Photo en Une : © Bernie van Vlijmen

Explorer la jeunesse d’un artiste, c’est souvent chercher dans les anecdotes, les histoires familiales et les témoignages des origines, plus ou moins hypothétiques, à un génie créatif qui se manifeste par la suite. Chez Ron Trent, la spéculation s’avère inutile ; son talent se dévoile dès 14 ans, en soufflant les sound systems de tous les clubs des États-Unis. "Altered States", c’est le premier titre qui révèle le jeune Trent en 1990 sur Warehouse Records, le label éponyme du club de résidence du "Godfather of House" Frankie Knuckles. De ce track de 14 minutes, une chevauchée brute, deep et hypnotique, le producteur de Chicago a marqué la scène house d’une empreinte indélébile, bien qu’il le qualifie lui-même d’"élémentaire".

Ron Trent - Altered States

Depuis, Ron Trent a sorti une cinquantaine de releases ; sur les gros labels de l’époque – Cajual, Clubhouse, Peacefrog –, mais surtout dès 1994 sur son propre label Prescription, cofondé un an plus tôt avec Anthony Pearson, alias Chez Damier – déjà producteur, lui aussi, d’un track retentissant : "Can U Feel It" (à ne pas confondre avec le track légendaire de Mr. Fingers) sorti en 1992 sur KMS, le label de Kevin Saunderson. L’histoire de Trent, qui reprend la gestion de Prescription lorsque Chez Damier se dédie à leur second label Balance, pourrait être racontée par l’énumération des producteurs et DJ’s qu’il a fréquentés, de son ami d’enfance Theo Parrish au mythique Ron Hardy, tous architectes de la musique électronique dans le triangle d’or Detroit-New York-Chicago.

Avec Prescription, Ron et Chez, plus souvent crédités sous leur alias commun Chez N Trent, ont apporté à cet édifice une deep house spirituelle, ciselée de ses infrabasses profondes à ses lignes de percussion éthérées. Word, Sound and Power, ce sont les trois piliers qui définissent ce son. "C’est ce qui fait de la musique un langage universel : Power, c’est sa force motrice. Word, c’est la parole, la voix, le tout premier instrument."

Ces trois mots, ce sont aussi le titre d’une compilation d’anthologie du label à venir sur Rush Hour. La "Prescription Box" sortira le 20 février en vinyle (6xLP), le 6 mars en CD, et contiendra 24 tracks, dont quelques hymnes tels "Morning Factory", "Piano Track" et "Foot Therapy", ainsi que plusieurs inédits et des contributions de USG, Warp Dub Soundsystem, Angora... Plus de 20 ans après la fondation de Prescription, la house se souvient-t-elle de ses racines ? Réponse en entretien avec Ron Trent.

Chez N Trent - Morning Factory

"Si tu décides de créer quelque chose, tu dois reprendre de flambeau de ceux qui t’ont précédé et devenir un phare à ton tour."

Prescription Records a été fondé par Chez et toi en 1993. Sortir ce sextuple LP d’anthologie aujourd’hui, c’est une consécration ? 

Oui, cela signifie que Prescription représente un moment important dans l’histoire de la dance music, mais surtout que ce son est toujours pertinent aujourd’hui. Ce que je trouve intéressant, c’est qu’intégrer cette histoire ne signifie pas devenir un reliquat. L’histoire est un outil pour façonner la culture à venir : sans elle, toute culture – qu’elle soit musicale, picturale – se bâtit sur des fondations instables.

Comprendre l’histoire d’un mouvement permet de le faire évoluer ?

Connaître son héritage est essentiel ; les artistes qui nous ont précédés avaient tous une vision, un lieu qu’ils voulaient atteindre. Si tu comprends cela, tu pourras faire ton propre truc tout en restant authentique. Prends la house music : elle sera toujours profondément liée à l’endroit où elle est née, elle conserve un sens originel malgré le fait qu’aujourd’hui, le terme est employé à tort et à travers. Tant qu’il y aura des artistes fidèles à leurs racines, ces tentatives de réappropriation n’auront aucune incidence sur la richesse culturelle de la house.

