Pour tous ceux qui ne sont pas originaires du Midwest des Etats-Unis, Marea Stamper, alias The Black Madonna, peut avoir l’air d’une petite nouvelle. En réalité, elle fait partie des vétérans, impliquée depuis vingt-cinq ans dans la scène électronique. Originaire du Kentucky, elle a fait ses débuts sur la scène rave de la région avant de rejoindre Chicago et de travailler avec Dust Traxx, S.O.L.E. Unlimited, pour devenir la directrice artistique du Smart Bar. Elle a touché à tout : le booking d’artistes, la distribution, la promotion d’événements… Elle a même vendu des mixtapes et en a profité pour faire ses armes en tant que DJ. Alors qu’elle travaillait comme bookeuse pour le Smart Bar, le club le plus célèbre et le plus ancien de Chicago, elle s’est vu proposer de plus en plus de dates à travers le pays, en particulier pour des soirées gay friendly comme Honey Soundsystem, Hot Mass, Folsom et Men’s Room. A la même époque, elle a sorti des titres sur des labels comme Home Taping is Killing Music, Stripped ‘n’ Chewed et Argot. Celui qui la fera connaître, A Jealous Heart Never Rests (sur le maxi Lady of Sorrows, chez Argot, 2013), deviendra un tube dans tous les clubs à l’été 2013. L’automne suivant, elle démarre sa carrière européenne au Panorama Bar, la "mezzanine" du Berghain, et monte rapidement en première division grâce à de nombreux articles dans la presse spécialisée et des dates un peu partout dans le monde.

Stamper a profité de sa renommée pour exposer les difficultés vécues par les acteurs les plus marginalisés du milieu de la musique électronique. En se basant sur sa propre expérience de femme queer et DJ et par solidarité avec les communautés gays, trans et les personnes de couleur, elle s’est exprimée haut et fort dès qu’elle le pouvait sur les formes de violence et de discrimination toujours très présentes dans la culture club. Tout en adhérant fortement aux valeurs de la musique électronique que sont notamment la tolérance et l’empathie, elle n’a pas hésité à appeler la communauté à faire encore mieux, à être plus accueillante et plus respectueuse des origines d'une culture née dans les marges. Elle en a parfois payé le prix. Sa lutte contre la misogynie et ses prises de position lui ont valu de fortes résistances. Malgré ces réactions négatives, elle n’a jamais cessé de s’exprimer avec passion sur les injustices qui règnent dans le milieu.

Comment allez-vous ?

Hum, ça va, étant donné que je viens de dormir 18 heures.

J’aime bien la façon dont vous prenez le temps de répondre. Donc vous avez bien dormi. J’imagine que vous étiez très occupée ces derniers jours.

J’ai suivi le Sonar à Reykjavik puis à Stockholm et j’ai fait quelques shows entre-temps. Le week-end s’est terminé au Panorama Bar dimanche, j’ai fait la fermeture du club. C’est assez rare, parce que d’habitude, les derniers danseurs sont poussés en bas, dans le Berghain, plutôt qu'à l'étage, mais j’ai joué environ neuf heures d’affilée. On est vendredi matin et je retrouve à peine forme humaine. 

C’est impressionnant ! Neuf heures à mixer, ça doit paraître une éternité, comment vous sentiez-vous après ?

Il a carrément fallu m’aider à entrer dans le taxi après le show, je crois que je n’avais pas conscience de la façon dont mon corps allait réagir. Après cinq heures de set, ils ont décidé de prolonger, ce qui est à la fois excitant – c'est un honneur – et effrayant : j’ignore si l'on peut se préparer pour une expérience de ce genre. Il faut juste le faire, je crois. Maintenant que c’est fini, je peux dire sans exagérer que ça change la vie, vraiment. Mais avec le recul, je me dis que j’aurais mieux fait de mettre un autre pantalon (rire).

Ah, tout se paie ! J’ai lu quelque part sur votre Facebook ou Twitter que vous aviez tiré les leçons du closing du Panorama Bar : toujours avoir des fruits sur soi, un pantalon de rechange et du talc.

En fait, j’aurais dû mettre un short ou un truc dans le genre. Sans trop en révéler, je peux dire que j’ai vraiment dansé comme une folle et j’en paie le prix aujourd’hui. Mais je ne regrette rien et j’assume complètement, ça valait le coup !

"Si même Björk doit se battre pour être reconnue en tant qu'auteur, alors on est toutes foutues…"

Ce que j’ai toujours trouvé fascinant, c’est que pour vous, la politique n’est pas un extra à votre carrière de DJ, elle partie intégrante de votre musique, de votre manière de la produire. 

