Photo en Une : Point G, Chez Damier et D'Julz © Popcorn Records


Comment avez-vous fait pour tenir six ans dans cette jungle parisienne ? Quelle a été votre arme secrète ? 

C’est celle de tous les projets underground : « sans souci de gloire et de fortune ». Si tu ne fais pas ça pour la célébrité, l’argent, et que tu mènes ton projet avec beaucoup de passion, ça tient. Bien sûr, il y a des moments de découragement puisque ce sont des économies précaires, mais on a la chance d’être en constante progression sur les ventes de vinyles. Quand tu montes un label, tu ne peux pas te permettre de multiplier les échecs et, heureusement, nos choix se sont affinés avec le temps. Au début, on a fait des choix jeunes qu’on a assumés et jamais reniés. En revanche, on n’a surtout pas cherché à les dénaturer pour signer des projets qui cartonnent et qui finalement n’auraient pas été en adéquation avec ce qu’on aime. Par exemple, l’un des plus beaux vinyles du label, c’est le Bruno Pronsato & The Odd Ballads, qui n’a pas très bien marché puisqu’on a dû en vendre 200 copies. On s’est accrochés aussi à des moments où la house était peut-être moins en vogue que la minimal et la techno. On est restés cohérent avec le leitmotiv de départ du label. Après, on a eu une chance géniale en étant poussés dès le début par Chez Damier qui est un peu devenu le parrain du label !

"On n’a pas la prétention de garder les artistes pour nous. Les rencontres, c’est ce qu’il y a de plus important."

Comment l’avez-vous rencontré ?

C’était surréaliste cette rencontre. On se parlait déjà depuis des mois sur Skype au sujet d’un projet de remix. Un soir, il me donne rendez-vous devant le Rex. On se voit, on parle du remix puis il refuse de le faire. Finalement, on s’est retrouvés à lui faire un remix pour son projet avec Ben Vedren, sur un titre qui s’appelle "Shigan" (Balance). Depuis, on est devenus très proches et quand il vient à Paris on se voit toujours. Il nous fait même jouer au Djoon ‪le 7 mai prochain. Il nous a aussi fait venir dans son agence, ce qui est un sacré défi car on est entourés de gros artistes comme Rick Wade ou Chez. On s’est rendu compte de ce que pouvait apporter le soutien d’un mec comme lui, ça n’est pas rien. Même si on a toujours fait des choix très parisiens, on a quand même eu la chance d’avoir des gars comme Chez Damier, Bruno Pronsato, Rick ou Daso … il y a aussi le canadien The Mole qui arrive bientôt. 

 

Rafael Murillo, Lowris, Eliott Litrowski étaient les têtes de proue des débuts du label. Que sont-ils devenus au sein de votre crew ?

Ça a été hyper important pour le label de faire ces premiers disques. Rafael ne vit plus en France mais il sera dans la playlist des 6 ans du label. Son titre "AkriliskA" n’a pas pris une ride. C’est un gars qui sait tout faire, il a un vrai univers. Lowris fait partie du groupe Concrete aujourd’hui. Il a monté son propre label, il a une carrière qui marche et il le mérite. On reste proches, on l'aime beaucoup. C’est d’ailleurs lui qui a fait les mix dans son studio de notre disque pour Phonogramme (la subdivision house de Syncrophone, ndlr). Il y aura peut-être un truc à lui dans notre compile des 6 ans. Quant à Eliott, il vit aujourd’hui à Copenhague. On a une vraie affection pour lui, on se connaît depuis des années. Aujourd’hui, il s’est rapproché de Cracki. On est fiers que tous nos premiers artistes fassent autre chose. On n’a pas la prétention de garder les artistes pour nous. Les rencontres, c’est ce qu’il y a de plus important. 

Rafael Murillo - AkriliskA

À l’époque, vous vous revendiquiez comme un « label artisanal avec des méthodes d'entrepreneurs ». Êtes-vous toujours en phase avec cette tactique ?

Pas vraiment car on a toujours été mauvais en promo. On n’a jamais multiplié les manips pour avoir plus de likes ou de followers. On ne sait pas faire. La course à la promo, ça n’est pas notre truc. À l’époque, on était en plein dans nos études supérieures, on avait une vision business un peu spéciale que l’on nous avait apprise, puis on commençait tout juste à faire vivre le projet, on travaillait l’aspect digital, on était dans cette mouvance-là. Faut pas oublier qu’au début on n’avait pas d’argent, on a investi ce qu’on avait, ce qu’on gagnait avec nos gigs, mais on n’avait pas les moyens de produire des vinyles. C’est pour cette raison que l’on faisait beaucoup de digital, ce qui n’est plus le cas. Aujourd’hui, chaque sortie est physique et digitale ; on est plus organisés, mais c'est encore beaucoup de "débrouille". On a la chance d’être entourés d’amis talentueux : notre graphiste est une amie très proche, notre site a été fait par un vieux pote… Le label ne nous coûte pas d’argent, il en génère un petit peu et cet argent, on le réinvestit toujours. Du moment que les vinyles se vendent, tout se compense.

