Photo en Une : L'incendie de la rue Bérite

En septembre dernier, Birol, le patron du label Paradoxe Club, évoquait déjà l’existence d’un "groupe de réflexion sur l'avenir de la club music française" initié par Teki Latex, auquel il s’était joint aux côtés des producteurs Sunareht, De Grandi et Le Dom. C’est de là qu’émerge l’idée du son "Bérite", peut-être le premier style qui parvient (enfin) à s’extirper du vaste océan de l’Internet wave. Rencontre avec son théoricien en chef.

"Peut-être que ça restera confidentiel, peut-être que ça cassera la baraque, peut être que ça va durer 6 mois ou 10 ans, mais ça aura existé."

Parles-nous des artistes de la Bérite Club Music, comment s’est formée cette communauté ?

Ce sont des gens qui gravitaient autour d'Overdrive Infinity mais aussi autour de Sound Pellegrino ou des soirées Bonus Stage de Betty… Ils viennent tous de la scène "Club Musique", dans le sens où elle regroupe plein de styles plus ou moins cousins, qui vont du grime instrumental anglais à la boxed jusqu'au gqom sud-africain, où à ce que peut faire Helix aux USA – sans oublier la ballroom de MikeQ et de son label. C’est un réseau de fans, de producteurs et de promoteurs qui n'est pas minuscule, mais où la plupart des gens se connaissent au moins de vue.

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Le fait d’avoir une scène très locale aussi hétéroclite et internationale dans ses influences, c’est quelque chose de nouveau ?

Ce n’est pas si nouveau. Je suis sur Internet depuis 1997, et ça a toujours fonctionné comme ça, pour le rap en tout cas, puisque c'est ce qui m'intéressait à ce moment-là. À l'époque des channels IRC (sortes d'ancêtres des chatrooms), les fans de musiques de "niche" de chaque pays arrivaient à se connecter. Mes premiers concerts à l'étranger, je les ai faits en Finlande. J'avais des potes en Hollande, en Angleterre et à New York grâce à IRC. On s'échangeait de la musique et on parlait toute la journée, c'est comme ça que je me suis rapproché d'une certaine scène rap indépendante à la fin des années 90. Et je sais qu'encore avant Internet, il y avait un réseau de fans de musique underground qui avaient la chance de voyager, parce qu'ils avaient de l'argent ou un travail qui le permettait, et qui se rencontraient dans des concerts ou des magasins de disques pour échanger des cassettes audio.

Tu as donc créé un groupe pour réfléchir à l’identité de la "club music" ; que s’est-il passé ensuite ?

On a fait des genres de réunions où chacun apportait de la musique qui l'avait influencé, et on a commencé à tirer des traits d'union entre ces musiques-là. On s'est demandé pourquoi il n'y avait pas eu de style de dance music underground purement français depuis longtemps. On s'est demandé ce qui rendait certaines scènes de dance music locales si particulières, et on a essayé de soulever les tropes, les règles de ces styles musicaux propres à chaque pays, chaque région, et on a ensuite essayé de les combiner à nos propres influences.

"Quand les soirées FWD sont arrivées à Londres, les habitués créaient des morceaux sur-mesure, faits pour être joués à ces soirées. J’aimerais qu’il se passe la même chose avec la Bérite."

Vu que le studio d’Overdrive Infinity n’existe plus, où va se rassembler la communauté Bérite ?

C'est vrai qu'il faut un lieu de rencontre, et même un rendez-vous régulier pour qu'un style fleurisse. Ça va se faire sous forme de soirées, et je ne pense pas nécessairement qu'il faut que ça vienne de moi, mais plutôt de la nouvelle génération qui va se définir – en tout cas partiellement – via la Bérite. Ce sont ces soirées qui seront vraiment l'étalon pour dessiner les tendances, les axes et les limites de cette scène. Quand les soirées FWD sont arrivées à Londres, les habitués rentraient chez eux après avoir passé la nuit là-bas et créaient des morceaux sur-mesure faits pour être joués à ces soirées, c'était leur but, leur motivation. J’aimerais qu’il se passe la même chose avec la Bérite. En attendant, je vais continuer à booker des gens de cette scène comme Le Dom, Détente, Sylvère ou De Grandi à mes soirées aux Nuits Fauves pour qu'ils continuent à affiner leurs DJ sets et qu'ils se constituent un public, petit à petit. 

Sylvère - Katsu Katsu

À l’heure actuelle, le style s’est déjà propagé en France ?

Tu peux en entendre à la prochaine soirée Bonus Stage de Betty, aux soirées du Paradoxe Club au Fantôme, et là où jouent des gens comme Basile, Retina Set, Crystallmess, Violeta West, Flagalova… Il y a Martel Ferdan, qui vient d'Aix et qui est inclus dans nos discussions depuis le début, ainsi que quelques gens à Lyon et à Montpellier qui suivent le truc. Je démarre aussi une résidence à Lyon bientôt, je vais essayer de booker un DJ de Bérite à chaque fois, dans la mesure du possible.

Est-ce que tu as imaginé ce que pourrait être le futur de la Bérite lorsque tu as enregistré la mixtape ?