Quand tu es une femme, ou que tu appartiens à n’importe quel groupe autre que celui des hommes blancs hétéros, tu es forcément un acteur politique, que tu le veuilles ou non. La personne que tu es déterminera la manière dont tu évolueras dans ton milieu professionnel, quel qu’il soit. La politique m’intéresse, c’est sûr, mais rien que le fait d’être une femme dans un milieu très masculin fait de moi une personne qui doit constamment relever des défis. C’est quelque chose que je vis depuis le début de ma carrière, alors j’en suis très consciente. Cela dit, j’ai un peu de mal avec le fait qu’on me proclame porte-parole, parce que nous sommes nombreux à adresser ces problèmes. J'ai des réticences à ranger cela dans la "politique" : en tant qu’être humain, on devrait tous prendre position et développer notre empathie et notre compassion pour les autres. En réalité, j’essaie juste de rendre ce milieu plus agréable, afin que tous, quelles que soient leurs origines ou leur appartenance à un groupe, s’y sentent bien. C’est moins de la politique que de l’humanité, en fait. Certaines de mes interventions ont été épinglées comme de la politique, et j’en conviens, mais je n’ai pas le sentiment que mes idées soient si spéciales ou originales. Se préoccuper des autres devrait être une simple question de bon sens.

Vous parlez de compassion et d’empathie comme des piliers dans les rapports aux autres. Qu’est-ce que ça signifie, exactement, dans le contexte des clubs et de la musique électronique ? En tant que DA, musicienne et bookeuse, quelle importance ces concepts ont-ils pris ?

Par exemple, nous avons eu un résident du Smart Bar qui a fait son coming out et nous a dit qu’il était trans. Je n’ai aucun ami proche qui a fait un coming out de ce genre, tous mes amis qui se revendiquent trans l'ont déjà fait depuis longtemps. Ce que je veux dire par là, c’est que bien que cette situation était nouvelle pour moi et que je ne savais pas vraiment quelle était la réaction appropriée, je voulais être certaine d’avoir un maximum d’empathie pour cette personne. J’ai tout simplement posé des questions pour m’assurer de son bien-être : je lui ai demandé ce qu’il souhaitait, la manière dont il voulait que ce soit adressé dans le club, des petites choses aussi, comme quelles toilettes seraient les mieux adaptées. Je crois que montrer de l’empathie, c’est écouter l’autre, le laisser parler de son expérience et y répondre de la manière la plus douce possible, de le mettre à l’aise. Au sein d’un club, cela peut prendre des formes variées, comme demander à la sécurité de se comporter d’une certaine manière.

"Les agressions sexuelles dans les clubs, c’était quelque chose dont on ne parlait pas dans la presse."

Comme j’ai été très exposée médiatiquement, je reçois un ou deux e-mails par semaine de très jeunes femmes qui ont vécu des expériences traumatisantes et qui me demandent comment réagir. Elles veulent toujours me parler de ce qui leur est arrivé, ou me présenter des problèmes auxquels elles sont confrontées dans le milieu électro. Pour elles, j’essaie d’être à l’écoute et surtout de les rassurer, de leur dire que quoi qu’elles fassent, ce sera le bon choix.


Lorsque vous parlez de ces problèmes avec les gens qui travaillent dans le milieu, y a-t-il des sujets récurrents ou des schémas qui se répètent ?

Il y en a deux en particulier. Certains sujets resurgissent régulièrement quand les gens me parlent de ces problèmes et demandent des conseils sur la manière de les régler. Le second sujet récurrent, c’est la révélation brute d’agressions ou de tentatives d'agression sexuelle dans les clubs. On me demande s’il faut le dire, comment le dire ou comment le gérer en backstage. Je dirais que j’en ai reçu entre 20 et 30 de ce genre, rien que l’année dernière. Il y a aussi pas mal de filles qui viennent me dire : "Tu sais, j’étais dans un club hier soir, j’étais complètement défoncée et ce type m’a coincée sans que je ne puisse rien faire. J’ai juste besoin d’en parler à quelqu’un, je ne savais pas quoi faire." Dans ce genre de cas, l’empathie est à peu près la seule chose qu’on puisse utiliser. D’un côté, je me sens vraiment touchée qu’on veuille se confier à moi sur des sujets aussi personnels et délicats, et d’un autre, je suis totalement horrifiée de la fréquence de ces agressions.

Et vous, comment vous le ressentez ? Vous semblez avoir un rôle de confidente dans le milieu, donc vous entendez beaucoup de choses. Cela vous affecte sûrement, psychologiquement ?