Que devient votre sublabel Popcorn Limited, only vinyl ?

C’est le label qui nous permet de sortir les projets plus expérimentaux, moins marqués house comme sur Popcorn Records. Avec Popcorn Limited, on peut prendre plus de risques. Aujourd’hui c’est vraiment devenu un label à part entière. Par exemple, un Bruno Pronsato n’aurait pas trop sa place dans le catalogue house de Popcorn Records. Comme on aime un spectre de musique plus large, on a toujours écouté de tout, du jazz, de la variété française, Popcorn Limited nous permet de réaliser d’autres projets et de nous détacher un peu de la house. On prépare un projet avec Matsa qui va être plus downtempo avec des très bons beats de hip-hop. 

 

Vous étiez des DJ’s et diggers invétérés avant de lancer Popcorn Records, et vous jouez toujours lors de vos soirées. Est-ce que le fait d’endosser le rôle de producteur vous a amenés à concevoir autrement la musique ?

C’est plus l’évolution du marché que notre expérience qui a changé notre manière de concevoir la musique. Dans tous les domaines, Paris est devenu extrêmement concurrentiel. Le nombre de DJ’s a explosé, le nombre de producteurs aussi. Il suffit de voir la quantité de premiers disques qui sortent par mois, c’est devenu une économie encore plus compliquée. Pour avoir de l’actu, il faut aussi sortir des morceaux. Puis, nous n’avons pas sorti d’EP pendant longtemps. Entre un EP en 2015 sorti sur Popcorn Limited et là, notre sortie sur Phonogramme, il ne s’est quasiment rien passé pour nous. On a eu assez peu d’actu sous Siler & Dima, on refuse plein de podcasts parce qu’on n’a pas vraiment le temps, on se repose un peu trop sur ce qu’on a déjà. Du coup, on est remplacés par d’autres gens et c’est bien normal. On a la chance d’avoir encore des résidences au Badaboum et d’en commencer une au Rex cette année. Finalement, on préfère faire ça que de multiplier les plans à tout prix. Le truc qui a vraiment changé, c’est qu’on joue beaucoup moins qu’avant à l'étranger. Mais ça ne nous obsède pas même si ça nous permettait de mieux gagner notre vie. On espère surtout qu’on trouvera le temps de refaire des tracks ensemble, notamment pour la compile du label. 

 

Vous avez dû écouter des tonnes de démos. Quelles ont été vos plus belles découvertes ?

Il y a 5 ou 6 ans, on écoutait 90 % des démos qu’on recevait, aujourd’hui on en écoute plus que 10 % ! Ça peut être un email qui va nous faire rire ou un procédé qui nous intrigue mais sincèrement, hormis ça, on n’écoute plus les démos. On écoute plutôt les morceaux dont on nous a parlé, ceux des artistes qu’on a rencontrés comme pour Paul Cut, avec qui on a été mis en contact. On était très contents de lui signer son premier disque. Désormais, on sait les gens avec lesquels on a envie de travailler, comme Flabaire par exemple, qu’on a signé récemment. Aujourd’hui, on préfère chercher nous-mêmes, d’autant que nous avons la chance d’être proches de producteurs comme Seuil, Leloup, Vadim Svoboda, The Mole, avec lesquels on peut échanger du son. À l’époque, on allait dénicher les artistes comme Andrew Soul, un italien. On s’était arraché les cheveux pour l’avoir et on avait fait un disque assez cool avec lui, Take It As It Comes, une cosignature avec Peter JD sur Limited. Pareil avec Bookworms, signé sur L.I.E.S., nous l’avions rencontré via Ron Morelli, il faisait un live sur machine par terre à une Boiler new-yorkaise, il nous avait sciés. On a essayé de signer ce mec pendant trois ans, Dima est même allé promener des chiens avec lui, on a tout fait sans jamais réussir à l’avoir. Finalement, il a sorti son track "U More" sur un autre label, on avait trop le seum (rires). Tout ça pour dire qu’on a eu des déceptions, mais le point important est que notre processus a évolué avec l’expérience. Par exemple, on prend moins d’avance sur la sélection des sorties car on s’est rendu compte que nos goûts évoluaient. Au lieu d’avoir un an de disques d’avance, maintenant on se base sur 7 mois maximum. 

