Trax : J’étais un grand fan de l'album A Sufi & A Killer, avec les instrus de Gaslamp Killer et de Flying Lotus. Et je dois t'avouer que celui-ci m’a énormément surpris, comment en es-tu arrivé à ce disque ?

Gonjasufi : J’avais des espaces et une profondeur encore inexplorés en moi, tu vois. Et je ne voulais pas simplement refaire encore et encore la même chose, juste parce que ça marche, et resté accolé à ça. Ce qui me motive, c'est d'aller explorer de nouveaux espaces, plutôt que d'envoyer les mêmes chansons ou les mêmes sonorités.

En plus, mon audition a été bien détériorée cette année. J’entends différemment. J’ai cette espèce de bourdonnement qui ne s'arrête jamais. Je te jure, c'est dingue mon pote. Je ne peux pas m’endormir dans une pièce silencieuse, faut forcément qu’il y ait quelque chose qui passe en fond, comme pour recouvrir ce putain de bruit dans ma tête. J’ai vu un docteur qui m’a fait faire des exercices, et ça a disparu pendant un moment. Et maintenant, ça revient peu à peu depuis que j’ai recommencé à jouer de la musique fort.

Tu ne devrais pas jouer aussi fort…

(Grand éclat de rire) Mon frère ! La seule manière que j'ai pour jouer cette musique, c’est putain de fort ! Il y a des gens ici, ils ne supportent pas ce volume. Je les regarde, énervé, et leur crie : "Mais dégage mec ! Ne t'approche pas du studio avec cette vibe mon pote !" Et ils répondent : « Désolé mec, c’est juste douloureux à ce niveau-là » (rire).

Gonjasufi

À propos des paroles, pour celles et ceux qui n’auraient pas forcément tout compris ?

Eh bien, une grande partie des paroles tourne autour des concepts du diable et de Dieu. Grosso modo, j'essaie de renverser les choses, de regarder tout ça de manière opposée à ce qu'on nous en dit d'habitude. J’ai par exemple commencé à m’intéresser à l’ésotérisme, à la magie noire. il faut que tu saches que j’ai grandi dans un milieu très chrétien. Puis je me suis tourné vers l’islam, ensuite vers le soufisme, l’hindouisme, le taoïsme, et toutes conneries qui finissent en « isme ». Le seul truc vers lequel je n'étais pas allé – alors même que j'y étais –, c’était l'obscurité. La vraie esthétique sombre de la lumière. Dans laquelle j'étais pourtant toujours, dans mon for intérieur si je puis dire.

Mais soyons clair, il y a des choses dans lesquelles je ne souhaite pas m’aventurer. Je garde le diable à l'écart, tu vois. Mais je n'ai pas peur du démon comme ça a pu être le cas par le passé... C’est fou parce que j’avais peur du démon lorsque j'étais dans toutes ces religions. Et lorsque j'ai laissé tout ça de côté, j'ai décidé de regarder le démon d'une autre manière, pour que ce soit lui qui baisse les yeux. C’est à peu près comme ça que j'ai fait, j'ai regardé vers mes démons pour mieux m’en débarrasser et laisser la place à l’énergie divine. Maintenant, je n’ai plus peur de ces conneries, j’ai bien plus peur de Dieu !

Gonjasufi

Mais Dieu nous aime, n’est-ce pas ?

Oh oui mon frère, bien sûr ! Mais même le concept de Dieu, tu sais, ça éteint les gens, ça m'éteint. Ça a été si pervers et utilisé pour tant de choses malfaisantes. Donc, lorsque je parle de Dieu, je parle surtout de la capacité de créer par soi-même. De choses qui étaient de l'ordre de l'invisible, qui deviennent matière, avant de revenir à l'invisible. Où, du néant, il advient quelque chose, voilà de quoi je parle lorsque j'évoque Dieu. De la capacité à penser et à craindre quelque chose, à canaliser ça pour aller enregistrer en studio, puis faire tout le travail avec les machines, pour laisser le tout repartir vers le néant. Tu vois ce que je veux dire ?

"Flying Lotus et moi, on est des putain de frères de l’espace"

Ouais, c’est un peu complexe mais je vais y réfléchir. À propos de musique, tu étais seul à travailler sur ce projet ou tu as également travaillé avec d’autres artistes qui t’ont envoyé des beats ?

Pour une grande partie des instrus, j'ai fait le gros du boulot. Mais je dois t'avouer que j’ai aussi eu de l'aide. Un bon pote et quelques amis qui m’ont envoyé quelques beats pour "Vinaigrette" et "Kirshna Punk" vers 2011, un truc du genre. Et j'ai bossé dessus depuis. Quelques amis sont aussi venus jouer de la basse ou de la guitare sur quelques morceaux. D'autres m'ont donné un beat, sur lequel j'ai posé un violon, puis j'ai réédité l'ensemble... Mais pour le reste, c’est moi qui ai tout produit. J'ai été comme le producteur exécutif et je suis celui qui a passé le plus de temps sur ce disque, mais j’ai eu de l'aide.

Flying Lotus n’est plus de la partie, non ?

Non non, il n’est pas sur ce disque. Mais tu sais, FlyLo et moi, on est toujours en contact. C’est mon frère pour la vie, on est des putain de frères de l’espace.

Tu vis toujours à Las Vegas ?

Non, je vis à Joshua Tree maintenant, en plein désert californien. Donc c'est toujours le désert, et mon jardin ressemble une putain de planète Mars, mon pote. Tu vas voir, c'est plutôt intense, la terre est rouge... (Il se lève et montre, via Skype, un magnifique paysage de désert, et très proches, de grands rochers rouges au pied d'une montagne rouge et aride). Tu as ce genre de vue depuis mon jardin. Je n’ai pas de clôture, juste des montagnes et tout.

Des voisins ?

Un voisin construit sa maison. Il y a quelques habitants aux alentours, mais c'est à des bornes de là. Ce n’est pas une ville ici... Je vis dans le Styx mon gars.

Dans le Styx, le fleuve des Enfers, comme dans la mythologie ?

Ouais, comme dans un western, tu vois, avec des villes fantômes et des foutus rochers. C’est comme ça dans le coin, mon pote…

Tu fais toujours du yoga ou plus du tout ?

Oh je n'ai plus pratiqué depuis... Enfin, disons que ma perception du yoga s’est élargie. Tu sais, l'asana n’est qu’une des branches du yoga, et je ne vais plus dans les salles de yoga autant qu'avant, si on parle de salle de yoga. Mais si tu me demandes si j’enseigne toujours le yoga, alors c'est ce dont il s'agit avec cet album. Parce que tu sais, ça m'a comme éteint d’essayer de sauver tous ces vieux enfoirés. Donc je me suis mis en en mode : "Allez tous vous faire mettre, je me la joue solo." Je vais plutôt me consacrer à mes gamins, à enseigner à mes mômes. Du coup, j'ai fait cet album pour pouvoir monter mon studio ici. Parce que j'avais monté un studio à Las Vegas, et ensuite, lorsque A Sufi & A Killer est sorti, ou plutôt quand MU.ZZ.LE est sorti, je me suis concentré sur autre chose et j'ai lâché le yoga. Là j'essaie de m’y remettre : ouvrir un studio dans le coin, et après, passer tout mon temps en studio à nouveau.

Et ensuite une tournée, j'imagine.

Ouais, c’est toujours le même cycle qui se répète, tu sais.

Merci beaucoup Sumach, et bonne chance pour l’album.

Merci, c’était cool. En décembre, je serai à Paris, on se voit là-bas.