"À l’époque, une soirée trance, c’était un rituel, quelque chose de vraiment mystique… Il fallait vraiment avoir la tête bien accrochée si tu ne voulais pas perdre des bouts en route. Je connais des gens qui sont devenus fous…"

Yeux rieurs, crâne dégarni et joues rebondies, Laughing Buddha (le Bouddha rieur, en français) porte bien son nom. Assis derrière le bureau de son studio, le DJ originaire de la banlieue londonienne se remet du week-end. Une soirée à Salzburg, puis un festival à Milan pour Halloween. Jeremy Van Kampen est tout sourire, même s’il avoue être nerveux face à l'exercice de l'interview. « Je préfère laisser la musique faire le boulot et parler pour moi », blague-t-il.

Et elle le fait, le boulot. Depuis 22 ans, les rythmes psychés du Britannique résonnent dans les plus grandes scènes de la planète : Boom Festival, Ozora, Universo Parallelo, Lost Theory. De nuit, ou de jour – son horaire préféré est le petit matin –, le DJ envoie ses basses puissantes et ses synthés saccadés : « Full-on, psytrance… Je me fous des étiquettes. Ce qui est sûr, c’est que je ne fais pas de progressive ! » D’un geste de main, Laughing Buddha écrase ces cases dans lesquelles on essaye de le ranger. « Dans les années 1990, quand j’ai découvert ce milieu, il n’y avait que la trance psychédélique à 130 BPM. Rien de plus. »

Changement d’orbite

Avant de devenir un DJ que les organisateurs s’arrachent tous les week-ends – Autriche, Allemagne, Dubai et Impact Festival, en back to back avec Outsiders en novembre –, Laughing Buddha était de l’autre côté de la barrière. Sous le feu des rayons laser qui balayent le public : « Un pote qui revenait de Goa m’a fait rentrer dans le cercle très fermé de la trance londonienne dans les années 1990. Rien à voir avec aujourd’hui : il fallait connaître quelqu’un, sinon tu passais la soirée sur le trottoir d’en face ! ».

Réservée à un petit nombre d’initiés, la trance psychédélique n’avait à l’époque rien à voir avec le milieu trance d’aujourd’hui, où les artistes aux cachets monstrueux se produisent sur des scènes de plusieurs milliers de personnes. Où les soirées essaiment les centres-villes à la même vitesse que le BPM de la high-tech. Laughing Buddha se souvient, le regard lointain : « À l’époque, une soirée trance, c’était un rituel, quelque chose de vraiment mystique… Il fallait vraiment avoir la tête bien accrochée si tu ne voulais pas perdre des bouts en route. Je connais des gens qui sont devenus fous… »

Le XXIe siècle ? Société du spectacle et du divertissement, diront les réactionnaires et les puristes. N’empêche. La planète trance a changé d’orbite. Une des manifestations de ce bouleversement, explique le Britannique, nostalgique des années 1990 où « la soirée, ce n'était pas le DJ, mais le public », réside dans le trance star-system. Il se souvient qu’au début des soirées underground de Notting Hill, dans la banlieue de Londres, « on ne savait même pas où était le DJ dans la salle ! Aujourd’hui, les scènes sont énormes. Tout le monde regarde dans la même direction : tous les regards sont dirigés vers le DJ. » Pas question pour lui de céder aux sirènes de la starification. Ses yeux brillants et ses grands gestes en témoignent. « Ce qui me fait vibrer, ce sont les soirées à 500 personnes. C’est là que l’échange d’énergies avec le public est le plus fort. » Ses doigts dessinent une spirale. Celle de l’énergie qui voyage sur le dancefloor.

Tornade digitale

Au crépuscule du XXe siècle, Ajja, Arjuna ou Avalon n’étaient pas ceux qui faisaient vibrer Jeremy Van Kampen. Ses références ? Total Eclipse ou Hallucinogen. « Ces gars-là, tu les reconnaissais dès les premières notes : à l’époque, tous les groupes avaient un set-up différent. C’était leur patte. Celui qui utilisait un Roland SH101 ne faisait pas du tout le même son qu’un mec qui utilisait un Korg MS20 », se souvient celui qui a commencé la production de trance psychédélique… par un investissement d’environ 15 000 euros. Une somme astronomique en 2016, mais nécessaire pour qui voulait se lancer dans la production de musique électronique à l’époque.

"La trance devient froide, abstraite"

Avec la distance de celui qui a vécu la révolution digitale, le DJ de 45 ans pose un regard ambivalent sur le phénomène : « Maintenant, avec un simple ordinateur, tu crées un track. Le problème, c’est que tous les DJ's ont accès au même matos, aux mêmes logiciels. » Pour Laughing Buddha, La conséquence s’énonce simplement : pour obtenir un son unique, il faut bosser dix fois plus.

Laughing Buddha - Sacred Technology

Son album Sacred Technology, sorti en 2010 sous le label de Nano Records, exprime toute l’ambiguïté du rapport que le producteur britannique de trance psychédélique entretien avec la technologie ; outil dangereux, car la création d’un track à partir de sons purement digitaux « ne trouve aucun écho en nous. La trance devient froide, abstraite ». La mise en garde du Britannique est claire. Il ne sourit même plus.

Dangereuse technologie, certes, mais aussi porte d’accès à un réel transcendé. « Avec les machines, on peut aujourd’hui recréer l’expérience du rituel tribal. Dans mes tracks, je sample le bruit de bouts de bois qu’on entrechoque, des cris d’oiseaux, des ambiances prises dans les forêts. » Des sons organiques ensuite déchirés, tordus, distendus. Des sons créateurs de connexions émotionnelles. Le sourire de Laughing Buddha est revenu, lorsqu'à grand renfort de gestes et d’images, il dessine quelque chose dans les airs pour exprimer ce qu’il voit quand il est devant ses machines. Un mandala humain.