En 1992, il apparaît dans le documentaire Wreckin’ Shop from Brooklyn, aux côtés des plus grands noms de la danse de rue new-yorkaise. En parallèle, il part enseigner ses mouvements de house au Japon. Il y monte ensuite ses soirées Ejoe’s House, où il mixe lui même, tout en devenant le danseur principal de Mariah Carey. Le tournage terminé, on se pose, et on s’ouvre chacun l’une des canettes de Kronenbourg fruit rouge qu’il avait achetées plus tôt.

Beau parleur, il enchaîne les métaphores avec une expressivité typiquement américaine, change de voix pour donner vie aux différents personnages de ses récits, chante, danse assis sur sa chaise : Ejoe Wilson fait son show, comme il l’a toujours fait.

Trax : Comment as-tu découvert la house ?

Ejoe Wilson : La première fois que j'en ai entendu, c'était probablement à Skate Key, alors que j'étais encore jeune. C'était dans le nord du Bronx : je n'y habitais plus, mais je continuais d'aller là-bas parce que j'adorais faire du patin à roulettes. Il y avait des DJ's qui jouaient une disco lente, genre : "Raaaaaaaahhhhhh, skay, bump bump po-po-po-pon-pon-pon, po-po".

Quand t’es gamin, c’est ton premier club : les lumières, la musique... Et tout le monde était là. C’est le premier endroit où tu payais un verre à une fille. Enfin tu ne lui payais pas vraiment un verre, mais tu lui disais : "Tu veux une canette de soda ?" De la même manière que l’école te conditionne au travail, le roller te prépare aux boîtes de nuit.

"Danser sur de la house est une anarchie contrôlée"

Pourquoi as-tu délaissé le hip-hop ?

J’aimais danser le hip-hop, mais j’accrochais plus avec la house. Je pense que c’est grâce au patin à roulettes. Et avec la house j’étais capable de danser comme je le voulais, contrairement au hip-hop, qui est moins libre car tout le monde fait les mêmes mouvements... Le hip-hop était très codifié.

Et les années 90 étaient géniales en termes de dance music, tandis que la musique hip-hop et ses messages devenaient de plus en plus hardcore, du style : "Lève ton gun en l’air !" Comment tu veux danser là-dessus ? Ça donne plutôt envie de pousser tous les gens autour de toi.

Qu’est-ce que la danse house représente pour toi ?

Avec la house, je suis capable de perdre le contrôle. C’est une anarchie contrôlée. Ma devise, c’est : “Ne bouge pas sur de la musique, laisse la musique te bouger.” Beaucoup de gens ne le comprennent pas... Ils pensent qu’ils contrôlent la situation, mais ce n’est pas le cas : c’est la musique qui a le contrôle. Et une fois qu’il se laissent aller, ils s’améliorent.

Comment as-tu appris à danser la house ?

J’allais souvent en club et j’observais les danseurs. En grandissant, tu t’appropries les mouvements que tu préfères. Puis quand tu danses, il y a quelque chose qui change en toi, et tu ressens quelque chose de spécial. Quand tu arrêtes de penser à chacun de tes pas, alors tu peux déverser ton style sur la piste de danse.

Beaucoup de gens disent : “Ejoe fait souvent les mêmes mouvements”, mais ce sont mes mouvements. Je les ai créés. Ils m’ont peut-être été inspirés par quelque chose. J’ai peut-être regardé Gene Kelly faire un barrel turn, ou Fred Astaire balancer sa jambe d’une certaine façon, avant d’avoir envie de les surpasser. Mais ce qui m’inspire vraiment, ce qui me fait réellement avancer, c’est de suivre la musique au plus près. J’ai besoin de la musique comme de l’exutoire qui me permet de m’exprimer.

"Les danseurs sont de l'expression pure. Nous sommes les traducteurs"

La house est née à Chicago à la fin des années 70’s. Tu y es souvent allé ?

Non. À New York, on a commencé à danser le jacking, comme à Chicago. Mais la house est devenue plus mature une fois arrivée à New York, il y avait différents sous-genres de musique house et de danse. Il y avait la deep house, plus le lofting. Il y avait des gens roulant sur le sol, faisant des plongeons, nageant comme s’il y avait de l’eau.

