les magasins en France n’avaient pas ; on était sur du Armando, des vieux Trax Records ou de l’acid house… C’est comme ça que j’ai rencontré Romain, qui travaillait chez le disquaire Bonus Beat, l’ancien BPM. Il y avait aussi USA Import qui était tenu par Pascal et Laurent Garnier. Je me pointe un jour là-bas, et je vois un grand mec, en train de mixer des nouveautés, que j’entendais au Rex, au Boy… C’était DJ Deep. On parle un peu de notre crémerie. La plupart des gens à l’époque étaient tournés vers l’Europe, de mon côté j’étais plus imbibé par l’histoire de New York.

DJ Gregory - Pimp

C’est comme ça que tu as été amené à faire de la radio ?

Cyril me dit : "J’ai une émission sur FG, il faut que tu viennes mixer !" Je ne mixais pas très bien encore mais j’étais amoureux de cette musique. Cette même semaine, je vais chez un autre disquaire qui s’appelait Caramel, en appartement. Je trouve la porte fermée, le mec n’était pas encore là, et il y avait quelqu’un qui attendait devant. On se met à parler, quand tu es jeune tu es un peu prétentieux. Je lui déballe ma science et le mec me la sort aussi sérieusement. (rire) On commence à parler de Larry Levan et il me dit "Je l’ai accompagné sur sa dernière tournée…" Je lui demande qui il est, il me répond, "Je m’appelle Alex et j’habite au Japon. Je suis de passage à Paris pour voir ma famille." C’était Alex From Tokyo évidemment. Je l’ai présenté à Cyril et tous les trois nous sommes devenus très amis. C’était en 1992, 93 et c’était les débuts de FG rue Beauval.

Une époque où il y avait la hotline pour les raves et où la musique électronique était très pointue…

Fin 1993, FG déménage rue de Rivoli. DJ Deep nous propose une émission du lundi au samedi, de midi à 14 heures. On se partageait les différents jours. L’émission s’intitulera "A Deep Groove". Pourquoi ? Parce qu’Alex, Deep, Gregory. C’est comme ça qu’on s’est fait connaître. Et que j’ai pu rencontrer Dimitri from Paris ou Sylvie Chateigner qui avait cette fameuse soirée TGV, seule soirée à Paris de très grande taille où il y avait de la musique américaine ; c'est une histoire qui a duré 10 ans.

J'imagine qu'il y a eu d’autres rencontres.

En 1994, je rencontre un mec qui fait du skateboard, plus jeune que nous et qui est fasciné par le garage et New York. Nous étions un peu moins soulful que l’émission de Cheers qui allait suivre. Ce grand mec vient me voir et me dit "C’est la folie, je commence des soirées aux Folie’s Pigalle, je te voudrais comme résident avec Cyril, on inviterait plein de gens..." C’était les premières soirées de Pedro Winter, les Hype. C’est à ce moment-là que David Guetta a repris le Palace, il est venu voir Pedro et il lui a dit "Voilà les jeunes, je reprend le club je m’occupe de la grande salle mais il y a le bar, vous faites ce que vous voulez." Pedro a donc décidé d’inviter tout le monde. Pour moi, avant les soirées Respect, c’est là où ça s’est passé. Tout ce qu’il y avait d’alternatif et d’émergent était là, même les Daft.

Point G - Raw Beat

C'est à ce moment que l'idée de Point G a pointé le bout de son nez ? 

Cyril était très proche de Ludovic Navarre (St Germain, ndlr), qui bossait avec Shazz et Laurent. Nous étions un peu privilégiés et j’étais fasciné. Vu la musique de ces trois-là, je me sentais pas trop de faire quelque chose en fait (rire). J’aimais Kenny Dope, Todd Terry, je ne comprenais absolument pas leur manière de bosser. Et puis petit à petit je me suis acheté une 707, un petit synthé, etc et j’ai commencé à faire des bricoles. En 95, 96, Alex était reparti à Tokyo, Cyril était passé sur Nova où il y avait Gilb’R avant qu’il ne monte Versatile, et j’ai gardé l’émission seul sur FG pendant 10-13 ans, les matins, les midis, le soir… (rire) C’était une époque où le trip-hop était à la mode, en France il y avait Yellow Production, DJ Cam que nous croisions régulièrement. Il y avait une émulation, les prémices de ce qui allait devenir la french touch. La musique était très créative.

Tu nous parles du trip-hop, on peut donc penser qu’il y avait une véritable mixité des genres et peu de clivages, non ?

Il existait des soirées où nous étions mélangés. Généralement les DJ's trip-hop faisaient les warm up et les DJ's house jouaient après, notamment aux soirées What’s Up Bar. J’ai donc pu rencontrer Alain Ho, le cofondateur de Yellow Production. "The Bounce" des Masters At Work vient de sortir. Je continuais à faire des beats à la SP-1200, j’aimais les chansons, les vocaux, la musique, mais j’avais du mal à comprendre les techniques finalement. On devient très proches avec Alain et Christophe de French Kiss, qui deviendra plus tard Bob Sinclar. Alain voulait sortir les productions que je lui avais fait écouter. Je n’osais pas et je lui dis "je vais prendre un pseudonyme parce que je suis pas très chaud sur l’histoire." (rire) Et c’est comme ça qu’est né Point G, avec "Chicken Coma" et d'autres titres présents sur "The Raw EP". 

Point G - Chicken Coma

Et tout ça avant que tu ne sortes le fameux "Sunshine People". Tu peux nous parler de l’histoire de ce tube ?

