En septembre dernier, tu as mixé pour la première fois au Weather. Toi qui as connu les plus gros festivals techno, quel est ton ressenti ?

Je n'avais jamais joué à Paris dans un truc aussi énorme. En fait, le Weather me rappelle les premières années du festival I Love Techno. Aujourd'hui, tout le monde le connaît de réputation. Honnêtement, j'ai trouvé le public très positif. Le son et l'organisation étaient excellents. J'ai passé un bon moment.

Le premier I Love Techno remonte à 1995. Qu'est-ce qui a changé en vingt ans ?

Je pense que pour le jeune public, c'est la même expérience. Ce qui a changé, c'est le processus d'entrée dans la dance music. Il y a vingt ou vingt-cinq ans, c'était une culture underground, à base de K7. Un savoir tenu secret. Pour en découvrir un peu plus, tu étais obligé d'aller chercher les informations dans les magazines. Ensuite, cette culture s'est propagée, petit à petit, jusqu'à l'arrivée d'Internet. Aujourd'hui, tes amis, ta vie, tout est en ligne. Et tout est ciblé. Alors, quand les gens vont dans de gros événements, comme le Weather, sans connaître notre mouvement, ils s'attendent bien souvent à écouter de l'EDM. Mais quand ils se prennent toute cette énergie en pleine face, ils peuvent se rendre compte que ce n'est pas juste une question d'ego ou de mode. Après, il y a de l'ironie dans l'évolution de la dance music, parce qu'on est passé de soirées secrètes à des fêtes avec plus de 10 000 personnes. N'importe qui peut y entrer, mais le public a quand même l'impression d'appartenir à un mouvement confidentiel.

« Il y a de l'ironie dans l'évolution de la dance music, parce qu'on est passé de soirées secrètes à des fêtes avec plus de 10 000 personnes. N'importe qui peut y entrer mais le public a quand même l'impression d'appartenir à un mouvement confidentiel. »

Que penses-tu justement de ce revival des années 90 et de la culture rave ?

Ce revival, je ne sais pas trop quoi en penser, parce que j'ai toujours été de l'avant. Je ne cherche pas à vivre comme dans les années 90. Mais ce qui est sûr, c'est que pour parvenir à avancer, il est nécessaire de comprendre le passé. Tu ne peux pas l'ignorer. À l'époque, le truc cool, c'était ce véritable enthousiasme et cette ouverture d'esprit totale vis-à-vis de la musique. Or, tout ça a été mis à mal en 2004 par la minimale et la tech-house. Vraiment ! Heureusement, ça disparaît un peu maintenant, surtout la minimale… Les gens se sont enfin rendu compte que tous ces trucs étaient finalement très chiants. Qu'ils se prétendaient cool alors qu'ils ne l'étaient pas. Alors effectivement, si ce revival concerne spécifiquement un réel enthousiasme et une énergie autour de la musique, c'est une bonne chose. Mais s'il s'agit uniquement de restaurer une culture comme elle l'était, c'est juste de la nostalgie. De toute façon, quand je vais au Weather, je n'ai pas l'impression d'être dans les années 90, mais bien en 2015.

Dave Clarke par Flavien Prioreau

Difficile de comparer les époques.

Dans les années 90, tout était très simple technologiquement parlant. Il y avait une forme d'innocence dans ce que nous faisions. Personnellement, je regarde toujours les choses en jugeant la qualité du son. Or, dans les raves, tout était centré autour de la décoration, de l'ecstasy et de l'acid house. Si le sound-system fonctionnait, c'était déjà un miracle. Maintenant, tout est justement orienté autour du sound-system, de l'environnement et de la musique. Pour un DJ comme moi, l'évolution des raves est donc intéressante. Mais en même temps, je ne retrouve plus cette innocence. Car tout ce qui vieillit finit par perdre son innocence. Et puis dans les années 90's, les fêtes étaient illégales. Tu ne savais qu'au dernier moment où la rave allait avoir lieu. C'était totalement différent.

Tu n'éprouves pas de nostalgie ?

Jamais. De toute façon, les raves se sont arrêtées en 1991 en Angleterre. C'est une époque révolue. Mais je me souviendrai toujours des premiers Tribal Gathering (un festival anglais lancé en 1993, avec Laurent Garnier ou Carl Cox, ndlr) et des raves en Allemagne. Il y a même des vidéos sur YouTube dans lesquelles tu peux voir David Cameron (l'ex-Premier ministre du Royaume-Uni, ndlr) s'éclater en rave. Mais au-delà de ce phénomène, il y a eu l'émergence de clubs underground qui perdurent, comme le Tresor, qui est pour moi le parrain de la scène berlinoise. Ces mecs ont compris avant tout le monde la musique électronique noire. Jeff Mills, Kevin Saunderson, Suburban Knight… Tous ces mecs nous étaient inconnus car il n'y avait pas encore Internet. Tresor les a amenés pour nous faire découvrir toute cette culture et la mixer avec l'Europe. C'est pour cela que j'aime toujours jouer dans cet endroit. Il est très authentique.