"Avec l’essor d’Internet et des formats digitaux, beaucoup de gens passent à côté de l’échange viscéral que l’on peut entretenir avec la musique."

Tu as eu l’opportunité de rencontrer en personne nombre de fondateurs de la house entre New York, Chicago et Detroit, mais il en va autrement des générations plus jeunes, ou simplement nées dans d’autres pays. C’est difficile pour elles de comprendre la "vraie" house ?

La house a un lieu de naissance, certes, mais c’est avant tout une communauté, fédérée autour d’un principe supérieur : la musique d’abord. L’essence authentique de la house, c’est un lien suprême entre l’écoute du son et les sensations qu’elle procure, les sentiments intimes qui en surgissent. Cette culture, je dirais même cette éthique, prend son fondement dans l’underground, et c’est ce qui la rend universelle. Tous les styles de musique prennent d’abord forme dans l’underground, le secret : en cela, ils accompagnent l’histoire de l’humanité. Le problème aujourd’hui, ce n’est pas l’endroit où tu habites, c’est plutôt la manière dont tu t’informes. Avec l’essor d’Internet et des formats digitaux, beaucoup de gens passent à côté de l’échange viscéral que l’on peut entretenir avec la musique. Selon moi, c’est d’abord un art social, un investissement physique.

Ron Trent - Piano Track

Internet reste pourtant un outil de découverte incomparable.

Certes, mais il développe chez les gens un sentiment de puissance artificiel, dès lors qu’ils ont soudainement accès à un nombre incalculable d’informations. Ils oublient que la réelle connaissance vient de l’expérience.

Pour ta part, par quel biais étudies-tu la musique ?

Principalement en collectionnant des disques, en lisant. Lorsque j’étais jeune, j’ai aussi pris quelques cours académiques, je regardais des documentaires, j’écoutais beaucoup d’enregistrements. Aujourd’hui, je dirais que la vie elle-même est devenue mon terrain d’étude, à travers les interactions sociales et spirituelles que j’entretiens avec elle. Cela peut paraître caricatural, mais au bout du compte, un artiste doit être capable de projeter tout son être, toute son énergie dans ce qu’il fait, qu’il s’agisse de passer des disques, jouer d’un instrument, produire des morceaux. Si tu décides de créer quelque chose, tu dois reprendre de flambeau de ceux qui t’ont précédé et devenir un phare à ton tour.

"Ce qui fait l’âme d’un set, ce sera toujours la personne derrière les platines."

Une personne qui illustre bien ce que tu dis est David Mancuso, le fondateur du Loft. Il a très peu enregistré comme DJ, mais il incarne une conception de la dance music à travers son style de vie.

Oui, David Mancuso est le fondateur de ce que nous faisons aujourd’hui, un architecte de la "culture club". Sa connaissance, son style et son éthique, c’est l’ADN d’une école de pensée, une philosophie et une approche du DJing qui ont influencé les dancefloors du monde entier. Il nous a appris qu’un DJ doit avant tout savoir raconter une histoire, créer une ambiance lorsqu’il se présente au public.

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La technologie, les nouvelles manières de mixer ne changent rien à cela ; ce qui fait l’âme d’un set, ce sera toujours la personne derrière les platines. David savait aussi la valeur d’un bon sound system, l’importance de diffuser la musique dans sa forme la plus pure et non pas contaminée par divers filtrages.

Il y a beaucoup de DJ’s avec cet état d’esprit dans le circuit actuel ?

Pour être honnête je n’en ai pas l’impression, mais je m’assure de rester connecté avec les personnes qui comprennent ce que nous faisons, qui portent la même émotion. Et je ne parle pas seulement de DJ’s : ce sont des collectifs, des promoteurs, des danseurs… Tous ceux qui arrivent à se focaliser sur le contenu, à s’extirper de ce système de noms, de marques propre à la pop culture. Nous avons besoins de personnes avec une énergie fédératrice : c’est ce qui se trouve au fondement de la house music, et c’est grâce à cela qu’elle perdurera.

World Sky & Universes (aka Ron Trent) - The Answer