Alors que Jeff Mills nous prodiguait il y a deux ans quelques conseils pour bien gérer sa retraite de DJ, il ne semble pas prêt de prendre la sienne. En plus de la sortie cette année de son dernier album-concept de techno spatiale Free Fall Galaxy, un an seulement après celle de son documentaire The Exhibitionist 2, le bourreau de travail tourne avec des orchestres symphoniques et enregistre un nouvel album prévu pour 2017 (il paraîtrait même qu’il est DJ à ses heures perdues). Celui qui fut batteur avant de connaître les boîtes à rythmes renoue dans Spiral Deluxe avec la spontanéité des jam-sessions,toujours animé par une volonté de pousser plus loin les frontières de la musique électronique.

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Comment t’est venue l’idée du projet Spiral Deluxe ?

C’est un projet que j’avais envie de mettre en place depuis très longtemps, des décennies pour être honnête. J’ai été percussionniste avant d’être DJ, dans des groupes de rock et de jazz fusion. Durant toute ma carrière de DJ, j’ai continué à écouter du jazz fusion pour m’inspirer. J’ai toujours eu cette idée dans un coin de ma tête, que si j’en avais l’opportunité, je créerais un groupe. Avec ce que j’ai appris à propos de la musique électronique, peut-être que j'aurais la chance de créer quelque chose de nouveau, quelque chose qui corresponde à notre temps tout en étant en relation avec notre héritage musical.

Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Je ne sais pas, je me suis focalisé sur d’autres choses, explorer la musique classique par exemple. Peut-être que ce n’était pas le bon moment. Le public est un facteur important : les nouvelles générations ont énormément de choix en termes de musique, plus que dans les années 80-90, et j’ai aussi l’impression qu’elles sont plus informées. En musique électronique, c’est peut-être seulement maintenant que l’on peut vraiment innover sans se soucier que cela compromette la dance music d’une quelconque manière. Aujourd’hui je peux à la fois jouer dans un quartet, être un DJ, composer des B.O. de film et travailler avec un orchestre symphonique, et ça ne devrait pas poser de problème !

"Je voulais faire quelque chose de spontané : en jouant sans synchronisation, je peux complètement changer de tempo comme un batteur, même si j’utilise des machines."

Justement, le fait de jouer avec les musiciens des orchestres symphoniques a-t-il contribué à la naissance de Spiral Deluxe ?

Je pense, oui. J’ai travaillé tout seul pendant de nombreuses années, et le fait d’être dans un corps orchestral, d’être proche des musiciens, cela m’a rappelé ce plaisir de travailler ensemble. Mais ça reste assez différent de ce que nous faisons avec Spiral Deluxe. Les orchestres jouent sur une piste rythmique que je leur transmets, tandis que là, nous jouons sans synchronisation. Je compose les percussions selon mon intuition, et les autres musiciens improvisent par-dessus. Je voulais faire quelque chose de spontané : en jouant sans synchronisation, je peux complètement changer de tempo comme un batteur, même si j’utilise des machines. On joue comme lors d’une jam session, sans utiliser de MIDI. On s'est rendu compte lors des répétitions que nous étions bien plus libres en jouant comme ça : Il n’y a pas de « maître », chacun contribue de manière égale aux compositions et cela rend les choses beaucoup plus organiques.

Tu connais Gerald Mitchell depuis Underground Resistance, comment as-tu rencontré Yumiko Ohno et Kenji Hino ?

J’ai commencé à réfléchir à ce concept de groupe à l’issue de ma résidence au Louvre (en 2015, lors d’un concert avec Gerald Mitchell et la bassiste Angie Taylor, ndlr), et j’ai voulu le matérialiser à l’occasion d’un concert à Tokyo en faisant appel à d’autres musiciens. J’ai demandé aux gens autour de moi s’ils pouvaient me recommander un bassiste et un autre claviériste. On m’a suggéré Yumiko et Kenji et j’ai été très impressionné en écoutant leur travail, donc je les ai contactés.

Avez-vous changé quelque chose dans votre manière de travailler depuis l’enregistrement de Kobe Sessions ?

Non, on ne s’est pas revus depuis ! Nous n’avons pas encore répété, mais ça fait partie du processus. On essaie de construire quelque chose qui repose énormément sur l’improvisation. Comme dans un groupe de jazz, il y a beaucoup de solos, chaque musicien se fie à sa perception de l’instant pour parler au public.

Quelles sont les influences du groupe ?

Nous sommes tous d’une certaine génération, mais avec des backgrounds différents. Kenji vient du jazz-fusion, son père était un grand saxophoniste et il a grandi dans une famille de musiciens. Gerald est de Detroit, donc ce serait plutôt le gospel, le jazz, le blues. Yumiko est un peu l’outsider, car elle vient de la new wave et du rock. Pour ma part, il y a les groupes de jazz de ma jeunesse, et puis la dance music, le rock, l’indus, la new wave… C’est pour ça que Kobe Sessions n’était que le début, car nous nous sommes rendu compte lors des répétitions que nous avions le potentiel de créer dans plein de styles différents.

