Photo en Une : ©Larissa Araz

En bonus (parce qu'on en a jamais assez), une courte vidéo sauvage et inédite d'une de leurs improvisations, réalisée juste avant leur concert au Jazz café à Londres, le 9 septembre dernier.

Yussef Kamaal - Impro @ Jazz Cafe (London)

Tout a commencé lors d’une soirée d’errances digitales, avec la découverte d’une poignée d’EPs signés par un mystérieux Henry Wu. On s’éprend d’abord de "Just Negotiate" et de ses mélodies soulful, puis on jette une oreille en direction du non moins groovy "Good Morning Peckham", faisant allusion au quartier du South London dont est issu son auteur. La brillante alliance de house et de hip-hop qui nous est offerte entraîne un peu plus loin notre flânerie.

Vient alors l’apothéose. Une Boiler Room parue en 2015, laissant présager l’existence d’un projet live du nom de « Yussef Kamaal » initié par le Britannique, nous plonge au beau milieu d’une jam session. Un synthé, une batterie, et une basse. Le choc est instantané. Le désir d’en entendre davantage également (la vidéo ne fait que 14 trop courtes minutes). L’information manque, mais la nouvelle finira par tomber en juin dernier : un album est à paraître en 2016 sur Brownswood, le label porté par Gilles Peterson. Invité durant l’été par les Parisiens de La Mamie’s à passer des disques à La Ferme du Bonheur, nous avons saisi cette occasion pour rencontrer Henry « Kamaal » Wu.

Henry Wu presents The Yussef Kamaal Trio Boiler Room London Live Set

26 ans, ex-livreur, DJ, producteur, et compositeur

Il y a fort longtemps déjà qu’Henry a posé pour la première fois ses mains sur un instrument de musique. Tâtonnant d’abord les percussions à l’âge de 10 ans, le touche-à-tout progressera petit à petit vers l’électronique et les claviers : « Quand tu es musicien, tu dois connaître plusieurs instruments et être capable de faire un peu de tout. J’ai toujours aimé expérimenter de nouveaux projets. J’ai fait de la batterie, mais mon truc, c’est le piano. Les claviers, le Rhodes, les synthés… Il en existe tellement qu’on peut créer des sons à l’infini. »

"Il y a une recherche massive de jazz dans ma génération"

À Peckham, son quartier, il joue avec ses amis, ses voisins, qui l’appellent « Wu », du nom de sa mère d’origine chinoise. Ensemble, ils montent des groupes et s’essaient au jazz et au funk. « J’aime le live. Mais parfois, ce n’est pas évident de gérer quatre ou cinq personnes. » Alors, parallèlement à l’impro’, il branche ses claviers à son laptop, et joue seul. En 2014, il abandonne son job de livreur pour faire de la musique son travail à plein temps, avec le projet solo « Henry Wu » : « Le Djing et le live sont deux choses que j’aime beaucoup. Quand tu joues dans un groupe, tu en es vraiment dépendant, tu puises ton énergie en lui, mais aussi dans la foule. Quand tu passes des disques, tu ne dépends que du public. Le live a un côté beaucoup plus spirituel, mais j’aime les deux. »

Yussef Kamaal - Yo Chavez (from the album Black Focus)

My generation

Henry Wu fait partie de cette vague de musiciens – à l’instar de son compatriote Floating Points pour ne citer que lui – qui puisent leur inspiration dans le jazz et ses dérivés en se les réappropriant pour créer leur signature sonore. « Il y a une recherche massive de jazz dans ma génération. C’est devenu assez cool d’écouter de la soul, du Stevie Wonder, du Marvin Gaye… Il y a eu ces films sur Miles Davis et sur Chet Baker. Tout ça arrive au même moment, et le public est en demande de musique live. Je crois que l’âge du rock indé est mort, remplacé par des mecs comme Thundercat, Kamasi Washington, ou Robert Glasper. »

"Je crois que l’âge du rock indé est mort, remplacé par des mecs comme Thundercat, Kamasi Washington, ou Robert Glasper."

