Photo en Une : © Eva Vlonk


Tu as déjà pas mal de gens qui te soutiennent, mais pour ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu nous raconter d’où tu viens ?

C’est difficile de raconter tout ça car tout est allé très vite. Pour tout te dire, j’ai commencé à mixer il y a deux ans maintenant. J’ai fait mes débuts sous un alias différent, Renée, un prénom qui peut avoir une consonance masculine. À mes débuts, je voulais un peu cacher le fait que j’étais une femme. Pour moi, ça n’avait pas d’importance. Je ne voulais pas que les gens viennent me voir parce que j’étais une femme. A cette époque, je préférais rester dans le mystère, je ne prenais aucune photo par exemple, j’étais juste concentrée sur la musique. Ensuite, quand mon premier EP fut prêt, j’ai voulu le signer mais le nom "Renée" était déjà pris. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il fallait peut-être que je m’approprie un nom fort, quelque chose que je pourrais utiliser sur le long terme. L’utilisation de mon vrai nom m’est apparue comme une évidence. C’est aussi à ce moment que j’ai choisi de me montrer en tant que femme. J'ai décidé d'être juste moi-même.

© Maxime Byttebier 

Comment expliques-tu ce succès aussi fulgurant ?

Franchement, c’est très difficile à comprendre. Au début, j’avais fait le choix de ne pas jouer tous les week-ends. Je voulais faire ce qui me plaisait et ne pas être soumise à la pression régulière de devoir jouer chaque fin de semaine. Le but était simplement de jouer la musique que j’aimais et si cela ne collait pas au concept de la soirée, je ne jouais pas. Par chance, il y a eu beaucoup d’offres au début, des amis que je connais depuis mes 15 ans, qui sont dans le monde de la nuit et qui voulaient me booker… La techno, ce n’est pas non plus un style qui se joue partout, il y a des lieux propres. La house, par exemple, s’accorde  avec n’importe quel endroit, c’est plus abordable. Donc au début, même si c’était difficile, il a fallu dire "non" à certains de mes amis. Les premiers six mois, je n’ai pas fait beaucoup de prestations, peut-être une fois par mois, mais au moins, à chaque fois, j’étais vraiment à ma place ! Peut-être que les gens ont fini par ressentir mon univers et l’ont accepté.

Très rapidement, tu as sorti un deuxième EP. Comment cela s’est fait ?

La sortie de mon deuxième EP sur le label Second State (le label de Pan-Pot, ndlr) tient aussi un peu de la chance. Les gars du label ont entendu mon premier EP et pensaient qu’il n’était pas signé. Ils ont pris contact avec nous et voulaient absolument que je leur fasse écouter le reste de mes productions. En Belgique, Second State, c’est vraiment une institution. Le fait qu’une Belge signe sur ce label, ça a engendré beaucoup de fierté chez les gens. Beaucoup de monde en a parlé. Cette signature m’a certainement ouvert beaucoup de portes.

"Si les gens ne lèvent pas les bras
et ne sautent pas partout, je ne suis pas contente de moi."

Pourquoi la techno ?

Ce n’est pas vraiment un choix, c’est quelque chose qui s’est imposé à moi, dans le bon sens du terme, de manière naturelle. Depuis mes 15 ans, j’ai toujours adoré la musique électronique. Je suis passée par la techno minimale, même par l’électro, mais au bout du compte, c’était toujours la techno pure et dure. Même quand j’étais beaucoup plus jeune, je n’ai jamais aimé les groupes de rock, ou la pop music, je n’ai jamais compris comment les gens pouvaient être complètement fans de cette musique (rire). Après, ado, je suis allée au Dour Festival et ce fut un choc. C’était la première fois que j’entendais cette musique. Ce fut une expérience incroyable. 

Amelie Lens @ KOMPASS


C’est ce vécu qui entre en compte quand tu composes ? Comment tu t’y prends pour créer ?

Tout dépend du track. Par exemple, pour "Exhale", j’ai d’abord enregistré les vocals, c’est peut-être l’inverse de la démarche habituelle mais c’était pour avoir une idée de l’esprit du morceau. "Life" - "Breath In Life" - "Exhale" et un massive drop. L’idée du son est venue avec le break, le vocal et le drop. Evidemment, une fois que j’ai eu tous mes éléments, j’ai commencé le morceau avec les arrangements, et le reste est arrivé naturellement. C’est un peu bizarre, car c’est un peu le contraire de la marche à suivre, mais c’est comme ça que je fonctionne. Je travaille très vite en studio, mais la finition d’un track prend plusieurs semaines. Je le teste devant un public, je regarde sa réaction, et je le change en conséquence, c’est donc un procédé qui dure longtemps. Il faut que le morceau soit arrivé à maturité pour qu’il sorte. Je veux composer des titres de peak time. Si les gens ne lèvent pas les bras et ne sautent pas partout, je ne suis pas contente de moi.

Y a-t-il des moments dans ta vie ou dans ta journée où tu te sens plus créative que d’autres ?

