Photo en Une : Flavien Prioreau

Retrouvez la première partie de l'interview ici

Quelles sont conséquences de la révolution numérique sur les DJ's, selon toi ?

Un de mes amis résumait parfaitement la situation : « Les gens ne comprennent pas ce que signifiait être un DJ dans les années 90. Tu pouvais claquer 22 pounds pour un double vinyle, alors que tu allais finalement ne jouer qu'un morceau. » Je pense que ça résume bien les choses. Avant l'arrivée d'Internet, la musique était un véritable engagement. Tu avais généralement un sale boulot (quand tu en avais un), tout ça pour te procurer ce disque dont tu rêvais et qui était si difficile de trouver. Lorsque tu finissais par mettre la main dessus, ça comblait un vide et ton orgueil était flatté. Mais sur un double vinyle, le son est moins bon que sur un EP où le track occupe toute une face. Bref, tu étais content, mais en espérant toujours trouver ce morceau en version single. Aujourd'hui, plus personne ne veut payer pour de la musique. C'est trop facile de la trouver. Il n'y a plus cette forme d'engagement.

« Les artistes techno ont toujours repoussé les barrières. La vibe house n'aime pas prendre de risques. »

Il y a des points positifs quand même.

En tant que DJ, je peux jouer tout un tas de tracks qui ne seraient jamais sortis sur vinyle. Je peux recevoir un fichier dans un format audio professionnel et le jouer dans mon show radio ou en club dans la semaine, ou le jour même si besoin. Les vinyles que j'achète maintenant, c'est du fétichisme, ce n'est plus du tout une démarche professionnelle. Par exemple, je vais sortir acheter du rock ou un album 180 g de Funkadelic. Je remplace certaines pièces aussi. Mais ça ne concerne plus mon activité de DJ. Est-ce que c'est mieux ou pas ? Ça n’a pas réellement d'importance. Il y a un terme français qui exprime ça, « se lamenter ». Je pense qu'il ne faut pas se lamenter et vivre dans le passé. Le passé résonne en toi et il ne faut pas non plus le renier, car c'est lui qui t'a construit, mais il faut vivre le présent pour en tirer le meilleur. Bien sûr, tu peux toujours soupirer et dire : « Pff, c'était mieux avant. » Mais dans ce cas-là, tu oublies le principal : l'accessibilité des morceaux. C'est à la portée de tous, désormais. La chose qui me manque vraiment, c'est le big track. La bombe que tout le monde voulait mais qui sortait six mois après. Ce plaisir, c'est fini. Mais en échange, tu as la liberté artistique de créer quelque chose à chaque fois que tu mixes. Il n'y a plus de limites et il faut en profiter. C'est une question de survie, si tu restes coincé dans le passé, tu risques de devenir un anachronisme.

Désormais, tu joues sur des platines CDJ, mais de manière old school. Tu refuses d'utiliser la touche « sync » ?

Totalement. Mais c'est un choix personnel. J'ai choisi les styles hip-hop et techno pour mixer, parce que ça me plaisait vraiment de faire ça. Je pense que si je devais utiliser cette fonction « sync » et me contenter de tripoter les fréquences, je m'ennuierais terriblement. Et j'aurais le sentiment d'être un fake, même si j'obtiens le même résultat sur le dancefloor. Je ne me permettrais pas de dire que les autres sont des faux DJ's, mais pour moi, les choses sont claires. Certains artistes, qui n'avaient pas besoin de synchroniser, s'en sortent pas trop mal et poussent la fonction synchronisation vers autre chose, un truc rafraîchissant. En général, ces mecs-là n'utilisent pas de platines CDJ, mais plutôt le logiciel Ableton Live. Les types de la techno sont assez forts dans ce domaine. La techno hein ! Pas la tech-house ! De toute façon, les artistes techno ont toujours repoussé les barrières. Des gens comme Surgeon, Luke Slater ou Ben Sims synchronisent leurs tracks, mais ça reste super excitant musicalement car ils sont capables d'amener quelque chose de neuf. Ce n'est pas du tout le cas des mecs de la house, pour qui tout est davantage une question d'apparence. Lorsque tu cales tes disques à l'oreille, il y a toujours un risque de foutre en l'air la vibe. Et la vibe house n'aime pas prendre de risques. Évidemment, des DJ's old school comme Derrick Carter ou Heather repoussent les barrières, mais ils sont rares. Pour moi, la house, c'est une question de vibe, de style vestimentaire. Il faut avoir l'air cool. Perso, j’en ai rien à foutre.

Dave Clarke

Tu es l'un des rares DJ's à animer régulièrement une émission de radio. Pourquoi ce choix ?

J'ai sorti pas mal de mix en CD à une époque. Mais ce format est mort. Alors la radio me permet de mettre en valeur des artistes, connus ou pas, et en lesquels je crois. L'accessibilité a tout changé. À mes débuts, il y avait ces types douteux qui faisaient des mix sur K7 sans te le dire et tu retrouvais ton nom dans les magasins de disques. Les mecs parvenaient même à se faire de l'argent comme ça. Quand je suis devenu professionnel, Billy Nasty a été le premier à sortir un mix sur CD. C'est devenu rapidement un produit, avec un packaging et de la promo. Mais ça a toujours été un format pourri. Les CD se cassaient, se rayaient. Aujourd'hui, tu peux aller sur SoundCloud, Spotify, etc. Avec la 5G, le débit sera même encore plus rapide. Et comme le gouvernement souhaite contrôler un maximum de personnes et avoir le plus d'informations possible sur nous, la connexion sera gratuite et accessible. Mais le bon côté des choses, c'est que contrairement à la 3G, tu pourras télécharger un mix dans le train en deux secondes. Le seul problème avec le format numérique, c'est qu'il n'y a plus de concept, ni d'artwork, de crédits ou de textes pour créer une architecture et faire des liens avec du visuel. Tout se résume à la musique. Il n'y a plus suffisamment de concentration sur le produit pour que l'on puisse parler d'art, c'est dommage.

