Pour produire ce disque, le rappeur queer s’est entouré du chanteur pop Woodkid et du producteur américain Jeremiah Meece (The-Drum, Jody) et le résultat est remarquable, grâce à des textes très personnels, l’affirmation d’une identité et des beats puissants. On a rencontré le performeur à Paris, près de Pigalle, où Blanco a donné une série d’interviews à la presse française quelques jours avant un concert attendu au festival électronique The Peacock Society, dans le Parc floral de Vincennes, le 16 juillet. Voici ce qu’il a raconté à Trax à propos de sa collaboration avec Woodkid, son intimité, les violences raciales aux Etats-Unis, l’industrie musicale et bien sûr… sa musique !

mykki blanco

Après des mixtapes et des maxis, voici enfin ton album, enregistré notamment avec Woodkid. Comment s'est déroulée l'affaire ? 

L’album est le fruit de la collaboration entre Woodkid, Jeremiah Meece et moi. Avec Woodkid, on s’est rencontré dans un festival à Dublin mais on a vraiment commencé à se reparler quand il a appris que j’allais arrêter la musique parce que j’en avais ras le bol de l’homophobie dans l’industrie musicale. C’est le seul artiste qui m’a tendu la main. Il m’a dit : “Tu es trop talentueux pour arrêter de chanter, si tu le veux j’aimerais enregistrer des morceaux avec toi.” Pourtant, à cette époque, on ne parlait pas encore de faire un album. Il a senti que j’avais besoin d’être guidé et que j’avais besoin de travailler avec quelqu’un de professionnel qui pouvait me sortir de ma dépression. On a commencé à travailler l’été qui a suivi, et ça a été un excellent point de départ pour continuer à bosser ensemble. Honnêtement, cette rencontre m’a orienté vers de nouveaux horizons sonores et il m’a poussé à approfondir l’écriture de mes textes.


Mykki Blanco (ft.Woodkid) "High school Never Ends" 

Quelles sont les particularités de Woodkid en studio ?

Woodkid est très discipliné dans sa façon de composer, ce qui était très différent de ce que je connaissais. Auparavant, j’ai travaillé avec différents producteurs de hip-hop aux Etats-Unis avec qui on commençait à bosser à 3 heures de l’après-midi jusqu’à 3 heures du matin en buvant et en glandant. Avec Woodkid, on se levait pour être au studio à 9 heures du matin : c’était vraiment comme aller au boulot. Il voulait me pousser à essayer de nouvelles choses. Par exemple, je n’avais jamais chanté auparavant et je n’avais rien fait de mélodique avec ma voix. Je ne faisais que rapper, rapper, écrire ou rapper. Pour composer “High school never ends”, c’est lui qui a posé les beats. Quand j’ai commencé à rapper il m’a dit : “Même si les mots ne te viennent pas, fais des sons qui te viennent avec ta voix.” Et c’est comme ça qu’on a écrit la musique (il commence à fredonner le refrain) et il me disait : “Continue de faire ce son, on va l’enregistrer et tu l’écriras plus tard.”

Tu voulais dire quelque chose en particulier dans ces nouvelles chansons ?

C’est la première fois que je compose des chansons très personnelles mais qui sont toujours des morceaux pour danser. Je me suis dit que je n’avais jamais fait ça avant et que beaucoup de mes fans me connaissaient seulement comme un fêtard. Peut-être qu’au travers des réseaux sociaux, ils avaient aperçu mon côté sensible mais jamais à travers ma musique. 

C’est vrai que c’est un album très introspectif. Dans ton morceau Interlude 2, tu écris : “In my soul, I have an idea of love, I want to be in love, I want to know intimacy. […] Just to be loved?”. C’est dur d’aimer et d’être aimé en 2016 ?

Est-ce que c’est dur d’être aimé ? C’est une question très profonde. Je ne sais pas si je pourrais y répondre de manière très générale. J’ai un mode de vie nomade, c’est ma façon de gagner ma vie, de vivre. Je pourrais changer deux ou trois trucs si je voulais, mais quand tu commences à réaliser quel artiste tu es, la façon dont tu vas monter en puissance en tant qu’artiste, avoir une vie nomade est presque quelque chose d’essentiel. Je ne peux pas me poser quelque part et me contenter de ça. J’ai le devoir d’aller rendre visite à mes fans à Paris, Berlin, New York, Los Angeles ou Mexico parce que j’ai choisi d’être un artiste international. Si je décidais de ne pas donner de concerts et de rester New York, ce serait très mauvais pour ma carrière. Je dois donc accepter que ce n’est pas facile de démarrer une relation quand tu dois tout le temps bouger.