Lorsque Gilb’R monte Versatile, il signe un jeune gars qui s’appelle Nicolas Chaix, alias I:Cube. Le titre est super mais il veut le compléter avec autre chose, il demande aux Daft, qui émergeaient à l’époque, de faire un remix, le fameux remix de Disco Cubizm. Pour la deuxième sortie, il a l’idée de faire un morceau qui s’appellera Venus avec un pseudo, "Cheek" et demander un remix. Sauf que bien entendu, ce n’est pas à moi qu’il le demande. (rire) Il le demande à Zdar qui lui dit "Désolé, je n’ai pas le temps, je me casse en vacances…" Gilb’R vient me voir et me dit "Bah écoute, c’est maintenant !" J’étais pétrifié. Je devais partir à New York 15 jours après, il me file les parties avec les samples et je n’arrive à rien. Au bout d’une semaine je vais le voir et je lui dis que je ne vais pas y arriver… Il me répond "Si si, tu vas me faire ce putain de remix." je choisis donc des disques chez lui pour trouver quelque chose. J’en prends un de Brass Construction, Happy People, je pose la cellule et j’entends "Sunshine People, Sunshine People we are." C’était fait. À l’époque nous bossions sur des 1024 ST Atari et on faisait toutes les structures à la main sur la table. J’ai créé le morceau en deux jours, je lui ai filé et je me suis cassé à New York ! (rire)

Cheek - Venus (DJ Gregory Remix)

Tu as su tout de suite que ça allait être un carton ?

J’ai accompagné Gilb’R à Londres pour le mastering et nous l’avons passé chez Vinyl Junkie devant des producteurs anglais, et tout le monde, moi y compris, était un peu : "Yeah, whatever…" J’avais tout fait un peu gros, je ne savais pas trop où j’allais. Et là le disque est sorti et a rencontré le succès qu’on lui connaît. 

C’est quoi justement la différence entre DJ Gregory et Point G ?

DJ Gregory a toujours été plus produit, un mélange des genres. Si tu écoutes "Solaris" ou "Don’t Panic", "Elle", "Jobourg Theme", il y a des climats, des musiciens… Point G se veut beaucoup plus basique avec un côté plus rough.

DJ Gregory - Solaris

Lorsque l’on voit Point G sur une programmation, ce nom sonne pourtant comme quelque chose d’actuel, de la scène d’aujourd’hui. Comment tu t’expliques cela ? C’est dû à une évolution ?

Disons que fin 97, 98, j’en ai eu marre. Et je suis parti habiter à New York pour me faire une éducation en studio. Un de mes meilleurs amis, Mandrax m’a trouvé un appart. Et j’ai pu baigner pendant deux ans dans tout ce milieu avec Tommy Musto, Frankie Bones, Victor Simonelli, Kenny Dope, Osunlade de Yoruba etc. Julien Jabre, avec qui j’avais fait Fantom – Faithfull, me présente les mecs de Basic Recordings, un label de deep house, il voulait sortir quelque chose. Et je leur ai filé "Underwater", signé Point G. En 2000 je rentre à Paris, pour reprendre DJ Gregory pendant quelques années. Après les tournées, la production, le DJing etc. je me dis "je vais me casser je n’en peux plus", et je me suis installé à Amsterdam pendant deux ans en 2009.

Fantom - Faithfull

Et comment as-tu repris ?

Au bout de deux ans je me retrouve un soir à dîner au Djoon avec D'Julz et Loco Dice et le premier me dit, "tu sais on rejoue tous 'Chicken Coma' et tes vieux Point G. Il y a ce côté un peu raw, avec les MPC et les SP-1200. Et ce serait pas mal que tu refasses des beats comme ça." Et il m’a proposé de ressortir tout ça et j’ai dit non sur tout (rire). Au début. De nouveau installé à Paris, Dan Ghenacia m’appelle en 2012 et me parle du label Apollonia avec Shonky et Dyed Soundroom, pour ressortir "Underwater". Je lui dis "OK, mais on met quoi sur la face B ?" Et il me répond "On remet 'Underwater', on va tellement le sécher que ce sera bien de l’avoir sur l’autre face." Et c’est comme ça que c’est reparti.

Point G - Underwater

Comment expliques-tu ce revival de la house et ce retour à des sonorités plus brutes ?

J’ai le sentiment qu’on est inconsciemment amoureux de l’époque dans laquelle on est né. Avec les changements de générations, on voit qu’aujourd’hui il y a une envie des sonorités fin 80's, début 90's parce que les gens qui sortent dans les clubs sont nés dans ces années-là. Je suis né dans les années 70 et pendant très longtemps, ceux de ma génération et moi-même avons eu une hystérie pour les années 70. C’est très inconscient. Aujourd’hui la musique n’est plus dans la même démarche. Il y a énormément de producteurs et de sorties, beaucoup de styles musicaux. On traverse une période, avec internet et la boulimie de la musique, de l’image, du son… C’est moins quelque chose que l’on porte comme un étendard. Je viens d’une génération où la musique est une urgence, un refuge, qui s’inscrivait dans une culture, avec une portée sociale. La société a changé et le DJ avec. Car ce n’est qu’un passeur. De tout temps certains se réclamaient plus de la fête, d’autres plus musiciens. Si on prend le Studio 54 et le Paradise Garage, c’étaient déjà deux états d’esprit différents.

Parlons du futur à présent. Quelles sont tes prochaines actus du coup ?

Point G c’est quatre ans de vinyles, donc fin mai il y a un bon morceau du catalogue vinyle qui sort en digital avec un mix live "The Point G Experience". Il y aura aussi un projet intitulé "Point G and the 300", qui sortira en deux séries de vinyles limitées à 300 copies. Sinon, je viens de terminer un remix pour Josh Wink que j’adore. Et puis progressivement on prépare un retour de DJ Gregory… 

DJ Gregory jouera à Paris samedi 28 octobre à l'occasion du troisième rendez-vous Dure Vie au Rex Club.