 

Vous avez lancé une multitude de label nights, en commençant par les Terrassa, et vous avez rencontré nombre d’artistes locaux et internationaux que vous avez parfois signés, comme Chez Damier ou Rick Wade. Après avoir bougé dans tous les bons clubs parisiens, du Rex au Badaboum en passant par la Concrete, après avoir assisté à la fermeture de certains clubs comme le Malibu, aux débuts de la Sundae, que pensez-vous de l’underground parisien ? En 6 ans, les paradigmes ont-ils beaucoup évolué ?

Déjà, il y a eu une vraie différence au moment où la Sundae s’est éteinte. C’était un projet fondateur pour nous. À l’époque où Paris était considéré comme une ville ennuyeuse, la Sundae battait son plein. Puis, Paris est devenue the place to be, en trois ans tous les clubs étaient pleins. Au même moment, Concrete a explosé et est devenue une référence internationale. Elle a fait beaucoup de bien à Paris ! Et plusieurs festivals se sont créés comme Macki, Weather… Aujourd’hui, il y a une vingtaine de headliners internationaux dans les clubs parisiens chaque week-end. Ce moment a été incroyable. On en parle au passé car on a l’impression que c’est un peu plus dur pour tout le monde aujourd’hui. À partir du moment où il y a trop de trucs, l’offre sature. Le nombre de labels et de soirées a explosé, c’est moins facile de contenter le public.

 

Avez-vous réfléchi à de nouvelles stratégies suite à cette date anniversaire ?

Sincèrement, on ne se voit pas faire autrement. On veut continuer à travailler avec des gens dont on apprécie le travail. On continue de bosser sur des projets, on a des jolies sorties qui arrivent, comme le disque de Vadim Svoboda, celui de Paul Cut, puis on a ce projet de compile. On a aussi un projet avec Point G sur le label. Quitte à produire moins de disques, on préfère ne continuer à sortir que des projets auxquels on croit et dont on reste fier. On veut que Popcorn Records reste une passion et pas une course à la réussite.

 

Vous avez votre show sur Rinse France depuis 3 ans, le Popcorn Radio Show. Avez-vous prévu d’organiser une émission anniversaire ?

Pas vraiment, mais pour la prochaine émission live, on prévoit de faire un coup de promo entre deux artistes qui sortent un disque prochainement, Paul Cut et Vadim Svoboda. Ils vont venir faire un live à 4 mains le 22 mars. On veut opposer deux styles, l’un plutôt jazz, l’autre plutôt breaké. Et ensuite on organisera une interview croisée, d’autant qu’ils ont tous les deux une formation classique, ce sera intéressant de les écouter. Depuis plus de deux ans, le leitmotiv de l’émission c’est un peu « dis-moi ce que tu écoutes, je te dirai qui tu es », une sorte de talk-show accompagnéed’une playlist. Rinse nous laisse carte blanche, on a pu recevoir des programmateurs comme Martin du Badaboum, Brice Coudert de Concrete mais aussi Antoine Buffard président de Trax, Etienne, le producteur de Jacques ou Ariel Wizman. C’est un vrai plaisir.

6 ans, 6 tracks, playlist anniversaire :

Rafael Murillo - Araignée

On aime beaucoup ce disque. En plus d’être une jolie découverte, c’est notre deuxième sortie digitale. Elle symbolise les tout débuts de Popcorn Records.

Daso - All My People

Sa première sortie sur le label et notre deuxième vinyle. Daso nous a toujours marqués car il est complètement à part. Ce disque est encore hyper actuel, on le joue souvent.

Chez Damier / Siler & Dima / Thomas Zander - Speechless (Original Mix)

C’est le mix original d’un titre qui s’appelle "Speechless". On avait samplé la réaction d’un mec qui reçoit un prix et qui dit « je ne sais pas quoi dire ». C’est un très bon souvenir et c’était incroyable de faire un disque avec Chez Damier. D’ailleurs, les remix de cet EP sont sortis sur son label. On est nostalgiques de cette période pleine d’insouciance.

Paul Cut - Else

On revenait à une house vraiment classique avec les racines qu’on aime. Moodymann l’a joué plusieurs fois, Kerri Chandler aussi et Mr. G le passait dans ses radio shows.

Flabaire - Urquinaona

On le suit depuis longtemps. Il est très jeune et talentueux, puis c’était intéressant de collaborer avec l’un des fondateurs du label D.KO. On a toujours aimé le cousinage.