Et ensuite il y a eu le style house à proprement parler, où les gens effectuaient une danse qui se rapprochait un peu des claquettes, ce qui est un style plus new-yorkais.

Les pas de la house viennent des différents danseurs, et ont des origines africaines, espagnoles, indiennes ou encore arabes... La house est un kaléidoscope des différents styles de danse, ce qui la rend si spéciale et populaire.

Tu as dansé pour Mariah Carey pendant presque dix ans. Que ressens-tu avant de monter sur scène ?

À ce moment, des gens viennent me dire “Dans deux minutes c’est ton tour”, et je me dis “Whouaaahhhhhhhh, allons-y !” Je sens que ça va être dingue. Tu sais que tu vas faire quelque chose de cool, parce qu’avec les autres danseurs, on sait ce qu’on fait, et on connaît notre but : on veut rendre le public heureux, on veut le choquer. On peut le faire avec la danse, parce que les danseurs sont de l’expression pure.

Nous sommes des traducteurs : on prend le son et on le traduit en mouvement, pour les gens qui ne parviennent pas à se connecter avec la musique. Avec la danse, on rend le son visuel, on lui donne sa couleur. C’est notre boulot. On peint le tableau.

"Tu ferais mieux de déguerpir rapidement avant qu’on te casse
la gueule
"

Tu es allé au Japon, où tu as enseigné la house dance...

..J’étais la première personne à partir enseigner la house au Japon, en 1989, et j’y vais encore au moins deux fois par an. Quand j’y suis allé la première fois, j’ai découvert une communauté principalement tournée vers le hip-hop.

Mais à cette même période, des Japonais venaient à New York pour apprendre, voire voler notre style house. Et quand je dis “voler”, je veux vraiment dire “voler”, parce qu’ils venaient dans les clubs avec une caméra, puis ils la posaient sur le côté pour nous filmer, avant de retourner enseigner notre danse au Japon.

Il y a eu des embrouilles, et des gamins japonais se sont fait voler leur caméra... On leur disait : “Tu t’imagines qu’on va juste retirer ta carte mémoire et te rendre la caméra ? Non, c’est à moi maintenant, et tu ferais mieux de déguerpir rapidement avant qu’on te casse la gueule.” Les Japonais ne voyaient pas ce qu’il y avait de mal dans ce qu’ils faisaient. Et ils ne se rendaient pas compte qu’on était prêts à se battre pour ça. C’était à nous.

Mais d’un autre côté, on était prêts à vendre notre expérience. Donc, quand ils venaient me dire : “Apprends-moi quelques pas et je te filerai vingt dollars”, je répondais “Okay, on va aller au studio, et tu vas aussi payer pour la location.” Avec six élèves, ça me faisait 120 dollars.

Tu travailles aussi pour l’école Juste Debout. Quelle est ta méthode d’enseignement ?

Je n’apprends pas aux enfants à utiliser la danse comme une arme. Ce n’est pas une épée, c’est beaucoup plus puissant : c’est un art. Il s’agit de changer le monde. Et je sais que j’ai changé le monde : j’ai fait ma part, et je continue de travailler.

Aux quatre coins du monde, des gens sautent dans tous les sens en dansant la house, et j’étais l’un des premiers. Personne ne l’enseignait, personne ne savait comment faire.

Quel sont tes projets pour le futur ?

Je vais continuer à donner des cours, je vais faire quelques shows, et je vais commencer à organiser des compétitions. Je veux aussi faire des films.

L’un serait sur une amie morte d’un cancer du poumon, Marjory. J’aimerais aussi réaliser Wrekin’ Shop II, pour montrer tout ce qui s’est passé dans le milieu depuis 1992, et comment nous (les danseurs de rue new-yorkais, ndlr) avons continué à faire ce qu’on faisait. Ce sera un genre de documentaire.

Enfin, j’aimerais faire un film qui s’appellerait Ejoe’s House, quand je serai devenu assez important. Je devais le réaliser il y a quelques années, mais la vie est faite d’imprévus...