Ça peut arriver n’importe quand : dans un moment calme ou au contraire dans un club bruyant ou encore dans un message via Facebook. On est très stimulé quand on est en tournée, avec beaucoup d’e-mails par exemple, alors je fais attention à être très attentive quand ça se produit. Je fais vraiment tout pour être dans le moment, même si c’est seulement deux minutes, parce que si on vous dit que c’est important, alors vraiment, ça l’est, plus que tout ce qu’on pourra vous dire pendant cette journée. Ça n’a pas été facile, pendant la tournée, on est dans une énergie constante, et c'était parfois compliqué de déterminer quelles situations méritaient que je m’y consacre entièrement. C’est tellement important, pour moi, de réagir de la meilleure manière possible…

En même temps, je ne suis pas thérapeute, je n’ai aucun diplôme ! En revanche, je suis une femme qui a réussi dans le milieu et qui a osé parler ouvertement de problèmes qui étaient plutôt tabous jusque-là. Plus jeune, je n’ai jamais entendu parler de femmes dans la musique électronique qui osaient aborder le sujet des agressions dans les clubs, c’était juste quelque chose dont on ne parlait pas dans la presse. À un moment – sans vraiment y avoir réfléchi –, j’ai juste commencé à en discuter, ça ne m’a jamais traversé l’esprit de ne pas en parler. Du coup, pour beaucoup de femmes, j’ai été la première qu’elles ont entendu s’exprimer sur ces sujets et je suis devenue celle qui parle librement et à qui elles pouvaient s’identifier. Ça me donne un drôle de rôle, parce que, encore une fois, ce n’est pas mon métier. Je suis juste très exposée.

J’ai beau ne pas être une experte, je reste une femme qui évolue depuis près de vingt-cinq ans dans ce milieu. Je suis une femme qui a découvert Underground Resistance avec le premier mec qui m’a frappée. Je suis une femme qui est passée tout près de l’agression sexuelle par un collègue à un after. Je ne suis pas thérapeute, mais je suis une femme qui a traversé beaucoup d’épreuves auxquelles sont confrontées tant d’autres – et c’est trop souvent décrit comme "le prix à payer" pour travailler dans ce secteur. Même si nous sommes nombreuses à rejeter les termes de « victime » ou "survivante", il n’en reste pas moins que si vous demandez à des femmes des choses comme : "Est-ce qu’on a déjà essayé de te toucher quand tu étais sous l’emprise de drogue ou d’alcool ? Est-ce que tu as déjà été obligée de garder un œil sur ton verre au travail ?", nombreuses seront celles qui répondront "oui". Alors certes, je ne suis pas une professionnelle, mais j’ai vécu ce que vivent les jeunes femmes d’aujourd’hui. Pour elles, c’est nouveau. Pour moi, non, alors je dois faire en sorte de les prévenir. J’agis simplement comme une membre bienveillante de cette communauté qui accepte de partager son expérience et qui est prête à témoigner devant le plus grand nombre. 

"Je préfère regarder un épisode de Downton Abbey tranquille à la maison que de mixer à une pool party."

En parlant de témoignage public, vous disiez plus haut que ce genre d’incidents étaient tolérés car considérés comme "le prix à payer". Est-ce que ça vous a causé du tort d’en parler aussi librement ?

Oui, absolument. Cela dit, je veux être bien claire : je me considère comme extrêmement chanceuse. J’ai eu des opportunités incroyables ces dernières années et je ne regrette rien. Mais je suis une femme médiatisée et je crois que toutes celles qui le sont vous diraient la même chose : il y a forcément un prix à payer et ça vaut pour tous les milieux professionnels. J’ai vécu des trucs vraiment tordus sur Internet, j’ai déjà eu un type qui m’attendait à la sortie d’un club, j’ai vécu des expériences vraiment traumatisantes de types qui me suivaient. Quand j’ai animé un panel au Sonar à Reykjavik avec Ellen Allien, Courtesy ainsi que quelques autres femmes, quelqu’un a posé la question : "Qui a déjà subi du harcèlement online ?" et on a toutes levé la main. Certains témoignages étaient vraiment effrayants. Ce n’est pas spécifique à l’univers de la musique électronique, je pense que toutes les femmes un peu exposées y sont confrontées et je n’ai pas encore réglé mes comptes avec tout ce qui m’est arrivé. Pour être honnête, il m’arrive de souhaiter "faire une Beyonce", ne plus répondre à aucune question et me retirer complètement d’Internet. C’est compliqué de savoir quoi faire, je sais que certaines de mes déclarations ont eu du sens pour des personnes, d’autres les ont mises en colère et enfin quelques-unes m’ont mise en contact, bien malgré moi, avec des malades. C’est difficile de savoir où s’arrêter, j’avoue ne pas avoir la réponse à ça.

