Rencontre avec Dro Kilndjian, DA et cofondateur de Marsatac

Dix-huit ans, c'est plus que la majorité pour un festival de musiques actuelles, c'est une belle preuve de longévité. Quels sont les éléments clés d'une telle durée de vie ?

Une bonne dose de folie, beaucoup de travail et une volonté permanente de se renouveler. Et évidemment un public qui suit le projet de manière forte, c'est grâce à lui que des événements comme le nôtre peuvent vivre et se perpétuer. On a la chance d'avoir un public qui reste jeune, alors que nous, nous vieillissons. Durant ces dix-huit années, on a réussi à rester en lien avec une jeunesse en mouvement. Ce n'est pas le cas de la programmation de tous les festivals qui, parfois, au fil du temps, vieillit avec les équipes et les programmateurs. On a su se renouveler pour continuer à accueillir un public qui se rajeunit et se rafraîchit chaque année. En moyenne, le public qu'on accueille se renouvelle de moitié tous les quatre ans.

Comment est-ce que vous mesurez cela ?

Avec des études de public. On est vraiment dans l'échange aller-retour, on essaye d'interroger notre public pour connaître ses attentes, ce qu'il veut entendre, les tendances…

En 2016, en quoi le challenge est différent qu'en 1999, lorsque vous mettiez votre événement pour la première fois sur pied ?

Tout est différent. Le secteur des musiques actuelles a énormément changé. Quand on a commencé en 1999, on ne parlait pas encore de révolution numérique, il y avait encore du disque, c'était une autre époque. On s'est beaucoup professionnalisés. Avant, on était une équipe associative totalement bénévole qui montait des événements locaux. Aujourd'hui, on est une équipe de professionnels qui s'entoure d'autres équipes importantes pour travailler sur un événement qui est de nature nationale voire internationale. Le volume du festival a énormément grossi. On avait accueilli 2 000 personnes lors de la première édition, maintenant on est plutôt sur des formats 20 000 - 30 000.

« Pour nous, le hip-hop faisait déjà partie de la sphère électronique globale »

Le champ esthétique de la programmation s'est aussi progressivement élargi. La première année, la programmation s'appuyait essentiellement sur la scène hip-hop marseillaise. Je remercie d'ailleurs toujours cette scène qui nous a fait confiance alors qu'on était une toute petite association à peine créée, et qui a permis au festival de se lancer et de se développer. Certains membres de cette scène, comme DJ Djel de la Fonky Family – le premier groupe à avoir joué pour nous – sont restés des compagnons de route, Djel est encore présent cette année. On a ensuite ouvert la porte à plusieurs courants électroniques puisque pour nous – et c'était une rareté –, le hip-hop faisait déjà partie de la sphère électronique globale. Cette démarche de mélange est assez commune aujourd'hui, mais on a initié cette idée dès la deuxième édition. À l'époque, on parlait de « processus créatifs communs ». Pour nous, toutes ces musiques étaient créées avec les mêmes outils, la même philosophie, une sorte de DIY qui correspondait à une logique, à une époque et à des outils. Le champ esthétique s'est donc naturellement ouvert à tous les courants électroniques, voire un peu au-delà. 

Est-ce qu'il est plus facile de fédérer un public qu'avant ou est-ce que la communication est le nerf de la guerre ? Cette année, on peut lire dans votre dossier de presse que vous avez été amenés à repenser entièrement la communication du festival.

Un festival réussi, c'est un tout : le contenu, la coquille – avec ce qu'on voit à l'intérieur de l'événement, hors musique – la manière dont le public est traité, la scénographie et aussi la partie communication qui est très importante. En fait, c'est un puzzle avec des éléments qui sont tous indispensables. Mais je ne crois pas que la communication soit plus importante aujourd'hui qu'hier. Les outils ont changé. Avant, on collait des affiches par milliers sur les murs des villes, maintenant, on communique par d'autres biais comme les réseaux sociaux. Ce qui a changé, c'est que la communication avec le participant ou le potentiel participant est plus directe, on peut lui adresser des messages plus individualisés, plus précis. Mais la communication a toujours été un peu particulière chez nous. On a toujours travaillé avec des gens qui essayent de lier un vecteur artistique ou ludique à la communication.