Tu collabores régulièrement avec des marques de matériel et de logiciels audio. D'où te vient cette passion ?

J'ai apporté des solutions techniques pour Denon. Je travaille également de manière très étroite avec Serato. J'ai failli quitter l'école pour devenir développeur de logiciel. Mais cela ne s'est pas fait pour tout un tas de raisons. Je tiens cette passion de mon père. Il était totalement à fond dans la technologie. C'était sa vie. Il parlait de la quadriphonie sur la BBC dans les années 70, par exemple. Je me rappelle aussi qu'il avait installé un joystick dans sa voiture pour contrôler la diffusion du son. Et comme mes parents n'arrêtaient pas de s'engueuler, je l'utilisais pour monter le volume à l'arrière, ce qui me permettait de ne pas entendre ce qu'ils se disaient. Tout mon univers était technologique. Quand mon père est décédé, il y a neuf ans, j'ai récupéré une vieille reverb, que j'ai essayé de reproduire, en vain, en plugin. Car si mon père m'a beaucoup appris sur l'analogique, j'aime tout autant le numérique. Je ne vois pas pourquoi il faudrait choisir. J'ai la même approche dans la vie. J'aime prendre le meilleur du passé pour mieux aller dans le futur. Quand je fais parler les machines analogiques et digitales entre elles, je redeviens ce petit garçon de 9 ans qui disséquait son train pour bidouiller des trucs électriques. La différence, c'est que j'ai plus d'argent et de technologie aujourd'hui. Quand mes machines communiquent et que tout se passe bien, la synergie devient organique, de la même manière.

Tu es connu pour être un loup solitaire. Comment t'es-tu retrouvé en studio avec Mr Jones (fondateur du label Disclosure Project Recordings) ?

Je suis un loup solitaire, mais c'est parfois cool d'être un loup un peu plus sociable. Quand j'ai commencé à faire du son en 1985-1986, je bossais parallèlement dans un magasin de chaussures et tout mon argent allait dans les machines. Je ne faisais que bosser et produire. J'ai sorti mon premier disque en 1991. Je l'ai fait tout seul. Et jusqu'en 2005, j'ai toujours travaillé seul, sauf avec des chanteurs, occasionnellement. Cette situation me convenait parfaitement, car je me sens à l'aise entouré de mes machines. Mais le fait est que je suis devenu plus ouvert aux autres lorsque je suis arrivé à Amsterdam. En studio, ça a été la même chose.

Je n'ai jamais compris pourquoi tu sortais si peu de disques…

Tu sais, j'ai toujours produit de la musique. À mes débuts, quand j'ai trouvé mon identité sonore et que John Peel s'est mis à jouer mes tracks sur la BBC, je suis enfin devenu moi-même. À partir de ce moment-là, j'ai lâché tous mes projets parallèles, Graphite, Ortanique, Directional Force, Hardcore, etc. Tout ça pour être simplement moi. Parce que je me sentais bien comme ça. Ensuite, j'ai eu une bataille judiciaire avec un label, que j'ai gagnée. Dans le deal, je devais faire un remix pour Faithless. Et si tu l'écoutes attentivement, j'ai laissé un message à la fin. Je l'ai fait à partir d'un sample du mec qui rappe sur la chanson originale. Sur le disque Red 2, c'est la même chose. J'ai utilisé un texte de Francois Rabelais. Et si tu écoutes les voix, elles proviennent d'un livre philosophique du XVIIe siècle. Je laisse toujours un message caché quelque part. C'est important pour moi de poser cette signature. Et puis j'ai signé avec Skint Records, un label avec lequel j'ai connu de bons moments. J'ai divorcé à un moment où l'industrie du disque changeait radicalement. Les magasins commençaient à se casser la gueule. D'un autre côté, la technologie évoluait à une vitesse dingue. Comme ma vie changeait radicalement elle aussi, j'ai décidé d'attendre de voir ce qui allait se passer. Alors, au lieu de ne faire que bosser, j'ai décidé de sortir, de voir les gens, de m'ouvrir. Mon ex-femme m'avait convaincu de déménager à la campagne, ce qui était bien pour le studio mais pas forcément pour le reste. J'étais devenu totalement isolé. À Amsterdam, c'est l'inverse, tu n'as pas besoin de faire des kilomètres en voiture pour voir tes amis. J'aime cette proximité. Ma vie a trouvé un nouvel équilibre. Et comme je suis perfectionniste, ça m'a pris six ans pour finaliser mon studio. Maintenant ça le fait. Je n'achète plus d'équipement. Au contraire, j'en revends. Je suis de nouveau prêt à faire de la musique. Mon dernier album remonte à 2003, il est peut-être temps d'en sortir un…

Cette interview a été publiée dans le Trax #189 du mois de février, consacré à la rave culture.