En parlant de déclarations qui ont pu être une inspiration, je pense au "Black Madonna Manifesto" qui a beaucoup tourné ces dernières années, depuis sa publication dans DJ Broadcast.

Ce qui est intéressant, c’est que ça date d’une interview que j’avais donnée bien avant pour un journal américain, quand j’ai commencé à faire des dates en 2012. Il s'agit d'une partie de l’entretien qui a été republiée encore et encore. C’est juste quelque chose que j’ai dit à ce journaliste par téléphone, ce n’est pas comme si j’avais pris le temps de rédiger une déclaration officielle. En réalité, ces mots ont vraiment eu de l’impact quand ils ont été mis en avant par DJ Broadcast. Ça m’a fait drôle de voir ces mots partout, sur des Tumblr, des affiches, des pancartes… C’est vraiment bizarre de voir des mots prononcés presque en off transformés en meme. Totalement surréaliste. 

C’est peut-être le bon moment d’aborder le sujet, plus général, de la place des femmes dans l’industrie de la musique. En plus de tous les points que vous avez pu soulever au cours de votre carrière, il s’est passé beaucoup de choses récemment, notamment l’affaire d’accusation de viol par Kesha. Björk aussi, qui a eu le plus grand mal à être reconnue en tant que productrice. Avez-vous pu identifier des points communs à toutes ces affaires ?

Je pense que quand Björk déclare que la société n’arrive pas à considérer les femmes comme des auteurs, elle a tout compris. Je crois pouvoir affirmer que nous avons toutes lutté pour être reconnues professionnellement et qu’on a beaucoup cherché à nous faire reculer. J’aime beaucoup la série qu’a produite female:pressure et qui montre des photos de femmes dans leur studio, luttant contre l’image des studios exclusivement masculins. Je pense que les femmes qui produisent doivent faire face à des défis très particuliers que les hommes ignorent totalement. Tout comme eux, nous démarrons dans le métier avec notre entourage, que ce soit un petit ami ou un bon copain, et c’est bien normal, en réalité les femmes sont comme tout le monde. Ce qui pose problème, c’est que dans ce monde, la misogynie et les abus sexuels se construisent bien souvent dans des relations de confiance entre hommes et femmes. Ainsi, nombreuses sont celles qui sont victimes d’abus par leurs mentors ou leurs copains. Je connais beaucoup, beaucoup de femmes qui ont dû se battre pour sortir de ce cercle vicieux. Je pense à Kesha ou Alice Glass, qui ont subi ce genre d’abus au sein de leur relation avec des mentors ou des compagnons.

The Black Madonna - Exodus

C’est une première barrière à franchir, pour toutes les femmes. Même si elle n’existait pas, il resterait la lutte permanente pour être reconnues comme la source légitime de leur créativité. Il faut bien se dire que si même Björk doit se battre, alors on est toutes foutues. Si ce n’est pas une évidence que Björk est un pur génie, alors… C’est vrai que c’est presque rassurant de constater qu’elle est dans le même pétrin que les autres, mais d’un autre côté, c’est aussi très inquiétant. Je l’ai vécu aussi, parfois face à des gens convaincus que j’étais un homme, d’autres persuadés qu’un homme était derrière mon travail et j’ai aussi subi une certaine forme de haine de la part de collaborateurs masculins. J’ai passé beaucoup de temps à y réfléchir et à me renseigner et je constate avec regret que la majorité des femmes, dans ce milieu, ont vécu de genre de saloperies, que ce soit à cause d’un compagnon ou d’un collaborateur qui pouvait les manipuler ou les maltraiter psychologiquement. Il peut arriver que le collaborateur soit merveilleux (comme plein d’artistes masculins qui ont de super collaborateurs), mais à la seconde où une femme commence à travailler avec un homme, il devient l’auteur et elle, la "chanteuse", "la diva", des trucs dans le genre.

Par exemple, j’ai entendu quelqu’un de très bien intentionné pointer le manque de femmes parmi les têtes d’affiche de Coachella, alors qu’évidemment, il y a LCD Soundsystem dans lequel Nancy est une véritable force, une leader. On est quand même en train de dire qu’une femme compte pour du beurre dans un groupe, ou qu’un groupe doit être composé exclusivement de femmes pour être dirigé par l’une d’elles… Ça me paraît dingue. Ce n’est pas une choriste ! C’est un membre du groupe à part entière et elle en fait partie depuis le début. James Murphy s’est exprimé haut et fort à ce sujet, il a bien dit que ce n’était pas juste "Jimmy et le groupe" mais que c’est bien plusieurs personnes qui constituent un groupe, donc Nancy. Qui que vous soyez, en tant que femme, vous aurez à affronter ça un jour ou l’autre.

