Goa Gil - The Goa Master 3D

Âgé de 65 ans, Goa Gil est un personnage historique : l’un des plus vieux DJ's du monde mais aussi l'un des plus performants. Sa spécialité : des sets hallucinants de plus de vingt-quatre heures, sur cassette, à base de hi-tech, dark-psy et de toutes les sonorités les plus dingues de la psytrance. Le dernier en date, c'était samedi 30 juillet en ouverture de l'Ozora Festival et cette image parle d'elle-même.

L'artiste – qui est aussi sâdhu (saint homme en sanskrit) – a consacré toute sa vie à « éveiller les consciences au-travers de la musique ». C'est au cours de cette quête qu'entre les années 70 et 90, lui et ses compagnons ont façonné l'esprit rave moderne dans la continuité des mouvements hippies. Leur travail fut une inspiration pour de nombreuses productions comme le Boom Festival, le Burning Man, mais aussi pour de nombreux raveurs à travers le monde. Commençons tranquillement par un set de 7 heures, mixé à Goa en 2000.

goa gil
Déjà petit, Gilbert Levey était prêt à en découdre avec le monde

L'histoire de Goa Gil commence à San Francisco dans les années 50, et son aventure démarre en 1967. L'homme a 17 ans, s’appelle Gilbert Levey et bosse comme colleur d’affiches d'une salle mythique de San Francisco : le Family Dog qui a accueilli les performances de Santana, le Velvet Underground, Jefferson Airplane ou Grateful Dead. Il évolue alors dans l’environnement de Jimi Hendrix, des Beatles et de Janis Joplin – qui était « une très bonne amie ».

goa gil
L'équipe du Family Dog, 1968

goa gil
Gilbert Levey (Goa Gil), 1968

Alors qu’il s’épanche sur cette partie de sa vie, Goa Gil nous offre à voir une magnifique collection de flyers de ce genre. « Woodstock, le Family Dog, l'été 1969... C’était l’âge d’or de la culture psychédélique à San Francisco, raconte-t-il. Mais le mouvement touchait déjà à sa fin. »

Gilbert sent l'énergie positive qui caractérisait San Francisco disparaître petit à petit : « Toute la magie qui régnait depuis 1965 s’est soudainement brisée en décembre 1969 ». Quelques mois après le climax de Woodstock, le festival d'Altamont et la mort d'un spectateur noir dans le public – poignardé par un motard des Hell's Angels – détruit toute l'atmosphère soigneusement créée par les artistes de San Francisco.

De San Francisco aux montagnes indiennes : la recherche de la « magie »

Il n'en faut pas plus à Gilbert pour se mettre en quête de cette « magie ». Il est âgé de 18 ans lorsqu'il prend la route de l'Inde, destination favorite de tous les utopistes, pacifistes et fêtards d'Occident à l'époque. 

« J’ai commencé par Amsterdam puis j’ai cherché à Londres mais je ne trouvais rien », se souvient-il. Il partira alors au Maroc, avant de rejoindre Istanbul, d’où un bus l’emmènera à Karachi. « Je n’ai payé que 30 dollars pour le voyage et ma nourriture ! Ça ne coûtait vraiment rien à l’époque. ». En Afghanistan, il rencontre un Anglais qui devient son compagnon de route. « Il s’était déjà rendu à Goa un an auparavantIl me parlait de ces plages fabuleuses et désertes… Donc je l’ai suivi ! »

goa gil
Gil Levey, 1970

Arrivé à Goa, Gil est déçu de n’y trouver que peu de vie. Sur la plage d’Anjuna – qui hébergera bientôt les premières Full Moon parties – il ne trouve qu’une « petite maison où traînaient quelques Indiens et une vingtaine de freaks ». Deux semaines passent et l'aventurier met à nouveau les voiles, laissant ses quelques amis derrière lui.

Il prend la route de Bénarès, ville-sainte de l’hindouisme, accompagné d'un baba anglophone. L’ancien lui apprendra les bases de la spiritualité indienne sur la route de Cashmere, où se situe l'un des temples indiens les plus importants. Là, Gilbert rencontre le gourou Mahant Prem Giri Ji Maharaj, un sage indien respecté qui fera de lui son disciple. Tout au long de sa vie, Goa Gil restera très proche de son maître.

goa gil
Cérémonie d'anniversaire des 19 ans de Baba Mangalanand (Goa Gil), en présence du Mahant Prem Giri Ji Maharaj, 1970

goa gil
Goa Gil et le Mahant Prem Giri Ji Maharaj, 1988

Le GuruJi Mahant fait de Gilbert Levey un véritable sâdhu du nom de Baba Mangalanand : « J’ai appris à ses côtés tout ce qu’il fallait savoir sur la spiritualité hindoue et sur les devoirs des hommes saints ». De ces années, Goa Gil garde une « immense discipline » : « Les sâdhus forment l'armée de Shiva, l'initiation est loin d'être aisée. »

