Photo en Une : Panoramas © Jacob Khrist

1998

Joran Le Corre : La première c’était en 1998, j’étais au lycée, en terminale. Je jouais dans un groupe de rock hardcore à l'époque. Cette première édition s'est tenue exclusivement dans les bars de la ville, c’était plein à craquer. Un certain Renan Luce, qui était lycéen à Morlaix, y a fait l'un de ses tout premiers concerts en festival, 10 ans avant d’être signé chez Barclay. C’était aussi l’année où je passais le bac et les entrées étaient en francs. Ça fait un peu siècle dernier... (rire.) 

Ça montre aussi que vous avez réussi à perdurer, non ?

Il y a une étude du CNV qui montre qu'assez peu de festivals arrivent à leur vingtième année, il y a un vrai écrémage. Se dire qu’on a tenu depuis tout ce temps, 20 ans avec la même équipe, c’est amusant. On a démarré avec un festival en francs, à une époque où il n’y avait pas Internet…

Du coup, comment faisiez-vous pour annoncer l'évènement ?

La première année nous sommes allés faire des affiches chez le photocopieur, des flyers en noir et blanc. Tout était fait avec des bouts de ficelle, nous n’étions pas des organisateurs professionnels. On a tout appris au fur et à mesure. Le bouche-à-oreille a bien fonctionné auprès d’un public très local, concentré sur Morlaix. C’est petit à petit qu’on a commencé à aller un peu plus loin. Les premières années étaient difficiles, c'était compliqué d'être pris au sérieux car on était jeunes. Je m'occupais du booking depuis la cabine téléphonique en bas de ma collocation à Rennes. Il m'est arrivé plusieurs fois d'attendre des coups de fil à côté de la cabine toute une après-midi ! (rire.) 

1999

Ce qui nous a marqués cette année-là, c’est que nous avons accueilli notre groupe préféré de l’époque, Sloy. Nous avions fait leur concert dans un club assez mythique de Morlaix, le Coatelan. C’était incroyable pour nous de pouvoir les recevoir. On avait aussi fait Hokus Pokus, et bien d’autres. L’édition avait bien marché. Pour ces premières éditions nous n’étions pas centrés sur la musique électronique, on était aussi ouverts à d’autres styles. 

2000

C’est la formation d’Abstrackt Keal Agram, un groupe d’electro hip-hop qui se crée spécialement pour le festival, et que l’on va accompagner en tournée par la suite avec notre agence Wart. Il y a eu aussi Jori Hulkkonen et Frédéric Galliano dans un bar sur le port de Morlaix, F-Communications quoi ! Nous apprenons aussi à mieux accueillir les artistes, en emmenant la guitariste de Rinôçérôse chez le coiffeur par exemple.

2001

Panoramas est à Langolvas, le parc des expositions de Morlaix, pour la deuxième fois. C’est une année particulière que nous appelons toujours entre nous le "Pano noire". On s’est viandés financièrement cette année-là. La programmation était super, mais on n’a pas rencontré notre public. Et on a mis des années à combler ce déficit. Avec le recul, on se dit que si on se prenait de nouveau une tôle comme ça, on n'aurait peut-être pas le courage ou l’inconscience de repartir. Vous savez pourquoi ça s’est mal passé ? Déjà le festival était en hiver : il faisait très froid, et puis nous étions tous simplement des amateurs, nous n'avons pas bien géré les dépenses et les aménagements. Peut-être aussi une mauvaise communication. Et voilà on s’est viandés !

Brigitte Fontaine Pano#4 

2002

En 2002, on fait Popof pour la première fois, quand il était encore avec un son plus dur chez Heretik, en b2b avec Noisebuilder, c’était puissant. De l’autre côté on respire un peu car beaucoup de gens répondent présents. On se dit donc qu’on tient quelque chose qui peut marcher.

2003

On internationalise un peu plus la programmation avec Amon Tobin, originaire du Brésil, qui jouera sur la même scène que M83. C’est une année où on offre une carte blanche à Rodolphe Burger au Théâtre du Pays de Morlaix, il invite Olivier Cadiot et Erik Marchand avec qui il fera un disque plus tard. On ramène aussi The Youngsters qui étaient chez F-Com, et TTC… On fait encore ça bénévolement, en parallèle de nos études, mais on sent que ça peut marcher.