Justement, quelle est ton opinion sur le son Berghain et le retour en grâce de la techno pure et dure ?

C'est vrai que pour moi, ce retour en grâce de la techno est génial. J'éprouve presque une forme de fierté d'être resté fidèle aux choses auxquelles je crois. Mais pour être honnête, je suis davantage fan du Tresor. Le Berghain et toute cette prétendue vague techno industrielle, pour moi, ce n'est pas industriel du tout. Simplement, certains ont fait l'erreur d'en faire un truc trop cool. De ce fait, ce n'est plus une question de musique, mais davantage d'image et de drogues. Les gens prennent des tranquillisants pour éléphants et ils trouvent que c'est cool. Après, il y a aussi ces artistes qui te disent qu'ils ont toujours aimé ce son, alors qu'ils essaient juste de revenir car la techno est à la mode. C'est toujours la même chanson. Je ne citerai pas de noms mais j'ai envie de leur dire : « Mec, j'ai toujours joué de la techno. Pourquoi, toi, tu n'en jouais plus ? » On m'a beaucoup critiqué pour cela. Parce que je ne suis pas passé à la minimale qui était si trendy. OK, certains ont vraiment aimé et poussé ce style. Mais la plupart ont juste essayé de rattraper le train pour faire partie du mouvement. Ces mecs veulent en être, mais ils ne sont pas techno et ils ne le seront jamais.

Comment expliques-tu le fait que des artistes techno comme toi ou Laurent Garnier soient encore têtes d'affiche dans les gros festivals ?

C'est ironique, parce qu'un jour, Juan Atkins a dit : « Jazz is the teacher ! » Mais moi, je déteste le jazz. Ce truc m'a toujours profondément agacé. Je pense que nous sommes tous devenus, et c'est définitivement le cas pour Laurent, des sortes de gentlemen. Nous portons cette musique dans nos cœurs. Nous sommes de réels passionnés. Et contrairement à la mode, la passion peut survivre aux années, même s'il y a des mauvais moments à passer. Sincèrement, j'espère que si nous sommes encore là, c'est grâce à notre passion pour cette musique.

Que manque-t-il à la jeune génération, selon toi ?

Le problème, c'est que les artistes sont de plus en plus managés. Avec les réseaux sociaux, ils sont tous devenus des produits. Regarde le cas de Ten Walls. Ce mec a dit une connerie, c'est évident. Mais si tu prends en compte l'endroit d'où il vient et où il a grandi, certes, ça n'excuse rien, mais au moins, ça permet de donner un contexte. De toute façon, sur les réseaux sociaux, si tu dis le moindre truc de travers, tu es mort ! Personnellement, je déteste les drogues. Mais, récemment, un type prenait de la coke dans le métro de Londres, probablement un mec bossant à la City. Or, chacun sait qu'il y a de la cocaïne dans le milieu de la banque. Le mec était là à se faire ses lignes, complètement défoncé. Tout le monde l'a pris en photo, puis c'est arrivé sur le Net. Sa carrière est juste foutue ! Et c'est comme ça pour tout. Le risque est trop grand pour les managers. Du coup, les artistes ne peuvent pas exprimer leurs idées, quitte à en changer. Pourquoi les jeunes filles aiment autant les boys bands ? Parce que tant qu'elles regardent ces groupes, dénués de pénis, elles restent contenues dans un truc non effrayant, asexuel, rassurant. Finalement, les boys bands leur permettent de garder plus longtemps leur virginité.

C'est pour cela que l'on n'entend presque jamais les artistes s'exprimer sur des sujets sociaux ou politiques ?

Oui. Et ce serait pourtant une bonne chose. Mais ils savent que s'ils disent la moindre connerie, c'est mort pour eux. Un artiste n'a pas le droit de partager ses convictions. Parce que s'il le faisait, ce serait un bras d'honneur au système. Il ne serait plus un produit. Alors les mecs se contentent de parler de musique pour protéger leur image. Résultat, la musique devient trop souvent sérieuse. Il n'y a pas la passion que tu retrouves chez les vieux gars. Des gens comme Laurent Garnier et moi avons grandi avec le punk et justement, cette musique nous a donné envie de changer les choses. Le punk nous a tellement appris, surtout à Laurent d'ailleurs. De mon côté, j'ai davantage appris sur la politique avec le hip-hop qu'avec l'école. La situation sur le racisme, la perception de la religion, j'ai compris cela avec KRS-One. Pareil avec la politique inégalitaire de Margaret Thatcher, tout ce qui se passait à Londres, Manchester ou Liverpool. Aujourd'hui, la musique n'apprend plus ce genre de choses. Mais nous avons traversé tous ces moments et je pense que ça nous rend plus crédibles.