Au début de l’année 1971, celui qu'on nomme désormais Baba Mangalanand participe à la Khumba Mela – un pèlerinage hindou ancestral auquel participent plusieurs millions de personnes. « Là-bas, au milieu de tout ce monde, j’ai eu une vision. Je me suis rasé la tête et suis parti à Rishikesh apprendre toute la pratique du yoga. »

goa gil
Baba Mangalanand (Goa Gil), 1971

Gilbert rejoint les montagnes, s’isole, médite et pratique le yoga jour et nuit – il en « oublierait presque le monde autour ». Et pour cause : voilà trois ans que l'Américain traverse le monde et bientôt deux qu'il évolue parmi les sages hindous. Plus rien ne semble exister si ce n'est la spiritualité et le dépassement de soi. Et ce jusqu’à l’hiver 1971, lorsqu’en pleine méditation, il entend ses amis – ceux laissés à Goa – jouer de la guitare près de l’eau : « J’ai compris que je devais les retrouver. »


Noël 1971 à Goa

La révélation

Poussé par ces appels mystiques, Gilbert se remet en route pour Goa : « Lorsque l'univers me donne des indices, je les suis. Je vis mon karma... Ma destinée, si tu préfères ». « À mon retour, les choses avaient déjà changé, se souvient-il. Il y avait de petits rassemblements tous les soirs autour des feux de camp. Les gens jouaient des percussions, de la guitare, je jouais aussi : c’était vraiment puissant. »

La musique et la fête ont alors pris possession des plages indiennes. Les touristes viennent déjà par dizaines pour communier et célébrer ce que Goa Gil nomme sereinement « l'Esprit de l'Univers ».


Baba Mangalanand (Goa Gil) à Goa, 1971



Goa, 1971

À ce moment, sur la plage d’Anjuna peuplée de tous les héritiers de la culture hippie, le jeune sâdhu a la tête bien pleine. Les enseignements reçus rencontrent la fête et Gil « réalise le pouvoir de la musique ». Il développe : « J’ai compris qu'elle pouvait servir à élever les consciences et à accélérer une révolution spirituelle »Il consacrera le reste de sa vie à tenter de propager « au travers du son » les valeurs et enseignements reçus lors de son initiation. L'objectif : « Un monde meilleur. »

Gilbert Levey découvre le pouvoir transcendant et unificateur du son, pose ses premières soirées et adopte définitivement le nom de Goa Gil. Il voit désormais la musique comme un moyen « d'atteindre un état de transe » et la fête comme « un environnement propice à la transmission d'idées et de savoirs». Si la musique n'est pas encore électronique, les bases du concept de rave party sont déjà posées.



Goa Gil et ses potes, avant – après

Tout au long des années 70, les plages de Goa vont se remplir de touristes décidés à ne plus jamais partir. Ici, maintenant, ils créeront ensemble une immense contre-culture. L’eau, les palmiers, la dolce vita, les jam sessions autour du feu, le ciel étoilé, les drogues bien sûr… Les soucis occidentaux ne pourraient être plus éloignés.

Des hippies dansent à Goa dans les 70's :

À Goa, les touristes confrontent leurs idées et leur créativité à la spiritualité indienne. Goa Gil en est l'exemple le plus flagrant. L'hédonisme de la fête rencontre la piété et le questionnement spirituel. Ce mélange va nourrir la culture psychédélique comme jamais auparavant. Aujourd'hui encore, la culture indienne occupe une place très importante dans le monde psychédélique. Aum, chakra, karma sont des termes familiers dans le vocabulaire des raveurs – et Goa y est évidemment pour quelque chose. 

Goa Gil, 1973

Le temps passe et les babas sont de plus en plus nombreux, la nuit, sur la plage d'Anjuna. Les guitares du rock psychédélique font place aux synthétiseurs, alors qu’à l’Ouest, les premières musiques électroniques font leur trou. Dès 1975, Goa s’anime aux sons de Kraftwerk et de Propaganda« ce genre de son mainstream qui arrivait à nous »

Le son de Goa, aux alentours de 1988 :

Selon Gil, « Goa est devenue 100 % électronique au milieu des années 80 » grâce aux touristes « comme le Français DJ Laurent qui fut l'un des premiers à mixer à Goa ». Ses sets combinent alors l'énergie des morceaux dance et l'atmosphère du rock expérimental. Et si le son venait de l’Ouest, l’ambiance et l’inspiration se trouvaient à Goa, pas ailleurs.