2004

En 2004, gros focus sur la poésie sonore. On invite aussi Vitalic pour la première fois. On était l’un des premiers festivals à le booker. Il reviendra plusieurs fois par la suite. C’était génial., le groupe les Tambours du Bronx lui a offert des bâtons de percussion. Un beau moment. C’est une année qui cartonne.

2005

Depuis deux ans, nous étions les tourneurs de Rodolphe Burger, ce qui nous permet de nous rapprocher d’Alain Bashung. Ce dernier va nous faire l’amitié de jouer au théâtre de Morlaix pendant 2 soirs. Cette année-là, on fait aussi The Hacker, Agoria, et RZA du Wu-Tang. 2005, c'est aussi l'année d'un live du groupe de hardcore Kickback, que j'adore. J'ai rarement vu un truc aussi violent. Durant la première partie, les gars lattaient littéralement des gens dans la salle. Le bassiste a posé sa basse pendant un morceau et a sauté dans la fosse pour aller défoncer un mec au premier rang. J'ai dû demander à la sécurité de protéger le public du groupe, plutôt que l'inverse. Quelques jours après le festival, nous avons reçu une lettre du maire de l'époque : il avait reçu des mots de mamans dont les enfants festivaliers avaient été traumatisés par le concert. On perd de l’argent parce qu’il neige, et qu’en Bretagne, la neige, on ne connaît pas vraiment : dès qu'il y en a, c’est la panique. La sous-préfecture fait annuler une date parce qu’il y a deux centimètres de neige sur le toit du parc-expo… Ce sera donc notre dernier festival en hiver.

2006

Nous quittons le mois de février pour nous installer au printemps. C’est mieux et on fait un gros carton. Les Birdy Nam Nam sont là, on fait jouer Justice au Club Coatelan, avec 400 places. L’ambiance était survoltée. Manu le Malin est là aussi, Poni Hoax pour la première fois, Para One… On a bien fait de venir voir les beaux jours.

Justice - Pano#9 © Alain Marie

2007

Nos dix ans. Pour l’occasion, on décide de se concentrer sur le parc-expo. C’est la première année où l’on fait Laurent Garnier, Boys Noize, Modeselektor ou même Public Enemy, Joey Starr et DJ Assault. La prog est dingue. Beaucoup de monde vient. Izia, la fille d’Higelin, défonce tout au club Coatelan. À tout juste 16 ans, elle fait un concert complètement fou.

Joey Starr Pano#10

2008

Première date des Naive New Beaters, dont nous sommes devenus les agents. Dusty Kid, Battant, Buraka Som Sistema, Sébastien Tellier sont là aussi, et l'on peut compter sur Brodinski, qui avait annulé l’année précédent pour cause d’appendicite. De leur côté, Method Man et Redman refusent de dormir dans l'hôtel qu'on leur avait réservé, ils ne descendent pas du tour bus. Seulement c'était le meilleur hôtel de la ville, validé par leur agent... Ils ont fini par se faire une raison. 

Method Man & Redman Pano#11

2009

C’est l’année où l’on décide de se focaliser sur les musiques électroniques. Du coup Miss Kittin et The Hacker, A-Trak, Surkin, Djedjotronic, Popof, Tepr… La route se précise. On passe à deux scènes au parc-expo, on franchit donc un cap sur ce que l'on peut proposer niveau programmation. C’est aussi l’année où l’on fait le concert le plus court du festival, en clôture à Coatelan. 10 minutes et 35 secondes. C’est Sexy Sushi qui est sur scène : Rebeka Warrior balance de l’eau sur le public et par dérivation sur l’ordinateur de son collègue Mitch Silver. Le concert s’arrête. En attendant que l’ordi redémarre, ce qu’il ne fera jamais, Rebeka chante "Le Temps de Cathédrales" non-stop pendant un très long moment. Malgré tout le concert prend fin.