Avant je pensais que je ne pourrais jamais être heureux, mais depuis, j’ai réalisé qu’il était possible d’avoir une vie personnelle. Bien sûr, si je choisis de faire tout le temps la fête et de passer trois ou quatre jours au lit pour récupérer, je ne vais jamais pouvoir faire entrer quelqu’un dans ma vie. Ton comportement dicte beaucoup qui tu es, ta façon de rencontrer des gens, comment tu te présentes à eux…

  

Tu penses que les réseaux sociaux ont pas mal changé les règles ?

Pour être honnête, je ne peux pas me passer des réseaux sociaux. Ils sont essentiels pour ma carrière. Mais je ne sais pas ce que ça a changé dans ma vie amoureuse.

Ta chanson “For the Cunts” est une sorte d’hommage aux clubs gays. Quel est ton premier souvenir dans une boîte LGBT ?

Je ne me rappelle pas vraiment de mes premiers pas dans un club gay mais je rappelle de ma première fois dans un club gay de New York. Je n’avais jamais vu autant de variations de la vie queer réunies au même endroit. La première fois que je suis allé dans un club gay berlinois, c’était encore plus intense. J’ai vraiment eu l’impression de voyager dans le temps : il y avait tellement d’attitudes, de façon de danser, de clubber, de baiser sur la piste de danse. Ca correspondait à tous les fantasmes que j’avais sur la vie gay d'il y a trente ans. Et j’ai réalisé que ces mondes existaient toujours. Mais la culture queer change d’année en année. Petit à petit, on entre dans une période où les idées queer radicales infiltrent la culture mainstream. C’est vraiment intéressant de voir comment on est passé d’une culture du mâle dominant à une culture où les mecs sont doux, sophistiqués, élégants, etc. Tout ce qui émerge aujourd’hui, le mouvement trans, le mouvement gender-queer, la visibilité, c’est ce qu’il y de plus important car cela touche tout le monde et cela permet d’élargir la conversation. Les gens doivent comprendre qu’il y a plus d’identité que les identités gays, lesbiennes, trans, il y a un large spectre qui inclut la bisexualité et les identités gender-queer

mykki blanco

Qu’est-ce que tu as ressenti quand tu as appris pour la tuerie d’Orlando en juin ?

Cela m’a bouleversé parce que ce ne sont pas les images traditionnelles du terrorisme que l’on a en tête. Quand on pense au terrorisme, on en a toujours une image très hétéro-centrée : l’attaque d’un édifice gouvernemental, d’un stade de foot, des lieux où des familles sont visées, où les “oppresseurs” sont visés. Quand c’est arrivé, je me suis dit que ce n’était pas un simple appel à une prise de conscience sur les comportements sociaux qui poussent certains à causer le mal mais à se rendre compte de la réalité de nos sociétés. 

orlando

Qu’est-ce que tu as pensé de la couverture médiatique ?

C’était un vrai massacre et je pense que les médias l’ont plutôt bien géré. En revanche, le nombre de personnalités publiques qui n’ont rien dit m’a choqué.

Parce qu’en France, les médias ont été très critiqués pour ne pas avoir fait mention du caractère homophobe de l’attaque et pour avoir “white-washé” l’attaque…

Aux Etats-Unis, un des journalistes les plus connus, Anderson Cooper, est gay. C’est quelqu’un de très important dans les médias et il a vraiment fait un travail formidable avec des interviews profondes. J’étais aux Etats-Unis et les médias n’ont fait aucun white-washing des victimes. 

mykki blanco dusnt

Tu penses que cela va affecter l’histoire du mouvement LGBT ?

Je ne sais pas comment mais le massacre d’Orlando a déjà changé le décor. Après la tuerie, le président a fait du Stonewall Inn (le bar d’où sont parties les émeutes de Stonewall en 1969 à New York, ndlr) un monument national. C’est une étape très importante. Mais ce qui se passe aux Etats-Unis en ce moment, les violences policières, l’injustice raciale, c’est tout aussi atroce.

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Cette violence a-t-elle toujours été aussi forte ou est-ce qu’elle s’amplifie ?

Elle a toujours existé mais avec les nouvelles technologies, mais on peut désormais en être témoin. Il y a quinze ou vingt ans, on pouvait être tué par la police, personne ne l’aurait su à moins que ce soit un membre de la famille. Avec les nouvelles technologies, on sait tout immédiatement. Ca rend fou car personne ne sait ce qui va arriver par la suite tandis que le gouvernement est à côté de la plaque.

Est-ce que tu dirais qu’avec des mouvements comme #BlackLivesMatter ou #TransgenderLivesMatter, il y a une prise de conscience sur les questions de violence raciale ou de genre ?