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Ce qui nous a plutôt réussi parce que notre communication est souvent remarquée. Depuis les années avec le graffeur local Tabas, où l'on a fait des interventions de street art gigantesques, en passant par les chasses au trésor dans la ville jusqu'à la communication de l'édition de cette année, qui est un univers à part entière. Le thème "entre chiens et loups" se décline du premier trailer jusqu'au lieu du festival, où des gestes artistiques et des éléments ludiques rappelleront les premiers messages.

Trailer du Marsatac 2016

Pourquoi ce leitmotiv « entre chiens et loups », d'ailleurs ?

Parce que ça nous rappelait ce moment de la journée un peu crépusculaire où l'on se prépare à sortir, lorsque ce n'est pas tout à fait le jour ni tout à fait la nuit. On voulait aussi travailler autour du mot « meute », les gens qui se mettent en marche, soit en loup solitaire pour aller rencontrer une meute plus vaste, soit en tribus déjà constituées.

« La Friche Belle de Mai se transforme d'année en année, c'est une difficulté de production qu'on essaye de transformer en atout »

Et puis ça évoquait aussi cet espèce de double ADN qui nous caractérise, avec un côté hip-hop et un côté électronique. On revient cette année aux formats qu'on avait initiés lors des premières éditions avec une soirée très teintée hip-hop, et une autre très teintée électronique ; alors que beaucoup de festivals mélangent les deux esthétiques au sein d'une même soirée. Ça peut donc évoquer plein de choses très différentes, et on voulait aussi que l'affiche du festival ressemble à celle d'un film, avec un titre propre. Pas simplement « Marsatac ».

À partir de 2009, le festival a rencontré quelques difficultés à trouver un lieu adapté avant d'investir la Friche Belle de Mai en 2014. Vous vous y sentez comme à la maison désormais ?

Dans son histoire, le festival a traversé sept, huit lieux différents et on se sent tout à fait comme à la maison à la Friche aujourd'hui. Dans les maisons, il y a toujours des pièces qui évoluent, qui deviennent condamnées, qui se transforment… On est dans cette dimension à la Friche, c'est une maison qui est en perpétuels travaux. Le lieu se transforme d'année en année et c'est une difficulté de production qu'on essaye de transformer en atout, en inventant une aventure différente à chaque fois. Par exemple, cette année, il y a un club de 2 000 personnes qui n'existait pas qui va être créé, on va casser des murs, les reconstruire autrement… C'est quasiment une démarche d'architecture de s'emparer d'un lieu et de construire des déambulations différentes à chaque fois. Pour la scénographie, on a fait appel à trois ou quatre collectifs pour qu'ils puissent s'emparer de ce lieu et proposer un décor très différent de ce que les gens ont pu voir les années précédentes.

Cette année, il y a aussi les « Rendez-vous » en amont du festival, dans des clubs, des cinémas, des bibliothèques ... Est-ce que tu peux nous expliquer la démarche ?

On a initié ces éléments il y a quelques années déjà avec « Les Satellites », et on a décidé d'amplifier cette démarche. Ça nous permet de proposer une programmation avec des choses qu'on ne pourrait pas mettre dans le festival. Tu ne peux pas programmer tous les artistes que tu veux, les lieux et le timing sont contraints. Des rencontres, des discussions ou des projets "cinéma" n'ont pas forcément leur place à l'intérieur d'une nuit de fête. Il y a des opportunités qui nous ont été offertes et il y a aussi des raisons quasi familiales. On a des partenaires historiques comme le WAAW, pour ne citer qu'eux, qui sont des gens avec qui l'on travaille depuis très longtemps et qui ont fait des choses à l'intérieur même du festival. On veut continuer à développer ça dans le futur pour que le festival ait une certaine emprise sur la ville. On veut que les personnes extérieures, les « non-festivaliers », puissent se rendre compte de l'empreinte forte de l'événement sur la ville en elle-même.