« Il n’existait nulle part des soirées comme les nôtres, précise Goa Gil en caressant sa longue barbe grise. Elles exprimaient nos rêves et nos idées. » C’est à cette époque que les premières soirées à base de grosses basses, good vibes, lumières noires et peinture fluo voient le jour.

Goa Gil, DJ Laurent et autres compagnons en pleine festivité

À Goa, un véritable laboratoire prend place à ciel ouvert. Les raveurs défoncés croisent les monastiques sâdhus indiens. C’est ici que va se construire l’esprit rave moderne, celui qu’on retrouve dans de nombreux événements et qu'on attribue parfois aux Spiral Tribe.

Les valeurs de pleine conscience, de partage, de lâcher-prise, la fête libre, l’autogestion, le respect mutuel, le détachement matériel… Ces valeurs festives naissent à Goa, de cette rencontre improbable entre touristes occidentaux et peuple indien. La communauté s'agrandit, le message se purifie et se propage : Goa Gil retrouve la magie.

L'âge d'or et la naissance de la trance goa

« Les premiers touristes étaient surtout suisses et français, mais en 1988, beaucoup d’Anglo-Saxons sont arrivés. Des gars comme Youth et Raja Ram, reprend le vieux sage. Ils avaient entendu parler de moi, on a dîné ensemble puis ils ont découvert nos scènes, notre ambiance. »


Ariane (aka. Nimba), Fantuzzi et Raja Ram à Goa, 1989

Le choc est puissant pour les musiciens qui – une fois de retour au Royaume-Uni – se mettent à la recherche d’un son taillé pour les soirées goanaises. La recherche de transcendance, l'inspiration tribale et la culture dance bouillonnent dans leurs esprits. Youth donne naissance à Dragonfly et Raja Ram à T.I.P Records : « Je n’ai rien créé tout seul, crédite Goa Gil. C’était eux, c’était toute une communauté. On cherchait à produire une musique parfaite pour les plages de Goa. » 

1992, Zero Gravity – Sensorium :

Leur son, dérivé de l'acid house, se caractérise par des basses plus rondes, des rythmes rapides et un goût prononcé pour les atmosphères mentales. On retrouve évidemment les amours du rock psychédélique pour le kick tribal, la sonorité folklorique et traditionnelle. 

1996, X-Dream – Panic In Paradise :

Dans leur musique, les pionniers vont intégrer tout ce qui caractérise la philosophie de Goa. Les productions seront parfois habitées de sonorités acoustiques ou d'atmosphères religieuses qui font écho aux valeurs de la communauté et à sa recherche de transcendance. Les effets sont ajoutés à la pelle. Plus tard apparaîtront les pistes vocales, à base de prières, mantras ou textes philosophiques.

2004, Electric Universe – The Prayer :

Le début des années 90 marquent l’âge d’or de Goa. L’ambiance y est « folle et authentique ». Une synergie créative s’empare de tous ceux qui y posent le pied, et bien entendu, la région devient une véritable attraction touristique. L'état désertique trouvé par Goa Gil en 1970 ne dort plus en 1991.


La teuf à Goa, 1991

Mais les choses vont à nouveau tourner court, à croire que la magie est elle aussi nomade. « Quand le gouvernement a compris qu’il y avait de l’argent à gagner, ils se sont mis à gérer la vie nocturne de Goa, poursuit-il, plus grave. La police surveillait les manifestations, des lieux ont fermé d’autres ont ouverts et les billets coûtaient plus cher. » L’histoire finit toujours par se répéter. De plus, les locaux commencent à être agacés du « boum boum boum » de ces fêtes interminables, c’est pourquoi Goa Gil décide de les déplacer à chaque fois.

Dans les années 2000, Goa est devenue une zone touristique de premier choix. Les fêtards affluent du monde entier pour venir s'y défoncer dans des soirées plus conventionnelles. L'esthétique conçue par les hippies va rester mais leur esprit va progressivement s'éteindre, à mesure que les babas retrouvent leur terre natale. Toutefois, si la récupération des raves par le gouvernement indien a de quoi agacer, elle permet aujourd'hui à Goa d'être l'Etat indien au PIB par habitant le plus élevé


Goa, 1991

L'esprit et l'ambiance créées à Goa ne vont jamais cesser de poursuivre leur influence. L'île espagnole d'Ibiza en est clairement un dérivé, comme les nombreux festivals psytrance, le Burning Man, le mouvement Freetekno... Aucun de ces mouvements, aucune de ces contre-cultures ne peut ignorer son affiliation aux années Goa et à l'oeuvre de la bande de Goa Gil. 