Dave Clarke

La techno est pourtant une musique sans message, a priori…

Oui mais le message était davantage dans ce que nous faisions. Parce que l'on essayait de se confronter à la perception de la société. En 1994, il y a eu cette connerie de Criminal Justice Act (qui comportait une section anti-rave, ndlr) contre laquelle on a dû se battre. Quand tu regardes l'histoire, ce n'est pas si étonnant. L'Angleterre a toujours été un pays anticatholique. On disait même : « Mettre 4 ou 5 catholiques dans la même pièce, c'est dangereux. » Eh bien, quand la dance music est arrivée, les autorités ont réagi de la même façon : « Laisser plus de 10 personnes écouter de la musique répétitive, c'est dangereux. » Mais ça ne correspondait pas du tout à la réalité. De manière générale, je ne fais confiance ni aux autorités, ni à l'establishment.

D'où te vient cette méfiance ?

Parce que je veux me battre tout le temps et contre tout. Je suis comme ça. C'est difficile à comprendre pour quelqu'un qui n'a pas grandi en Angleterre dans ces années-là. Récemment, j'étais à la Gare du Nord, je lisais un magazine de BD qui s'appelle 2000 AD. J'adorais ce mag quand j'étais gamin. Et je n'avais jamais réalisé à quel point il m'a l'inspiré de manière subliminale avec ce message qui disait : « Ne fais pas confiance aux autorités. » Car elles te baiseront toujours. Dans ma génération, on fait confiance aux gens qui le méritent, pas parce qu'on nous a dit de le faire. On a grandi comme ça. On est punks. Si tu parles à Ben Sims, son background musical, c'est beaucoup de reggae, encore une fois un truc anti-establishment. Nous sommes les underdogs. Nous ne voulons pas être célèbres, mais représenter ce dans quoi nous croyons. Parfois, c'est en vogue, parfois non.

« Oui, j'ai joué à Ibiza il y a deux ans, mais je continue de détester son côté capitaliste. »

Pourtant, tu as joué à Ibiza, un endroit que tu détestes…

C'est vrai. J'ai fait une We Love et j'ai apprécié cette soirée. Mais c'est comme en politique, il ne faut jamais dire jamais. Mes politiciens préférés sont ceux qui disent un jour : « Je me fous de ce que vous pensez, je vais de l'autre côté. » En anglais, on dit « crossing the floor ». Sur l'échiquier politique, ça signifie aller de gauche à droite et inversement. Car sur un sujet précis, le mec n'a pas forcément l'avis général de son parti. Pourtant, il est obligé de fermer sa gueule. Alors oui, j'ai joué à Ibiza il y a deux ans, mais je continue de détester son côté capitaliste. Tu es obligé de fixer ton attention sur les DJ's. Il y a des affiches partout, dès ta sortie de l'avion. J'appelle ça du « saddamhusseinisme ». C'est tout bonnement dégoûtant et ça n'a plus rien à voir avec les moments que nous avons connu aux débuts. C'est pour cela que tu ne vois pas souvent Laurent à Ibiza. Mais je sais qu'il s'y rend de temps en temps, juste pour voir l'évolution.

L'institutionnalisation de la techno ne t'effraie pas ?

Si, mais au Weather, par exemple, il n'y a pas de services à bouteilles et ce genre de conneries VIP avec des gens qui claquent 500 € pour un alcool de merde. De toute façon, la France sera toujours pour moi un pays avec une attitude socialiste. C'est pour cette raison que je l'aime autant que je la déteste. La première fois que je suis venu, c'était pour jouer à Bordeaux, dans une soirée organisée par Carine, une amie de Laurent. Ils m'avaient invité dans un immeuble immonde, avec justement ce style un peu communiste. Mais une fois à l'intérieur, ça sentait une superbe odeur de poisson, tout le monde était assis, à la cool. Il y avait une bonne vibe, typiquement française. Cette vibe, je pense que vous l'aurez toujours.

La seconde partie de l'interview est à retrouver ici

Cette interview a été publiée dans le Trax #189 du mois de février, consacré à la rave culture.