Rencontre avec D.K.

Quand on regarde ta discographie, on remarque que tu as sorti énormément de maxis et d'albums en très peu de temps. Tu es du genre à composer vite ou à passer beaucoup de temps sur un titre ?

Ça dépend des projets. J'ai travaillé quasiment une année entière sur les premières productions sous D.K. Mais sinon, oui, j'avais pas mal de morceaux en rab, au fur et à mesure j'ai rencontré des gens, notamment des patrons de label qui se sont montrés intéressés par ces différents tracks et m'ont parfois demandé de les retravailler. Pour D.K. je voulais faire un mélange de house et de boogie, et au final, j'ai réalisé que je n'arrivais pas à assouvir mon penchant plus techno, plus raw, donc j'ai pris la décision de prendre le deuxième alias de 45 ACP.

Ton album sous l'alias D.K., Island Of Dreams, est sorti en mars sur Antinote, a reçu un très bon accueil des médias, même généralistes…

Oui ça fait plaisir, bien sûr, mais je suis encore plus content d'avoir proposé quelque chose sans me contraindre pour que ça soit accessible. C'est un peu mon moteur : essayer de toucher les gens avec quelque chose qui peut paraître simple, mais qui contient des références "pointues". Sous 45 ACP, je me pose moins cette question.

Avant de composer, tu te dis :"ce titre sera pour D.K, celui-là pour 45 ACP" ?

Oui complètement, même si j'utilise les mêmes machines pour les deux projets. Par contre, je suis dans un mood complètement différent. D.K. c'est l'alias le plus calme, celui avec lequel je peux vraiment partir dans toutes les directions… Je compose uniquement pendant l'été pour ce projet. 45 ACP, ça part très souvent d'un morceau "club", que je rends un peu plus chelou par la suite. C'est un exutoire.

L'album de D.K. sonne beaucoup plus acoustique que 45 ACP…

Effectivement, sur cet album il y avait vraiment une volonté d'incorporer le maximum de parties "organiques", jouées, avec de la guitare. J'ai donc adopté une façon de composer complètement différente de d'habitude : je laissais tourner le beat et je jammais par dessus au synthé ou à la guitare. Ça m'a pris trois mois pour le finir. Bizarrement, ce qui m'a pris le plus de temps c'est l'édition, c'est à dire faire en sorte que les morceaux s'enchaînent bien, de façon organique et progressive… Je me suis notamment beaucoup pris la tête à enlever les parties qui n'étaient pas essentielles, épurer au maximum pour que ça sonne léger. Si tout va bien le set live arrivera à la rentrée.

Récemment, tu disais dans les Inrocks : "Je trouve que c’est important de faire les choses localement et d’essayer de représenter quelque chose dans sa ville." Tu viens de Rennes, où la scène musicale est bouillonnante depuis un certain temps déjà, pourtant, on entends davantage parler de toi à Paris…

J'ai passé mon enfance et mon adolescence à Rennes, avant de bouger à Nantes puis Paris. Mais c'est vrai que je suis plus représenté à Paris, peut être parce qu'Antinote est un label de la capitale. Mais mes premiers disques et mes premiers sets, c'était bien à Rennes ! Je garde un gros souvenir de mon premier set : tous les gens jonchés sur les marches de l'Ubu en train de gueuler… C'était fou.

Qu'est-ce que cette ville représente pour toi ?

Pleins de souvenirs ! Je me rappelle encore aller me fournir en hip-hop à Downtown, Rennes Musique (mythiques disquaires rennais, aujourd'hui fermés) et maintenant Blind Spot qui est toujours une excellente maison.

Tu allais déjà en club ?

Pas beaucoup : l'Ubu, les Trans Musicales… comme tout le monde quoi. J'ai commencé à produire avec Low Jack, avec qui on a formé le duo Darabi. Faire de la musique à deux, pour commencer, c'est parfait.

Justement, pourquoi avoir choisi de faire de la musique en solo par la suite ?

Il y avait un désir d'autosatisfaction, une envie d'avoir son style, sa patte. Avec le recul, la musique qu'on faisait avec Low Jack, je vois ça comme deux potes qui jamment, rien à voir avec maintenant où je suis en mode autarcique et assez sérieux quand je compose pour D.K. ou ACP.

Qu'est-ce que ça changé quoi pour toi d'emménager à Paris ?