Birdy Nam Nam - Pano#12 © Alain Marie

2010

Là, on refait Sexy Sushi est c’est une folie furieuse. Dom Rimini, Pone, Dirtyphonics, Wax Tailor, Yuksek, Zombie Zombie, 2manydjs, une année qui se passe très bien… Ce qui nous a marqués, que l'on aime ou qu'on n’aime pas, c’est le concert des Bloody Beetroots. Ils jouaient sur la grande scène, et ils ont complètement retourné l'événement. C’était d’une violence et d’une radicalité rares. Très impressionnant.

Bloody Beetroots Pano#16

2011

On implante une troisième scène, un chapiteau extérieur, et on ramène Electric Rescue pour la première fois, il retourne tout. C’est aussi la seule année où nous avons pu faire venir DJ Medhi. Il vient faire un b2b avec Busy P. Un souvenir émouvant. Jeff Mills est là aussi, Sebastian et puis un jeune du nom de Stromae... (rire.)

Vitalic Pano#14

2012

Tout le festival est complet, partout. On sent qu’il décolle vraiment. C’est là qu’on a réussi à se professionnaliser. Jusque-là nous étions très peu à être salariés, à partir de cette année, nous réussissons à étoffer les équipes. Paul Kalkbrenner, DJ Shadow, Erol Alkan, The Shoes, Madeon, C2C répondent présent. Une année qui se passe vraiment bien.

2013

C'est une grosse édition pour nous. Déjà, elle est blindée, et en plus nous n'avions pas capté un truc : le changement d’horaire durant le week-end. On passe à l'heure d’été. Du coup les line-up ne collent pas avec les retours d’avions… On est dans la merde quoi ! (rire.) Personnellement c’est un de mes pires souvenirs de festivals. Je me fais pourrir toute la nuit par les managers de Joris Voorn et Dave Clarke qui ne veulent pas transiger sur les changements d’horaires, c’était l’enfer. Nous sommes sauvés par Don Rimini qui accepte de faire son live en closing de la grosse scène. Il nous a sauvé la mise, merci Don Rimini ! C’est aussi le premier set de Boris Brejcha. Nous le rencontrons à ce moment-là, avant de devenir son tourneur en France.

2014

La grosse claque de cette année, c’est le set de Daniel Avery, en closing de la main stage devant 7 000 personnes. Vraiment fou furieux. Toute l’équipe est scotchée, ça danse de partout. Première année où l’on accueille N’to et Worakls et où l’on prend conscience qu'il y a des gars sur qui on va pouvoir compter.

2015

Le festival est majeur, on a 18 ans ! On ramène FKJ, Flavien Berger qui fait un closing marquant. On fait aussi Kaytranada, KiNK, Recondite. C’est une année où l’on voit qu’il y a un phénomène dingue autour de Salut c’est cool. C'était tellement le bordel que la scène s'est disloquée. Heureusement un régisseur est passé par là et a demandé aux gens qui n'étaient pas du groupe de descendre. Ils savaient foutre le bordel. 

Panoramas Festival - Day 1
Salut c'est cool © Jacob Khrist

2016

C'était une belle année. Je prends une grosse claque avec Oliver Huntemann, mais également devant les sets de Romare et Sam Paganini. On constate aussi une ferveur autour de Neelix et donc un retour au son plus dur de la trance. Troyboi est magistral. Il fait une chaleur à crever pendant le set de Vandal. Une édition qui s’est très bien passée.

Les 20 ans

Ça s’annonce bien ! (rire.) Ça va être une grosse année. Nous réimplantons et réaménageons complètement le site. Entre MCDE, Adam Beyer, Michael Meyer, et la reformation historique d’Abstrackt Keal Agram on est sur une édition que l’on espère patate !

Vous avez bien grandi en 20 ans... 

Et ça fait plaisir de savoir que les artistes se sentent si bien accueillis ici. Il ne faut pas oublier que Morlaix est une toute petite ville et que l'on double sa population sur le temps du week-end du festival. Ce n'est pas rien. Les gens jouent le jeu et vont jusqu'à se déguiser. Une année, un mec était déguisé en radar et flashait les gens. Deux autres étaient excessivement bien déguisés en Lego. Laurent Garnier disait qu'il ressentait une énergie assez folle. Le public est au taquet de 21 heures au bout de la nuit, et ça c'est génial. 

La vingtième édition du festival Panoramas aura lieu du 7 au 9 avril à Morlaix.