Je dirais que je suis plus créative après le week-end. Parce que j’accumule beaucoup d’influences pendant ces quelques jours. Les sets des artistes qui me succèdent et me précèdent dans une teuf m’inspirent beaucoup également. Que ce soit pour eux ou pour moi, je fais toujours attention à la manière dont les gens réagissent. Quelques fois, je suis déçue de la manière dont le public réagit à certains morceaux, je me demande donc "qu’est-ce qu’il manque ?" ou "comment cela pourrait fonctionner différemment ?". Ça me donne toujours des idées pour mes tracks.

"Je ne participerai jamais à des soirées 'women only'. On ne va pas faire des soirées 'male only', ça n’a pas de sens."

Comment appréhendes-tu l'exercice du DJ set ?

Beaucoup de mes collègues sont dans leur bulle et ne regardent pas ce qu’il se passe autour et sur le dancefloor. Personnellement, c’est tout l’inverse. Je fais attention à la moindre émotion du public, au moindre mouvement. Si je n’arrive pas à lui faire ressentir quelque chose, je suis carrément frustrée et mécontente. Je veux vraiment leur donner de l’énergie. Certains peuvent me taxer de "crowd pleaser", mais je m'en fiche. Il m’arrive de commencer avec des sons un peu deep mais la plupart du temps, je passe rapidement à des sons plus puissants. Je mixe aussi très vite pour que les gens ne s’ennuient pas et aussi parce que je suis quelqu’un qui s’ennuie rapidement. Il faut aussi faire connaître des sons différents à ceux qui sont venus te voir, les amener vers autre chose. Profiter de l’ouverture que les gens ont pour toi et leur proposer des sons qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre.


Lors de ta tournée Exhale by Amelie Lens, tu as joué notamment avec Marcel Dettmann en Belgique. Qu’est-ce que ça fait de partager des platines avec un pilier comme lui ?

Je ne vais pas le cacher, c’est un de mes héros. J’étais très nerveuse parce que je passais après lui. Quand tu passes après quelqu’un comme lui, qui laisse le public chauffé à bloc, il faut assurer. Ca met beaucoup de pression. En réalité, il était tellement sympa, tellement accessible, que ça a fait retomber le stress. J’ai su qu’il n’allait pas me juger. Il est resté pour voir mon set, ça donne confiance et ça montre une forme de respect. C’était un moment incroyable. Quand j’avais 15, 16 ans, je le voyais du fond d’une salle et je pensais que je n’allais jamais pouvoir le rencontrer, ce n’était même pas concevable. Et là, tu te retrouves avec lui en train de manger. Ca fait drôle mais il est tellement chaleureux qu’on s’habitue très vite. Certains des artistes que je regardais du fond de la salle il y a quelque temps, qui sont mes idoles, deviennent finalement des amis, ils sont très abordables, on fait la fête ensemble et on passe de très bons moments. C’est quelque chose dont je suis très heureuse.

Amelie Lens @ Fuse - Nachtschaduw

Quel est ton regard sur la scène électronique belge actuelle ?

C’est très différent selon les régions. Par exemple, selon moi, la Wallonie préfère les sons plus industriels qu’en Flandres, plus easy-techno. En tout cas, je ressens ça comme ça. La plupart des clubs sont axés sur la techno, pour nous, c’est un véritable bonheur.

Comment tu te positionnes par rapport à ceux qui sont surpris quand ils voient une femme derrière les platines, et qui considèrent ça comme une exception ?

(Elle mime le geste de tirer au pistolet) Non, plus sérieusement, j’essaye de montrer qu’il n’y a pas de différence. Par exemple, des soirées "women only" je n’en ferai jamais, c’est carrément sexiste. Je ne comprends pas. On ne va pas faire des soirées "male only", ça n’a pas de sens. Je ne joue pas sur ma féminité. A l’inverse, il y a certains festivals qui doivent avoir des quotas, par exemple 60 % d’hommes et 40 % de femmes, ça non plus, je ne le comprends pas. C’est forcé. Pour moi, on est tous les mêmes. Au niveau de la production, j’en entends certains dire que, parce que je suis une femme, j’ai un "ghost producer". C’est assez énervant, mais j’essaye de rester ouverte et de comprendre ces clichés. Je sais aussi que ça a des avantages d’être une femme. Je ne vais pas mentir. Je préférerais qu’il en soit autrement mais le fait que je sois une femme et que l’on soit peu nombreuses sur la scène belge a dû jouer aussi sur le lancement de ma carrière. C’est malheureux mais c’est comme ça. Cependant, le public commence à comprendre et à voir de plus en plus de femmes, les mentalités finiront par changer.

Vous pourrez retrouver Amelie Lens pour la soirée du Nouvel An, au FCKNYE de Bruxelles. Plus d'informations sur l'évènement Facebook

On vous laisse avec le second EP d'Amelie Lens, Let It Go, sorti sur Second State :