Cette musique qu’il aime à jouer, Henry la considère comme l’aboutissement inconscient de ce qui l’a bercé durant des années. Si le Bitches Brew de Miles Davis a pu lui sembler lourd à digérer parce que trop abyssal, Head Hunters fera quant à lui figure de révélation : « Herbie Hancock est ma plus grande source d’inspiration en tant qu’artiste. Il a fait mon éducation. J’ai grandi avec lui et en écoutant du jazz fusion, de la musique des 70s, du garage, de la house, mais aussi du hip-hop et énormément de broken beat. »

Head Hunters | Herbie Hancock | 1973 | Full Album

Kamaal meets Yussef

« Yussef et moi, on a une vraie connexion. C’est très spontané, on ne prévoit jamais rien. Nos manières de jouer sont complémentaires. C’est un monstre, il est fou. » Flash-back. En 2007, le jeune Henry traîne dans les jazz nights londoniennes, où il joue régulièrement avec ses potes. Il a entendu parler de Yussef Dayes, alors âgé de 14 ans, et du groupe qu’il a monté avec ses deux frères : « C’était déjà le meilleur batteur du sud de Londres. J’ai toujours été un grand fan de ce mec. Ce soir-là, je devais passer après son groupe. Ils étaient tellement bons que j’ai refusé de jouer. » Ils se recroiseront à plusieurs reprises.

"Yussef et son groupe étaient tellement bons que j’ai refusé de jouer"

Plus tard, son projet solo alors amorcé, on propose à Henry Wu de jouer en live. « J’ai voulu inviter Yussef, mais à ce moment-là il était très occupé. Il jouait avec Aloe Blacc. Puis j’ai fini par le kidnapper (rires). J’ai réussi à l’emmener en studio. Je ne voulais pas être seulement Henry Wu, je voulais aussi être lui. C’est comme ça qu’on a commencé le projet Yussef Kamaal. »

Yussef Kamaal

Le duo s’entoure d’un bassiste, fait quelques gigs au Ronnie Scott’s, mais n’existe pas encore tout à fait officiellement. C’est alors que Gilles Peterson, le maestro du digging au flair affûté qui avait déjà passé plusieurs morceaux de Henry Wu dans son radio show sur la BBC, les propulse sur la scène des Worldwide Awards et leur propose de sortir un disque. « Je sentais qu’il comprenait la musique plus que qui que ce soit, et Brownswood est une belle maison pour une longue relation, alors on s’est dit : « Enregistrons nos sets. » En février 2016, un studio est booké durant deux semaines. Le mixage durera plusieurs mois.

Henry Wu presents Yussef Kamaal Worldwide Awards

La Focus noire

Dans le South London, dealers, flics, teens émancipés et middle class heroes roulent tous en Ford. Focus, de préférence. « L’album s’appelle Black Focus, parce que c’est le nom de ma voiture (rires). J’ai une Focus noire. On mettait tout notre matériel dedans. C’était un peu notre bureau. Quand on voulait donner rendez-vous à quelqu’un, on lui disait : « On est dans la Focus noire. » C’est une voiture très banale, surtout dans le sud de Londres. »

"La musique, c’est notre moyen de survivre, désormais."

L’histoire que raconte ce premier LP, sorti le 4 novembre, Henry nous la confie : « Ce sont les expériences de vie de Yussef combinées aux miennes. C’est l’histoire d’une lutte. La musique, c’est notre moyen de survivre, désormais. J’ai une fille, alors je n’ai plus d’autre choix que de réussir là-dedans. C’est aussi la somme de nos émotions : la joie, l’extase, l’amour, la tristesse. C’est ma seule manière de les exprimer et de les canaliser. Yussef a perdu sa mère l’année dernière, alors qu’on venait de commencer le projet, et ma fille est née en 2015. C’est assez symbolique, dans un sens. Alors on leur dédie cet album. »

Yussef Kamaal - Lowrider

On ne saurait que trop vous recommander d’écouter cet excellent disque, et de vous laisser happer par la beauté contemporaine du dialogue voluptueux et intense qui se tisse entre batterie et piano, morceau après morceau, dans un chahut gracieux où jazz fusionne avec funk, afrobeat, et hip-hop. Et d’aller assister à la performance live parisienne des deux jeunes prodiges ce jeudi 17 novembre dans le cadre des 10 ans du collectif J.A.W., à la Machine du Moulin Rouge, aux côtés de Theo Parrish et Jim Irie. Après tout, c’est bel et bien sur cet exercice que se fonde le projet mené par les deux Britanniques. Une réminiscence de ces lointaines jam sessions entre copains : « Yussef Kamaal, c’est un peu la même chose, mais avec plus de maturité. »

Le mot de Gilles Peterson : « Après qu’ils aient joué aux Worldwide Awards en janvier, j’ai été déterminé à signer Yussef Kamaal sur mon label, Brownswood. Ils m’ont ramené à ma jeunesse, à cette époque où des groupes comme Hi Tension, Freeez, et Light of the World revigoraient toute une nouvelle génération de clubbers. Si on ajoute à ça l’intérêt actuel pour la club music live et le jazz, Yussef Kamaal remplissent le mieux toutes ces cases à mon sens, en représentant la scène du South London avec une approche nouvelle et pleine d’audace de la performance live…! J’aime ces mecs. »

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