Moderat
"Gita", single issu du deuxième album de Moderat

4ème mousquetaire ?

Moderat, depuis la parution de III le mois dernier, en est à son troisième, de gamin. Et n’a pas changé de parrain entre-temps. Car depuis les premiers murmures de l’hydre électronique à trois têtes (Auf Kosten der Gesundheit, chez BPitch en 2003), c’est cette agence berlinoise initialement fondée autour des dénommés Critzla et Honza (et rejoint progressivement par Florian, Martin, Christopher, Tobias, Dominic et Codec), qui se charge de traduire visuellement le projet Moderat, de la scénographie live à la projection en direct des vidéos, de l’élaboration du logo du groupe à la création des éléments de communication, du design des pochettes à la réalisation et production de la plupart des clips ("Bad Kingdom", "Reminder", "Last Time"). Quasiment des membres du groupe à part entière, finalement, vu la part prédominante de l’aspect visuel chez Moderat.

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Entité omnisciente du trio depuis une dizaine d’années, Pfadfinderei doit-il pour autant être considéré comme la quatrième tête du projet Moderat, la face cachée d’un iceberg graphique idéalement constitué ? Pas si net. Le mot-clé, comme souvent dans ces projets pourvus d’une identité suffisamment forte pour être repérée au moindre petit clin d’œil, c’est en effet la communication entre les artistes en charge du "son" et les artistes en charge de l’"image". Pas de carte blanche envisageable. "Ils sont venus dans le studio durant l’enregistrement du dernier album pour trouver des idées", nous rappelait Gernot, en interview. "On leur donne une direction mais ils nous connaissent très bien, ils savent ce qui nous plaît ou pas." Discuter, orienter, faire confiance.

Moderat
"III", troisième et dernier album de Moderat

En studio, c’est donc ici qu’a dû naître l’idée de représenter ce jeune humain aux yeux bleus et menaçants défiant quiconque voudra soutenir le regard, lui qui succède ainsi, filiation logique dès lors que l’on considère l’ensemble de l’iconographie de Moderat, à la femme (sur I) et à l’homme (sur II).

Moderat
"I", le premier album de Moderat

Moderat
"II", deuxième album de Moderat

"On s’est mis d’accord sur ce visuel représentant ce jeune enfant vêtu d’une robe, et de laisser planer le doute sur son genre", nous dit Honza. "Libre à chacun d’y voir une petite fille ou un petit garçon." Se frapper violemment la figure, sans trop comprendre pour quelle raison (I), avoir toutes les peines du monde pour enlever ce masque social, culturel et dévoiler son véritable visage au monde (II), et désormais, s’afficher dès le plus jeune âge comme une entité avant tout humaine, et dénuée de toute idée de genre (III) : à chaque fois, c’est la quête perpétuelle de l’identité et les interrogations qui lui sont liées qui paraissent être explorées. Comme un écho à la musique de Moderat, elle aussi transgenre (et de plus en plus au fil des albums) et en quête permanente d’identités (sonores pour le coup) à interroger.

En famille

Se poser en studio avec le groupe, écouter ce qui en ressort, et penser un modèle iconographique à partir de là ? Romanesque mais pas si simple. Honza, porte-parole : "Au moment de la conception des visuels du tout premier album, les musiciens sont tombés sur une nouvelle de Charles Bukowski – Apporte-moi de l’amour –, dont l’exemplaire était illustré par Robert Crumb. On est parti de ce visuel en se basant aussi sur le style de Charles Burns (ndlr : l’illustrateur et bédéiste américain, notamment auteur de la série Black Hole). On ne pensait pas du tout à en faire une série de visuels, et on a finalement créé un tout nouveau style graphique dans le domaine de la musique électronique, à ce moment-là en tout cas".

Depuis, les collaborations intra-Berlin se sont multipliées. Et pas seulement pour des raisons géographiques, eux dont les locaux se situent à deux pas d’Alexanderplatz, au sein du quartier ultra trendy de Mitte. Tentaculaire et hégémonique, et forte aussi de son passif avec BPitch (avec Ellen Allien, Sascha Funke, Ben Klock..), l’agence pose en effet désormais sa patte graphique partout où il est possible de le faire chez les grandes familles qui contrôlent la musique électronique à Berlin, chez Ellen Allien toujours, chez Boys Noize, chez les deux frères Kalkbrenner, chez Monkeytown Records (et notamment chez les deux Modeselektor, lorsqu'ils se retrouvent sans Sascha).

Monkeytown, c’est bien sûr le label qui accueille aussi l’ami de longue date Siriusmo, illustrateur, graphiste et même peintre lorsqu’il n’est pas occupé à sortir des disques d’IDM technoïde, et qui, pas de surprise, se charge de l’ensemble des dessins cartoonesques et burnsiens des artworks de Moderat depuis le premier album. Une histoire de famille et de protagonistes finalement nombreux, que cette tirade de Paul Valéry (cité au moment d’une question sur le concept "d’art total"), ne résumera pas forcément, mais aura le mérite de conclure de la plus équivoque des manières : "En matière d’art, l’érudition est une sorte de défaite : elle éclaire ce qui n’est point le plus délicat, elle approfondit ce qui n’est point essentiel. Elle substitue ses hypothèses à la sensation, sa mémoire prodigieuse à la présence de la merveille…"