Parmi ces événements connexes, il y a une discussion intitulée « Girls Make Noise » pour parler de la place des femmes dans les musiques actuelles. En tant que programmateur, est-ce que tu penses personnellement qu'elles sont sous-représentées, et pour quelles raisons ?

C'est un fait, elles sont clairement sous-représentées. Et le pourquoi sera justement l'objet de la discussion. La question que je me pose, c'est dans un secteur qui est censé être jeune, ouvert d'esprit et au fait des tendances, pourquoi cette féminisation n'est pas plus naturelle ? Est-ce que les musiques actuelles seraient un milieu machiste ? Personnellement, je n'en ai pas l'impression, je n'ai jamais entendu quelqu'un parler de cette manière. Mais est-ce qu'au fond de nos têtes de mecs, il y a quelque chose qui se passe et les femmes n'ont pas la place qu'elles pourraient avoir ? Je suis entouré d'une équipe ultra-féminine, on en est donc naturellement arrivé à ce sujet de discussion, et c'est quelque chose dont il faut parler.

« Dans un secteur qui est censé être jeune, ouvert d'esprit et au fait des tendances, pourquoi la féminisation n'est-elle pas plus naturelle ? »

Pourquoi, autour de nous, les femmes ne sont pas autant représentées ? Il y a la question de l'artiste féminin : est-ce qu'il faut faire un effort particulier pour la mettre sur scène ? Mais il y a aussi la question des autres femmes qui travaillent dans ce milieu, on se demande par exemple pourquoi très peu de femmes sont à la direction de festivals de musiques actuelles. Ou pourquoi les femmes sont très peu représentées dans les métiers techniques. On sera donc avec des femmes de profils très différents qui ont fait carrière dans ces métiers et qui pourront apporter un témoignage. Il s'agit de faire changer le regard, notamment des hommes, sur ces questions. Le débat sera animé de manière assez informelle par la journaliste indépendante Coralie Bonnefoy. Le public pourra participer et réagir. Et j'apporterai mon témoignage de ma carrière au milieu de femmes.

Lady Leshurr

Au sein même de la programmation, il y a beaucoup de femmes qui sont mises en avant, surtout sur la scène hip-hop. J'ai été moi-même étonné du nombre de projets portés par des femmes qu'il y a dans cette sphère et tous ses sous-genres. Le hip-hop a toujours été stigmatisé comme étant très machiste, et aujourd’hui, l'entrée en force des femmes dans ce milieu est intéressant. Il y a un changement, une certaine fraîcheur. Quand une femme rappe, elle ne rappe pas la même chose qu'un homme.

La programmation de cette année laisse d'ailleurs beaucoup plus de place au hip-hop, finalement peu représenté lors des deux précédentes éditions.

C'était surtout le cas de l'année dernière, où on était immergés dans quelque chose de très électronique. Cette année, on est content d'avoir quelques projets inédits, et c'est d'ailleurs un peu notre credo depuis le début, de mettre en avant des projets qui sont assez rares. On aura par exemple un show inédit entre Chinese Man et le rappeur sud-africain Tumi, avec une trentaine de personnes sur scène. C'est marrant parce que c'est une rencontre qui s'est faite sur le festival il y a quelques années de ça. Il y aura aussi Raekwon et Ghostface Killah du Wu-Tang, réunis pour présenter un album qu'ils n'ont jamais défendu en live. On a Djel qui vient présenter son nouveau live avec des invités divers et variés, notamment certains membres de la Fonky Family… Il y a aussi Agoria en back to back avec la DJ américaine Louisahhh, et puis je finirai avec Richie Hawtin, un artiste qu'on essaye d'avoir depuis quatorze ans. Il vient avec un projet live qu'il jouera seulement six fois dans le monde, dont l'unique date française sera Marsatac.

Retrouvez la programmation intégrale ainsi que la billetterie sur le site du festival