Photo en Une : © Defected

propos recueillis par Lucien Rieul

Defected a récemment sorti sa 500e release, après plus de 15 ans d’activité. Comment expliques-tu cette longévité ?

J’ai en quelque sorte passé 15 ans en apprentissage dans l’industrie de la musique avant de lancer Defected. J’ai travaillé plusieurs années dans un magasin de disques de Londres, collectionné des vinyles, officié comme DJ… Ensuite, j’ai travaillé pour un label, à la promotion, puis à la prospection d’artistes. Est arrivé un moment où la boîte qui m’employait allait être fusionnée avec une autre, et je me suis dit que c’était le bon moment pour monter mon propre label. Je voulais être maître de mon destin, et 18 ans plus tard, je fais toujours ce que j’aime.

As-tu tout de suite eu l’ambition d’organiser de grands événements, de créer la structure internationale qu’est aujourd’hui Defected ?

À la base, je voulais juste sortir des disques. Je pense que c’est important de consolider son business avant de se développer, grandir trop rapidement peut s’avérer problématique. À l’époque, les labels se développaient d’ailleurs moins vite, et si tu y penses, il n’y en a pas tant que ça qui organisent des soirées. Ceux qui le font sont souvent portés par des DJ’s superstars, comme Jamie Jones avec Hot Creations ou Sven Väth avec Cocoon. Aujourd’hui, je dirais que nous ne sommes plus vraiment un label, plutôt une entreprise de musique. L’industrie a changé, et nous aussi.

"Nous n’avons jamais eu l’ambition de conquérir le monde, nous allons là où sont nos amis et notre public."

Quand ces changements ont-ils eu lieu ?

C’est un changement constant, et il faut y être attentif à tout moment. Par exemple, il y a eu ce moment où est arrivé le format digital. Tout d’un coup, les gens se sont mis à télécharger de la musique, mais cela ne signifie pas pour autant que plus personne n’écoute de CD ou de vinyles. Il faut donc trouver un moyen de satisfaire tout le monde, évoluer de la bonne manière, au bon moment. Musicalement, c’est pareil : la musique que nous sortons en 2012 est très différente de celle que nous sortions en 2002.

Avec autant d’artistes signés sur le label, as-tu de bonnes relations avec chacun d’entre eux ?

Des fois oui, d’autres non. J’essaie de toujours traiter les gens avec respect ; Defected n’est jamais meilleur que la musique que nous sortons ou que les artistes qui jouent à nos événements.

Vous avez récemment tourné aux États-Unis, en Australie, et vous vous apprêtez à retourner à Ibiza et en Croatie. Comment s’est fait ce développement international ?

Nous sommes un label basé au Royaume-Uni, et nous y sommes assez populaires. J’aime la house teintée de soul, avec des vocals ; ça nous donne un son distinctif, mais ce son n’est pas populaire partout. En Allemagne, par exemple, c’est la scène techno qui est plus prégnante. Nous n’avons jamais eu l’ambition de conquérir le monde, nous allons là où sont nos amis et notre public.

Beaucoup de promoteurs partent actuellement en Asie et en Amérique du Sud, des destinations qui sont, historiquement, assez peu liées à la house. Est-ce que des événements comme ceux de Defected peuvent contribuer à populariser cette scène, dans des endroits où elle est parfois encore assez confidentielle ?

Oui, je le pense. Il faut considérer que ces destinations sont pour ainsi dire des étapes de la tournée d’un DJ. S’il est invité en Australie, il en profitera pour essayer de jouer en Asie. Au Royaume-Uni, il y a un proverbe qui dit « tu ne peux traire une vache qu’autant de fois ». À un moment, le marché arrive à saturation, il faut explorer de nouvelles destinations, se faire de nouveaux amis et rencontrer un nouveau public. Internet a rendu ce que nous faisons global ; chaque DJ peut maintenant distribuer sa musique de manière globale, toucher un public global, et donc se produire partout dans le monde.