Je ne suis pas Nostradamus, mais je pense qu'une fois qu'une idée comme ça est dans la nature, elle ne peut que germer, d'une façon ou d'une autre. Peut-être que ça restera confidentiel, peut-être que ça cassera la baraque, peut-être que ça va durer 6 mois ou 10 ans, mais ça aura existé. Honnêtement, je n'ai pas fait cette mixtape en pensant au futur, mais plutôt en me disant : "Assez théorisé sur ce nouveau style, il faut que ça commence à exister pour de vrai".  C'est en annonçant aux gens de notre petit groupe que j'allais faire une mixtape, avec ce rôle de "coup d'envoi", qu'ils se sont décidés à finir certains morceaux. C'était une manière de casser un peu la coquille pour faciliter l'éclosion.

"Je n'ai pas fait cette mixtape en pensant au futur, mais plutôt en me disant : "Assez théorisé sur ce nouveau style, il faut que ça commence à exister pour de vrai"."

Ces dernières années, nous avions parlé d’Internet wave pour définir une nouvelle génération de producteurs, notamment Sunareht, que l’on retrouve chez Paradoxe Club et Overdrive Infinity. Tu voies un lien avec la Bérite ?

Aujourd'hui il n'y a pas de musique, ou en tout cas pas de scènes musicales, sans qu'Internet n'intervienne dans la collaboration entre les gens, dans la communication, dans la diffusion de la musique et de son esthétique. Mais Internet est un moyen, pas une fin en soi, et définir un courant musical par "Internet", c'est un peu un serpent qui se mord la queue. La Bérite, comme toutes les musiques de club, se vit par définition dans les clubs, c'est l'énergie des soirées qui lui donnent sa raison d'être, et j'espère qu'on ne perdra pas ça de vue. Ce sont les expériences de la vie qui nourrissent une musique, qu’il s’agisse de choses vécues online ou offline. La Bérite, ce sont des gens qui traînent ensemble, qui passent des moments ensemble les uns chez les autres, ce ne sont pas des gens qui collaborent uniquement virtuellement. Il y a des scènes comme ça, qui sont nées de la même façon, organisées autour de labels et de collectifs, dans plein de villes du monde. Je pense notamment à NAAFI à Mexico.

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Sortir cette mixtape, c’est un manifeste ? Te considères-tu comme le champion de ce style ?

Je n'aime pas trop le mot "manifeste", je dirais plutôt "mode d'emploi". Avec cette mixtape, je donne des exemples de ce qu'est la Bérite, je mets en avant les premiers morceaux et les prototypes du genre, je crée des associations qui donnent des pistes sur ce que pourrait être l'état d'esprit de la Bérite en superposant des morceaux, et je mets en valeur les influences des styles qui font qu'on en est arrivés là, c'est pour ça qu'il y a du coupé-décalé, du logobi, de l'afro trap, Francko et Maahlox le Viber, parce que la plus grosse influence de la Bérite, c'est ça. Et j'ai aussi essayé de dresser une sorte de continuum entre la french touch à la Roulé, les trucs de house française plus rythmés comme DJ Gregory et son projet Africanism, et les trucs de Bambounou et French Fries qui s'inspiraient de la UK funky vers 2009-2010, pour montrer qu'on peut aussi inscrire la Bérite dans la continuité de ces mouvements, même si elle a ses codes à elle. C'est important pour tout mouvement d'avoir un champion, mais moi je me vois plutôt comme un incubateur. Les champions ce sont les producteurs de Bérite, qui vont bientôt prendre la parole en sortant leurs morceaux.

"Quand des gens qui n'ont fait que survoler un style essayent de s’y rattacher, sans en avoir compris les codes, sans conviction et sans passion, ça discrédite le style en question."

Tu as eu des retours d’artistes depuis que tu as sorti la mixtape ? Ils en pensent quoi ? 

Plein de DJ's et d'artistes sont intrigués et nous demandent de leur envoyer des morceaux, et dans le cas des Français, on sent que les gens attendaient quelque chose comme ça depuis longtemps. Ça fait plaisir et j'ai l'impression que ça sert à quelque chose. Les producteurs dont les premiers jets sont sur la mixtape vont prendre leur temps et sortir des trucs solides, petit à petit. Je commence à avoir accumulé un peu d'expérience et j'ai vu des mouvements musicaux aller et venir, et ce que je leur ai dit c'est de battre le fer tant qu'il est chaud, certes, mais aussi de prendre le temps de construire un truc solide, de ne pas se le faire absorber par des trucs trop gros, trop tôt.

DJ Gregory - Block Party - Africanism

Sortir de l’underground, ça peut être dangereux ?

La notion de "sortir de l'underground" varie selon l'appréciation de chacun ; si on se pose ces questions-là, on ne fait rien du tout. Mais quand des gens qui n'ont fait que survoler un style essayent de s’y rattacher, sans en avoir compris les codes, sans avoir communiqué avec les gens qui en sont à l'origine, et en le faisant mal, de manière cheap, bâclée, sans conviction et sans passion, ça discrédite le style en question. Ça finira par nous arriver un jour où l'autre, mais avant que ça arrive, il faut que la Bérite ait des bases solides pour que le public arrive à discerner le bon du mauvais. C'est pour ça qu'il va falloir être un peu protecteur au début, le temps que notre progéniture grandisse et puisse se défendre toute seule. Et ça ne veut pas dire qu'on veut garder la Bérite pour nous, tout le monde est bienvenu, tant que les personnes intéressées vont au bout du truc et communiquent avec nous, viennent nous rencontrer aux soirées, se renseignent sur les origines du style et jouent le jeu.