Trax : En me plongeant dans l’historique des line-up de Dour, j’ai remarqué que les premiers producteurs de musique électronique invités étaient DJ Pierre et Saint Germain, en 1996. Pourquoi vous être tournés vers ce genre musical ?

Alex Stevens : On avait mis en place un partenariat avec le Fuse, qui est l’équivalent bruxellois du Rex. À l'époque, Rock Werchter et Pukkelpop étaient les plus grands festivals de Belgique, et Carlo (le fondateur de Dour, ndlr) n’avait pas accès aux plus grandes têtes d’affiche. Donc il a dû trouver d’autres manières d’intéresser les gens au festival.

Il était un des premiers à intégrer du hip-hop dans un festival rock. Il a aussi mis De La Soul, et ça a fait un drame : les festivaliers criaient au scandale. Rebelote lorsqu’ils ont fait venir les musiques électroniques, ça ne se faisait pas trop, donc ça n’a pas été accepté tout de suite. Avant, la musique électronique passait surtout dans les boîtes de nuit, pas dans les festivals.

Mathieu Fonsny : I Love Techno existait déjà en 96, mais c’était une niche. À cette période, il y avait un festival de techno ou un festival de rock, mais les deux ne s’entremêlaient jamais. C’était des sectes. Tous les mecs de la drum'n'bass allaient dans un festival drum'n'bass, les gars du reggae allaient dans un festival reggae… Moi, j’aime bien les puristes, c’est important pour qu’un courant avance, mais c’est bien aussi que les gens se mélangent.

"Il faut qu’on garde notre ADN, sinon, on est morts."

L’une des scènes, la Red Bull Elektropedia Balzaal, est dédiée aux grands noms de la musique électronique. Elle est en place depuis combien de temps ? 

AS : Cinq ou six ans je crois. Un jour, on s’était dit que ce serait intéressant d’avoir une scène où ne viendraient que des DJ's, qui joueraient non-stop. La première année, c’était tout de suite la folie. On s’est rendu compte que c’était vraiment ce que les gens attendaient. D’ailleurs, on flippait pour la sécurité parce que tous les festivaliers essayaient d'y aller.

La deuxième année, on l’a mise à côté de la Cannibal Stage, la scène metal. Il y avait un bar commun pour les deux donc il y avait des mecs branchés metal qui allaient boire des verres avec les mecs de la techno. Et ça se passait super bien. Maintenant, la Balzaal est devenue la deuxième plus grande scène.

Dour a accueilli près de 230000 festivaliers l’an dernier mais conserve malgré tout une programmation pointue. Comment gérez-vous cet équilibre ?

AS : En fait, il y a une concurrence tellement importante que si tu veux continuer à exister, tu es obligé d’avoir ta propre identité. Ça n’aurait pas de sens de venir de Paris à Dour si tu avais le même festival à côté de chez toi. Tu es obligé de venir à Dour parce qu’il n’y a personne qui fait ça. Il faut qu’on garde notre ADN, sinon, on est morts. 

L’an dernier, vous avez monté une scène avant-gardiste, le Labo. Cette année, vous allez encore créer une nouvelle scène, le Cubanisto Dancing, qui accueillera des artistes émergents. Pourquoi ce tournant ?

AS : Parce qu’on était excités par plein de nouveaux artistes, et qu’ils n’étaient pas assez connus pour être programmés sur des scènes énormes. Donc on a trouvé des espaces pour pouvoir les ramener.

"Salut c'est cool est devenu une sorte d'icône du festival".

Salut c’est cool sera l’un des six groupes à passer sur scène le mercredi, puis le quatuor passera chaque jour durant trois heures au Cubanisto Dancing. Pourquoi lui offrir une telle place au sein du festival ? 

AS : Ce sont eux qui nous sont venus nous voir en disant : « On est en train de monter notre soundsystem, et on aimerait bien l’installer sur votre festival. » On était un peu ennuyés parce qu’on était en train de travailler sur la nouvelle scène à ce moment (le Cubanisto Dancing, ndlr). On s’est dit : « Merde, deux nouvelles scènes ça va être le bordel au niveau de l’espace qu’on a sur le terrain et tout... ». Et au niveau de la production, c’est quand même du boulot d’installer une nouvelle scène... On s’est dit que deux, ce serait trop, donc on leur a proposé d’être résidents sur le Cubanisto, et ils ont accepté.

D’ailleurs, l’année passée, on les a fait passer le dimanche soir dans un chapiteau de 7 000 places, et je crois qu’il y avait 15 000 ou 16 000 personnes qui essayaient de rentrer. On a décidé de les mettre sur la grande scène le mercredi, pour que tout le monde puisse aller voir.

À tous leurs concerts, quand ils sont en tournée, les gens crient « Doureuhhh !! Doureuhh ! Doureuh ! ». Tous les fans de Salut c’est cool au monde se retrouvent à notre festival, le groupe est devenu une sorte d'icône de Dour.

Les quatre membres de Salut C'est Cool

Alors que beaucoup de festivals se contentent du diptyque techno-house en termes de musique électronique, Dour s’ouvre à une palette de genres beaucoup plus large. Pourquoi cette ligne artistique ?

MF : Ce qu’on aime, c’est aller dans toutes les niches, puis de ne pas juste gratter la première couche, mais d'aller à fond dans le délire. Au niveau du grime, tout le monde veut faire passer Skepta, et va dire : “Super, j’ai Skepta, c’est génial !” Mais nous, on ramène aussi Wiley, qui est une légende, Lady Leshurr, ainsi que Novelist et Stormzy qui sont les nouvelles figures. 

Et c’est la même chose pour la musique électronique. Faire venir Ryan Hemsworth, Lil Silva, et aligner dix “petits”, ça a beaucoup plus d’intérêt selon moi que de se contenter d’aller chercher les têtes de file de chaque courant.

"Popof refera un set de l'époque des raves"

Le crew Heretik, qui a organisé de nombreuses raves et autres free parties, viendra fêter ses vingt ans chez vous. Comment est née cette collaboration ? 

AS : C’est eux qui l'ont proposée. Ils montaient une tournée pour leurs vingt ans, et Ben, qui s’en occupait, nous a tout de suite envoyé un message. Il nous a dit : “On fait cette tournée, on aimerait bien passer chez vous. Tout le monde dans l’équipe veut le faire.” On a tout de suite dit oui.

MF : D’ailleurs, on s’est dit que ce serait l’occasion de ramener Manu le Malin et Popof, qui refera un set de l’époque. C’est excitant de mettre à l'honneur les mecs qui représentent la culture rave et les soirées clandestines. C’est comme faire une exposition de street art.

Vous n’êtes que deux pour booker les 289 groupes ?

AS : Oui, mais on a aussi trois consultants. Sur des genres pointus comme le metal hardcore ou le reggae dub, c’est difficile d’être au courant de tout.

Vous faites quoi durant le festival ?

AS : On est principalement dans le public, pour voir comment les gens réagissent à ce qu’on a programmé. C’est un peu comme quand tu es DJ : tu mets un disque et tu regardes comment les gens dansent.

On essaye de créer des moments spéciaux, donc on est sur le site à essayer de les capter pour tenter de les refaire naître d’année en année. Comme lorsque Devendra Banhart a joué sur une scène en plein air, avec le soleil qui se couchait derrière : on l’a reproduit quelques années après avec Bon Iver.

A votre avis, comment sera le festival dans dix ans ?

MF : La mer aura monté jusqu’à Dour (rire), donc on fera un festival sur la plage et on fera croire qu’on est à Calvi.