Les gens sont de plus en plus conscients de ces choses. Cet inénarrable mouvement social c’est une des meilleures choses que j’ai vues ces dernières années. Désormais, on revendique le fait que le silence des Blancs équivaut à la violence des crimes, les militants font pression pour que les Blancs américains s’expriment. On leur reproche de succomber à l'effet du témoin, c’est pour ça qu’on dit aux Blancs : “Hey, vous êtes Blancs, vous êtes Américains, vous devriez vraiment vous soucier de ce qui se passe parce que des gens sont massacrés et plus vous resterez silencieux, plus longtemps vous resterez des oppresseurs.” 

black lives matter

Tu t’es toujours considéré comme un artiste, un activiste ou les deux à la fois ?

Je ne sais pas si je suis un activiste. Les gens ne s’engagent pas parce qu’ils ont, de manière générale, peur que ça touche leurs revenus, leurs ventes de billets, leurs fans, leurs sponsors, etc. Mais je ne viens pas de ce moule, donc ça n’a jamais vraiment été un sujet pour moi.

Penses-tu que le niveau d’homophobie ou de transphobie soit toujours aussi élevé dans le rap ?

Oh mon dieu ! Pas dans le rap, dans la musique en général. Je suis un peu embêté quand on me pose cette question, notamment sur le hip-hop, parce que c’est un peu raciste. As-tu déjà vu une pop star trans internationalement reconnue à Londres, Paris ou New York ? L’industrie musicale est de manière générale entre les mains d’hommes hétérosexuels. Les femmes doivent toujours se battre, même celles qui sont de vraies pop stars, celles qui gagnent des millions, pour leurs putain de droits. Ce n’est pas dans le hip-hop, c’est dans l’industrie musicale.

Que penses-tu de ce qu’on appelle le rap queer avec des artistes comme Cakes Da killa, Le1f, Young Thug ou toi ?

C’est moi qui l’ai lancé. Ce sera ma réponse. (Il rit.) Aujourd’hui, on peut dire que je fais de l’indie pop rap avec des textes hardcore. Je joue avec plein de genres différents. Mais c’est toujours à ceux qui écoutent un projet de le définir.



Quel rôle joue l’identité dans ton projet ?

La notion d’identité est vraiment importante dans mon projet parce que j’essaye d’insuffler des idées queer radicales dans la culture mainstream. C’est ce que je fais de mieux : créer des choses très fortes visuellement parlant comme des vidéos, mais toujours en m’assurant que j’explore des idées que personne d’autre n’a en tête. Je suis vraiment fier de ça. Si tu regardes mes vidéos,, tu verras des concepts et des sujets qui n’ont jamais été exploités ailleurs. J’ai travaillé dur pour faire tout ça. 

double mBlanco

La poésie est importante pour toi, n’est-ce pas ?

J’ai commencé en écrivant des poèmes donc c’est toujours important pour moi.

La house, la techno et les musiques électroniques t’inspirent-elles aussi ?

Oui, elles m’inspirent. Mais quand j’étais plus jeune, j’écoutais beaucoup les Riot grrrl et du hip-hop. 

Pour toi, le gender-crossing, c’est une manière de subvertir le rap ou surtout un moyen d’exprimer ton identité ?

Seuls les hétéros utiliseraient le mot “subvertir”. L’idée selon laquelle quelqu’un fait quelque chose pour provoquer ou subvertir est très hétérosexuelle. Les gens font ce qu’ils font parce que c’est ce qu’ils sont par nature. Utiliser le mot “subvertir”, cela veut dire que tu es conscient du fait que ce que tu fais est une provocation alors que les gens sont juste comme ils sont, dans un monde différent d’eux. On m’a souvent demandé en interview si j’étais en rébellion. Les gens comprennent ce que je fais comme si j’étais en train de me rebeller contre quelque chose, comme si je n’étais pas celui que je suis. Or, je suis celui que je suis, et je rappe.

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Quel est le dernier album dont tu es tombé amoureux ?

Le dernier album dont je suis tombé amoureux est clairement celui de Connan Mockasin. C’est vraiment ce que je ressens à l’intérieur de moi. Il te fait te sentir détendu, cool, créatif mais aussi vulnérable, émotif, voire, ce que je crois être, un petit peu « freak ». Parce que, quand tu prends conscience que tu es un peu différent de la majorité des gens, à un certain âge, tu n’as plus rien à prouver aux autres.


Connan Mockasin connan mockasin

Pour toi, qui est la reine des pop stars : Beyonce, Rihanna ou Nicki Minaj ?

(Il rit.) Elles représentent toutes quelque chose de différent. A vrai dire, je ne pense pas que ce soit bien de les mettre en compétition parce qu’elles apportent toutes quelque chose. Mais Beyonce est clairement la reine. 

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