"si tu ne trouves pas ton public, c’est que tu te plantes quelque part"

Est-ce que cela pourrait être une bulle ?

Il y a toujours la possibilité que les gens se lassent et passent à autre chose, mais la house tient bon depuis 30 ans – et si tu inclus le disco, cela fait encore plus longtemps. Je crois que l’aspect social de la chose, le fait de sortir faire la fête, de rencontrer d’autres gens, est tellement ancré dans notre culture, partout dans le monde, que ça n’est pas près de changer. Je ne pense pas que ça va s’arrêter.

Tu ne crains pas que les énormes festivals, certains styles de musique électronique plus commerciaux, uniformisent la scène ?

Je ne vois pas cela comme un danger. Aujourd’hui, tu as des festivals avec 500 DJ’s comme des clubs underground de 250 personnes, et tout ce qui se situe entre les deux. La scène est très diversifiée, et grâce à Internet, les gens sont plus informés : si tu ne trouves pas ton public, c’est que tu te plantes quelque part.

Vous retournez cet été en Croatie et à Ibiza, quelle est ta relation avec ces destinations ?

Il m’est arrivé quelque chose de très marquant en Croatie l’année dernière. Je suis sur la plage, et des groupes de personnes m’abordent ; ils viennent du Canada, de L.A., de Sidney, même d’Azerbaïdjan. Ils ont parcouru des milliers de kilomètres pour venir ici, faire la fête avec nous, et ils me disent qu’ils passent un moment formidable. C’est là que je me suis vraiment rendu compte que ce que nous faisions avait un impact positif sur la vie des gens, et c’est formidable. En ce qui concerne Ibiza, c’est une longue histoire d’amour ; cela fait 30 que j’y vais, et j’y retourne 10 à 15 fois par an.

L’île a beaucoup changé ?

Massivement. En un mot, je dirais que tout est devenu plus sophistiqué : les gens sont devenus plus exigeants, et tout le monde a dû s’adapter. Certains me disent qu’ils voudraient que l’île redevienne comme avant, mais ce n’est pas comme ça que fonctionne le monde. Le monde change, la technologie change, et il faut s’adapter. L’île que j’ai connue lorsque j’étais jeune n’existe plus, mais ce que je sais, c’est que si tu as vingt ans aujourd’hui et que tu te rends à l’Amnesia ou à Ushuaia pour la première fois, tu te feras happer, de la même manière que j’ai été happé. Et en 2050, les gens raconteront la même histoire.

Votre résidence à San Antonio a-t-elle aussi évolué ?

Oui, nous essayons de rester intéressants. Le danger pour nous, c’est que le public devienne trop familier de nos événements : il faut que nous continuions à le surprendre. Je pense que notre musique est assez accessible, et nous portons toujours notre attention sur les jeunes générations, pour être une porte d’entrée dans la dance music.

Tu mentionnais l’importance pour ces jeunes générations de pouvoir voyager, de se retrouver pour faire la fête ensemble. Penses-tu que le contexte politique actuel puisse être un frein à cela ?

Je ne veux pas faire de politique, mais bien entendu, ce qui se passe aux États-Unis sera certainement très dur pour ces générations. Le Brexit aussi, à sa façon. Lorsque l’on stigmatise des minorités, que l’on exclut d’autres personnes, il ne se passe jamais rien de bon. Séparer les gens n’est jamais la solution.

Du 10 au 15 août 2017, le Garden Resort de Tisno en Croatie accueillera Defected Croatia. Parmi la quasi-centaine d'artistes prévus, l'on retrouvera MK, Basement Jaxx, Kenny Dope, Eats Everything, Roger Sanchez, Todd Terry ou encore Low Steppa. 

La fameuse résidence du label, "Defected In The House" aura également lieu cet été à l’Eden, à San Antonio, Ibiza, tous les dimanches à partir du 21 mai.