Ma grosse rencontre, c'est avec Zaltan à la Java. C'est pas souvent que tu rencontres quelqu'un et qu'il y a une vraie connexion… Là, ça s'est passé comme ça, on s'est très vite découvert plein de références et de goûts en commun, il y a vraiment eu une osmose. C'est lui qui m'a présenté à tous le crew Antinote, et je me suis retrouvé dans une famille qui écoutait plein de musiques différentes, c'est aussi ça qui m'a plu et qui m'a fait me sentir comme à la maison. J'ai aussi fait la rencontre de Ron Morelli, d'où mon album sur L.I.E.S, qui est son label. Je crois que là, ce sont les morceaux les plus lents sous 45 ACP qui lui ont plu, il m'a donc demandé de faire un album… J'aime bien que les choses se fassent naturellement, que tu n'ai pas à aller à taper à toutes les portes pour sortir ta musique. Quand les gens viennent à toi, c'est là que tu te sens à ta place, parce que tu n'as pas élaboré de stratégie. Moi, le jour où je me mets à composer tel genre de musique pour signer sur tel genre de label, c'est fini. On m'a toujours dit : "Surprends-moi !" J'espère que ça va continuer comme ça.

Les labels ne te donnent aucune direction particulière ?

Jamais. Quand je fais ma musique, c'est tout seul chez moi, je peux ne pas faire écouter un morceau à quelqu'un pendant deux ou trois mois. Jusqu'à ce que je décide qu'il est complètement fini.

Ton son a beaucoup évolué au fil des EP, et ce en très peu de temps finalement… Sur les premiers en tant que 45 ACP, on reconnaît clairement tes influences Chicago house, boogie… C'est beaucoup moins évident sur tes dernières productions.

Merci. J'essaye que chaque disque forme un bloc cohérent. Par exemple, le premier sur Antinote, c'était vraiment inspiré de la house synthétique à la Larry Heard, un peu aquatique et à peine revisitée. J'avais énormément de morceaux, on m'a poussé à faire un album, c'était peut être un peu tôt en y repensant. Mais j'aime bien le fait de ne pas être stratège, le label a aussi trouvé ça cohérent dans l'ensemble et on l'a sorti, point barre. Un an plus tard, on m'a redemandé de faire un disque, j'avais écouté d'autres choses entre-temps, donc c'est peut-être plus funk, plus groovy.

Tu es un digger notoire. Qu'est-ce qui t'a marqué dernièrement, musicalement ?

J'ai écouté des artistes comme Tom Noble, un producteur américain. Au moment de faire mon album, j'étais à fond sur tout cette mouvance boogie de Washington, plus particulièrement le label Peoples Potential Unlimited Records (PPU), des artistes comme Moon B par exemple, qui propose quelque chose entre la house et – encore une fois – la boogie, un mélange de référence anciennes et d'autres plus contemporaines. Ça a parlé à mes racines funk, aux disques de D Train.

Oui, ça s'entend sur Love on Delivery, ton précédent EP sous D.K., qui fait pas mal penser par moments à D Train ou Dâm Funk… C'est ce côté californien, estival, suintant que tu recherches avec D.K. ?

Voilà exactement, je dirais que c'est même plus inspiré des sons G-Funk, des skeuds de hip-hop que j'écoutais dans ma chambre d'ado. Ce côté nappes synthétique limite futuriste qu'on retrouve dans la techno de Detroit, mais qui prend bien son temps. C'est une des raisons pour laquelle beaucoup de mes morceaux sont downtempo. Et d'autres artistes plus contemporains comme Moon B ou Andras Fox ont perpétué et fait évoluer cette vibe californienne dans leurs productions. J'ai eu le temps d'ingurgiter tout ça, d'écouter plein de choses, et l'idée de mélanger la house avec la chaleur des beats plus R&B, quitte à être moins club parfois, ça m'a plu.

Le dernier album s'éloigne de la dance par rapport à ce que tu as fais avant, il y a même un petit côté baléarique.

De la même façon pour le dernier album, je découvrais en même temps plein d'ambient, de new wave : Ryūichi Sakamoto, Art Of Noise. Ce sont des références complètement distinctes, mais je pense qu'on retrouve des bribes de tout dans D.K., c'est ce que j'essaye de faire en tout cas, de façon cohérente et personnelle. Et oui, ce que tu appelle la musique des Baléares, les marimba, on retrouve ça dans pas mal de morceaux de disco également, repris par la house ensuite… Des styles qui se sont chevauchés à un moment donné, et qui se font évoluer. C'est cet entre-deux qui m'intéresse tout particulièrement, la proto-house avec les toutes premières utilisation de boîte à rythme, les percus de la disco, tout ça c'est une histoire de pont.

Des projets à  venir ?

Il y a un remix de Nico Motte, qui a sorti un excellent EP sur Antinote, à sortir bientôt. À part ça, j'ai deux disques de 45 ACP qui sont déjà prêts, ça sera sur L.I.E.S et Russian Torrent Versions, les deux labels de Ron Morelli.