David Mancuso nous quittait le 14 novembre 2016, à l'âge de 72 ans. Il avait atteint la postérité en étant le fondateur du légendaire club new-yorkais le Loft. Ce lieu était en réalité l'appartement de Mancuso qu'il avait transformé en espace de fête afin de contourner la législation en vigueur sur l'alcool et les horaires de fermeture. Prescripteur de mixité sociale et d'un certain esprit du clubbing, il est rapidement devenu l'une des figures de proue du monde de la nuit dans les années 70. Également reconnu pour sa discrétion et son amour pour la bonne musique, il savait faire preuve d'une intransigeance extrême en matière de qualité sonore, "n'hésitant à proscrire l'usage de la table de mixage pour ne pas altérer le son", comme le révèle le site de la RBMA. Le journaliste avait pu recueillir le témoignage de Mancuso lors d'un passage à New York. En voici quelques extraits. 

"J’ai visité des clubs qui vibraient tellement fort que cela faisait aussi office de nettoyage à sec — comme si la sono était plus importante que la musique."

Quelle était sa philosophie en matière de fête ? Comment voulait-il retranscrire au mieux les intentions de l'artiste ? Sa réponse est claire, tout comme sa pensée : "Ce n'est pas la sono qu'il faut entendre, mais bien la musique. Je n’ai jamais réussi à trouver la pièce idéale pour y arriver. Je voulais qu’on pénètre dans un lieu et qu’on entende le son sans même voir les haut-parleurs. Les haut-parleurs doivent être complètement invisibles. Idéalement, je rêve d’un lieu où l'on pourrait dissimuler les enceintes. Le public ne devrait pas savoir combien il y en a ni où elles sont placées. La pièce devrait être remplie de musique, c’est la structure qui diffuse le son."

Mancuso ne se fait pas prier pour illustrer ses mots : "J’ai visité des clubs qui vibraient tellement fort que cela faisait aussi office de nettoyage à sec — comme si la sono était plus importante que la musique. C’est complètement inutile. Ce n’est pas ce que le musicien avait en tête." Des paroles qui transmettent bien la vision de puriste du fondateur du Loft.

"Il y a ceux qui se servent d’une table de mixage pour imposer leur patte, en modifiant la hauteur des morceaux par exemple. Je suis absolument contre ça."

Nous vous racontions dans notre article que Mancuso proscrivait quelques fois l'utilisation des tables de mixage au Loft, une manière de faire dont il se justifiait parfaitement : "Ce n’est qu’un composant en plus. Moins on a de composants, plus le son sera transparent. Il faut se restreindre au minimum. Même au bout du meilleur télescope de la planète, il y a une lentille. C'est la même chose avec les composants audio : bien qu’il y en ait d’excellentes, ils teintent invariablement le son. Le système son est censé représenter l'intention originale de l’artiste. Il y a deux raisons pour utiliser une table de mixage. La première, c’est bien entendu pour mixer un disque avec un autre. Autrement dit, vous cherchez à éviter les pauses entre les morceaux, vous voulez qu’il y ait un flux sonore continu, ce qui peut se comprendre. Après, il y a ceux qui se servent d’une table de mixage pour imposer leur patte, en modifiant la hauteur des morceaux par exemple. Je suis absolument contre ça. Chaque fois que l’on joue avec les fréquences, on travestit l’idée originale de l’artiste."

Même lorsque le journaliste lui fait remarquer qu'une table de mixage est quand même bien pratique pour mixer les sons ensemble, Mancuso reste sur ses positions : "Bien sûr. Mais selon moi, le public n'a pas besoin de cela pour se laisser entraîner par la musique. Je suis d’avis qu’il faut plutôt mettre la musique au premier plan et essayer de reproduire ce que les musiciens ont créé. Ma démarche est probablement trop puriste, mais moins on intervient, mieux c'est."

The Loft @ New York

"La règle numéro un d’une soirée : garantir la sécurité du public, en veillant autant à respecter la capacité de la salle qu'à protéger l’ouïe des gens qui y sont."

L'un des cheval de bataille du très engagé David Mancuso était la mixité sociale. Cet état d'esprit le poussait à rassembler toute sorte de gens dans ses soirées. Il explique pourquoi : "J’étais souvent en désaccord avec ce que je voyais dans les soirées, que ça soit la sono ou ce qui se passait à l’entrée. Je voulais éviter tout cela, et en faisant les choses à ma façon, j’ai pu promouvoir une certaine forme de progrès social. Nous n'avons jamais mis en place de dress code par exemple. Nous n'avons pas de limite d'âge non plus puisque nous ne vendons pas d’alcool. Les gens viennent vraiment de tous les horizons, et dès que les classes sociales commencent à s’entremêler, le progrès social s’installe."

Une diversité que l'on retrouvait également dans la programmation : "La musique était très diversifiée aussi. On passait des disques très différents, si bien que les gens réalisaient qu’ils pouvaient tout aussi bien apprécier Led Zeppelin que James Brown."

Mais David Mancuso, c'était aussi un respect du public, sous tous les aspects : "En soirée, les gens cherchent simplement à s’amuser. Ils veulent se sentir en sécurité et s’éclater. C’est la règle numéro un d’une soirée : garantir la sécurité du public, en veillant autant à respecter la capacité de la salle qu'à protéger l’ouïe des gens qui y sont."

Des mots qui résonnent aujourd'hui et dont certains propriétaires de club et autres organisateurs de soirées devraient peut-être s'inspirer.

Retrouvez l'intégralité de l'interview de David Mancuso sur le site de Red Bull Music Academy.

Andwella - Hold On Your Mind - Top 100 des tracks du Loft par David Mancuso