Est-ce qu’on prend des risques financiers en montant un festival de dub en 2016 ou est-ce que le fait d’être dans une niche protège des aléas du métier ?

On prend des risques oui, d’autant plus que nous n’avons aucune subvention, hormis quelques aides des sociétés civiles comme l’Adami, la Sacem… Mais en quatorze ans, nous n’avons jamais trouvé le moindre partenaire financier privé. Nous avons des médias pour nous aider et des brasseurs, mais sur Paris seulement. En régions, nous n’avons pas les recettes du bar. Donc forcément, il y a un risque important de la part du producteur. Télérama mettait un peu d’argent au début, mais aujourd’hui, ils se contentent d’imprimer des affiches, et d’en faire la publicité, ce qui a une valeur.

Qu’est-ce qui fait que vous n’ayez jamais trouvé de partenaire privé ? C’est parce que le dub n’est pas très vendeur ?

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Depuis quatorze ans, on a démarché des tas d’annonceurs, du Crédit mutuel à Puma, Carhartt, des marques qui sont en adéquation avec la population qui écoute du dub. Même si le dub n’arrête pas de grossir, et qu’on voit de plus en plus de dub corners dans les festivals reggae, beaucoup ne savent pas ce que c’est. La preuve, plein de gens demandent : “C’est quoi la dub ?” (Rire.)

Et ceux qui connaissent ont souvent une image de gens alternos, fumeurs de pétards, limite punks à chien, ce qui est loin d’être le cas quand on voit le public du Télérama Dub, qui n’a cessé de rajeunir. Le dub n’a pas le côté glamour et sexy de l’électro, sur lequel tout le monde se bouscule. Ce n’est pas non plus le rock, qui est entré dans le domaine public. Est-ce que le nom Télérama complique les choses ? Peut-être pour les autres médias, qui hésitent à parler d’un concurrent. Les Inrocks doivent connaître le même problème.

Que répondent ces partenaires quand vous leur faites des demandes ?

Quand on parle avec le Crédit mutuel, ils nous disent : “Ça nous demande autant de boulot de travailler sur le Télérama Dub que sur les Victoires de la musique. Mais on passe en prime time à la télévision.” C’est sûr que nous, on ne passe pas à la télé en prime time. Ce n’est pas le but non plus. En interne, on a fait des démarches via la régie publicitaire du Monde, on a mandaté des agences spécialisées, et on n’a jamais rien ramené. On ne peut pas non plus avoir de subventions publiques parce qu’on est un festival itinérant. On ne peut pas demander aux départements ou aux régions, comme le Printemps de Bourges, vu qu’on se promène ; il faudrait que ce soit l’État qui nous aide ! Bon, l’avantage, quand tu n’as pas de subventions, si elles baissent, ça ne change rien ! (Rire.) L’an passé, sur douze dates, on en a fait onze complètes malgré les attentats. Ça va mais il ne faut pas qu’on se prenne de gamelles. De toute façon, je ne crois pas que nos différents producteurs aient gagné beaucoup d’argent avec le Télérama Dub Festival.

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Ce qui assure la pérennité du festival, c’est votre fan base, qui est fidèle.

Oui, ils sont fidèles, même si ça dépend de la programmation. Le but n’est pas de faire Panda Dub et Stand High Patrol tous les ans, qui sont deux grosses locomotives. Après, les intérêts sont opposés entre le producteur, qui veut gagner de l’argent, et le programmateur, qui veut en dépenser le plus possible pour faire des line-up sexy. Nous sommes attachés au concept de création et de performances uniques, parce que je trouve qu’il y a trop de festivals qui se ressemblent. Un festival, c’est aussi un lieu de rencontres entre artistes. On essaye d’avoir une création par an et on s’y tient plutôt pas mal.

Comment est vu le festival par les artistes étrangers ? On sent chez eux une forme de respect. Le festival est-il devenu une institution pour le dub en Europe ?

Oui, je pense que le festival commence à être assez connu, notamment chez nos amis anglais, mais pas que. Il y a une résonance même aux USA, et on a fait une petite édition à Bogota en mars dernier. Les fans de dub colombiens nous connaissaient. C’est vrai que quand on a commencé, il n’y avait pas de festivals purement dub. Aujourd’hui, on a le Dub Camp, qui fait un très bon boulot, de plus en plus de soirées dub, type Dub Station, un peu partout en France, et des dub corners dans les festivals de reggae et même à Dour.

Le dub corner, c’est vraiment le côté rave du reggae.

Complètement, c’est le côté rave du reggae. Après, je vais être franc, il y a des gens qui font ça très bien, et nous, on a eu tendance à se faire embarquer là-dedans, et il ne faut pas que le Télérama Dub ne soit que du soundsystem. J’insiste dessus, même si cette année, sur les trois espaces, il y en a deux sur trois en soundsystem. Je tiens à ce que le festival puisse être une présentation de tous les aspects du dub : du live avec des instrumentistes, du soundsystem, du DJ set, du live machines. Mon petit regret, c’est qu’on a tendance à avoir des gars avec juste un laptop et une table de mixage. C’est vrai que ça coûte moins cher, mais toute cette génération des Zenzile, High Tone, Brain Damage, Improvisators Dub, a tendance à disparaître et à ne pas se renouveler. Visuellement, c’est un peu dommage.

L’une des valeurs du Télérama Dub a toujours été d’exposer la façon dont le dub se mélange aux autres cultures musicales. À quoi le dub se mélange le mieux aujourd’hui ? Quelle est la tendance ?

Aujourd’hui, il y’a une tendance à se rapprocher de la musique électronique. On voit un certain nombre d’artistes s’affranchir du skank reggae, qui est à la base du dub. Voodoo Tapes, Moresounds, Jay Glass Dub, Om Unit, des gens qu’on pourra voir au Grolsch Corner, qui s’affranchissent de l’aspect reggae du dub. Ça part dans du breakbeat, de la jungle, des choses abstract, ambient, où le skank a disparu. Ca peut être intéressant, en tout cas, c’est l’évolution du moment. Je compare souvent le reggae au blues, des genres qui évoluent par l’interprétation vocale ou avec un instrumentiste, et qui sont des musiques qui peinent un peu à se renouveler. Alors qu’avec le dub, tout est possible.

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