Jeff Mills Spiral Deluxe
Jeff Mills, Kenji Hino, Gerald Mitchell, Yumiko Ohno

Avez-vous prévu d’enregistrer vos prochains concerts ?

Oui, nous enregistrons toutes nos performances. Une partie des enregistrements sortira peut-être sur un label. J’avais aussi cette idée de trouver une station de radio qui pourrait retransmettre nos concerts en live, pour capturer le moment.

Kobe Sessions est sorti sur Axis Audiophile Series, une série qui vise à restituer la meilleure qualité sonore possible, mais la radio est un support très limité à ce niveau.

Oui, nous voulions que les enregistrements soient aussi purs et authentiques que possible. Mais il y a aussi la temporalité de la chose, le fait que ce que nous faisons se produit dans l’instant. En jazz, cela arrive tout le temps, mais en musique électronique, c'est plus rare car nous avons une tendance à pré-programmer les choses. J’ai l’impression que lorsque nous improvisons, cela fonctionne vraiment bien, et j’aimerais avoir la chance de partager cela avec le public.

Ce projet s’adresse-t-il au public de la dance music ?

Je suis très investi dans la dance music, donc ce public est toujours ma cible principale. Ce sont les gens avec lesquels je suis le plus en contact, ceux dont je me soucie et auxquels je veux m’adresser. J’ai le sentiment qu’ils ont une immense capacité d’acceptation pour des choses très différentes, au point où ce sont parfois les artistes eux-mêmes qui échouent à assez innover pour répondre à leurs attentes.

"La musique électronique est peut-être devenue trop semblable à une industrie, où l’on est plus récompensé en faisant la même chose qu’en s’affranchissant des codes, et cela ralentit l’évolution de cette musique."

Avec U.R., vous avez formulé l’idée du "hi-tech jazz", un genre que Mike Banks définit comme "un respect des racines et du passé, définitivement orienté vers les évolutions technologiques et les possibilités futures du jazz". Cela a donné des projets comme Nation 2 Nation (1990) ou le live Timeline. Est-ce que Spiral Deluxe s’inscrit dans cette continuité ?

Pas de manière consciente, mais j’ai détecté très tôt des similarités avec des projets comme Nation 2 Nation ou World 2 World. Mais si tu prends des gars de Detroit d’une certaine génération, tu leur donnes des machines et des synthés, et tu les fais jouer ensemble, il va y avoir des résultats similaires. Mike Banks et les autres, nous avons tous grandi avec les mêmes influences, et cela se ressent lorsque nous jouons ensemble. Gerald Mitchell et moi étions dans le même lycée, nous avons suivi les mêmes cours de musique. Le fait que Kenji et Yumiko viennent tous deux du Japon ajoute aussi quelque chose à notre son.

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Tu recherchais spécifiquement des musiciens japonais ?

Au début, ça a été un concours de circonstances : si j’avais prévu un concert en Finlande, j’aurais fait appel à des musiciens finlandais. Mais dès que nous avons commencé à travailler ensemble, nous nous sommes aperçu que cela fonctionnait vraiment bien et que ce n’était plus la peine de chercher plus loin. Chacun apporte quelque chose de vraiment spécial au quartet.

Tu parlais de jouer de la TR-909 comme un batteur, et l'on sait que dépasser l’antagonisme entre la machine et l’instrument te tient très à cœur. Tu as l’impression de voir beaucoup de musiciens contribuer à cela aujourd’hui ?

Je ne peux donner que mon point de vue, et ce que je constate, c’est qu’il y en a quelques-uns, mais pas autant qu’il en faudrait. Je veux dire, on est en 2016, avec toute la technologie qui nous a été donnée, tout ce que l’on peut faire avec ces machines, et le public que nous avons en face de nous, on devrait voir plus d’artistes se détacher du schéma typique de la dance music. Je pense qu’il n’y en a pas assez, et que la musique électronique est peut-être devenue trop semblable à une industrie, où l’on est plus récompensé en faisant la même chose qu’en s’affranchissant des codes, et cela ralentit l’évolution de cette musique. Pour autant, c’est un genre qui est encore très jeune et il y a énormément de potentiel. Ça n’arrivera peut-être pas durant ma génération ou la prochaine, mais je suis persuadé qu’une scène émergera où les gens utiliseront tout l’équipement à leur disposition pour créer quelque chose de différent.

Jino, Ohno, Mitchell, Mills - Happy Gamma Ray (Kobe Sessions)

Spiral Deluxe se produira le 18 octobre à 21h, à la péniche Flow.