Ariane et le DJ Goa Gil

Goa Gil porte donc de nombreuses casquettes. Artiste, prêtre, entremetteur, organisateur d’événements inédits, philosophe… Mais il est avant tout connu pour ses sets. Depuis toujours, il repousse les limites de l’impossible en mixant plusieurs heures d’affilées. Entre douze et vingt-quatre, parfois plus. Et sur cassette s'il vous plaît. Mais cela n'aurait peut-être jamais été possible avant sa rencontre avec Ariane McAvoy aka Nimba.

La jeune Française va devenir sa muse, sa source d'inspiration et elle ne quittera plus jamais ses pas. Leurs all-night long psychédéliques étaient des événements incontournables à Goa. Ils formeront ensemble le duo The Nommos, qui laisse une empreinte encore brûlante sur la culture psychédélique.

The Nommos - Eight Finger Funk :


goa gilAriane et Goa Gil, 1987


goa gil
Ariane, Goa Gil et Albert Hoffman (inventeur du LSD) en teuf, 2001

goa gilGoa Gil et Ariane, 1998

Concernant ses sets, il explique : « Jouer de la musique est ma manière de célébrer l'univers et son esprit. Je branche mon matériel et toute une cérémonie commence. » D'ailleurs, il ne démarre jamais un set avant d'avoir installé son autel sacré à gauche de ses platines.

« Mixer la nuit entière, c'est mon habitude, poursuit-il. Je fais ça depuis toujours. » Si bien qu'aujourd’hui, Goa Gil ne se produit sur aucun line-up. « Je préfère jouer 24 heures de temps en temps, poursuit-il. Ainsi je peux prendre le public et l'accompagner jusqu'à l'endroit précis où je veux l'emmener. » 

Une fête organisée par Goa Gil à Goa, 1999 :

Comment est-ce possible à un âge si avancé ? On voit les mauvaises langues agiter leurs fantasmes mais non, Goa Gil n’est pas du genre à se doper. « J’ai travaillé toute ma vie pour être qui je suis ». Et de la portée de son travail, le sage n'en garde rien : « Je n'ai jamais fait les choses pour moi. Mon travail est une offrande à l'univers ; je fais ce qui doit être fait. »

Goa Gil en live au Japon, 2013 :


Regards actuels

Aujourd'hui, Goa Gil poursuit ses tournées mondiales chaque année. Le Brésil, le Japon, la Californie, l'Afrique du Sud et quelques rares apparitions en festival... Son planning est encore chargé, bien qu'il passe toute une partie de l'année en Inde.

Petit aperçu de l'opening de l'Ozora Festival, un set de vingt-quatre heures signé Goa Gil : 

Et s'il n'adhère pas tout à fait à l'évolution de la scène trance, il assure ne jouer « aucun track vieux de plus d'un an ». Ses morceaux, il les reçoit de la part de labels avec qui il travaille depuis longtemps. « Il y a encore beaucoup de bons producteurs. Parmi mes favoris, je peux citer Sectio Aurea, Dark Whisper, Dog of Tears et Fractal Cowboys ». Si aucun Ace Ventura ou Ajja ne pointe son nez, c'est que Goa Gil appartient à une autre scène : « Je n'écoute pas ce qu'ils font. J'écoutais de la full-on mais j'en suis fatigué. »

Nettement plus sombre et difficile d'accès, la musique que joue Goa Gil a vocation à capturer les corps et les esprits dans une tornade d'effets, de rythmes frénétiques et de bruitages psychédéliques. L'artiste considère la danse comme une forme de « méditation active ». Avec des BPM élevés et des bruits captivants, Goa Gil cherche à susciter des sensations très fortes chez son public.

La compile Goa Session par Goa Gil & Ariane, 2016 :

Alors que certains s’attachaient tant à démontrer – il y a quelques années – l’hérésie des raveurs, Goa Gil, leur père spirituel, est également prêtre. Cette combinaison improbable démontre la portée vertueuse du mouvement rave, son intention profondément saine et généreuse. Lui qui n’a d'ailleurs jamais considéré son rôle de DJ comme celui d’un simple passeur de disques porte aujourd’hui un regard paternel sur les raveurs du monde entier. « La partie spirituelle est primordiale dans la rave, nous explique-t-il plongeant son regard bienveillant dans le nôtre. La musique doit permettre des éveils profonds et pas devenir un business. »

Quant aux dérives de la fête, il répond : « Les gens évoluent à leur rythme ; nous vivons tous notre karma et il faut bien commencer quelque part. J’espère seulement que les gens sont sur la bonne voie et que la rave n’est pas devenue une simple histoire de gens qui se droguent », poursuit-il, avant de conclure : « L’objectif est d’apprendre à se contrôler, à donner le meilleur de soi et à convertir toutes les situations négatives en énergies positives. » 

Bonus : Goa Gil, Ariane et Hilight Tribe en mode percussions sur les plages de Goa, 2005 :