"J’avais du mal parce qu'il n'existait pas d'équivalent féminin à Frankie Knuckles et j’avais besoin de croire que les femmes pouvaient trouver leur place, pas seulement à l'église mais dans la dance music."

Je ne sais plus si c’est Joni Mitchell or Joan Baez qui racontait que le songwriting de ses chansons était toujours crédité au nom du mec qui était dans le studio à ce moment-là. On dirait que cette époque n’est pas révolue, que la tendance veut qu’on accorde systématiquement le mérite et l’autorité créative aux hommes.

C’est ça ! Quand j’ai commencé le projet The Black Madonna, j’ai refusé qu’un homme touche au moindre bouton avant de soumettre mon travail au mastering, parce que je ne voulais pas que tout lui revienne. Je me souviens d’une discussion quelque part sur le Net avec une personne avec qui j’avais collaborée qui, en blaguant, a demandé à un de nos amis "Tiens et pourquoi tu ne l’aiderais pas à faire un titre ?". J’ai dit : "Ah oui, c’est comme ça ?" De ce fait, pendant un certain temps, j’ai préféré ne laisser personne toucher à mon travail, juste parce que je voulais que ce soit le mien à 100 %.

C’est intéressant parce qu'on vient de parler du "prix à payer pour être dans ce milieu" et là, on dirait que vous avez traversé une période où vous ne pouviez même pas accepter d’aide, de peur de voir votre implication disparaître. En fait, vous avez dû renoncer au réseau de soutien dont bénéficie, normalement, un producteur masculin au début de sa carrière.

Oui, c’est vrai. J’ai vraiment testé toutes les formes de collaborations. J’ai été celle qui est assise devant l’écran, qui le pointe du doigt et dit "fais le sonner plus comme ça". J’ai été celle, de l’autre côté, qui faisait en sorte que ça sonne exactement comme dans la tête de l’autre, j’ai aussi pu avoir des collaborations parfaitement équilibrées, du vrai 50/50. J’ai fait tout ça et j’en garde un bon souvenir. C’est grâce à cela que j’ai appris à produire, en touchant à tout et en participant à toutes les étapes de production. Quand il a fallu composer mes propres tracks, j’ai été confrontée à une solitude écrasante. Ce que je voulais faire, à l’époque, ne correspondait pas du tout aux tendances des autres DJ’s. Je voulais créer des titres très personnels, pas de ceux qu’on peut produire avec une autre personne dans la pièce, et je dois dire qu’à ce moment-là, le succès me paraissait inatteignable. Quand j’ai démarré The Black Madonna, j’avais échoué d’une manière si faramineuse, autant comme productrice que comme DJ que je ne me disais pas : "Je vais devoir faire ça toute seule, comme ça, je serai enfin prise au sérieux." Et finalement, quand ma musique a généré de l’intérêt et qu’on m’a proposé de l’aide pour un mixdown, j’ai préféré refuser pour ne plus jamais entendre la phrase : "Vas l'aider à faire son track."

Et je ne voulais pas non plus de feedback. Toute ma vie, j’ai subi les opinions des hommes et j’ai beaucoup appris en studio, mais au bout d’un moment, j’avais vraiment du mal à entendre quoi que ce soit. Ce n’était pas parce que ça me rendait triste ou parce que j’avais échoué, mais plutôt à cause du manque total de répercussions qu’avaient généré mes collaborations, et ça me poussait à ne pas sacrifier mon point de vue. Je me sentais enfermée dans un carcan de règles. Longtemps, j’ai eu peur de qui j’étais. The Black Madonna, c’était justement pour échapper aux avis extérieurs et aux tendances. Je ne voulais pas faire du mainstream, et ce que j’écoutais quand j’ai composé ces cinq premiers disques n'était pas vraiment le Zeitgeist de la dance music. Je n’étais d’ailleurs pas du tout au courant de ce qui était populaire : je ne prêtais aucune attention aux modes dans la musique et je n’avais personne autour de moi pour m’y initier, je n’avais pas beaucoup d’amis ni de vie sociale à proprement parler. Je n’étais pas la bienvenue dans les soirées "cool" et je ne sortais pas en club non plus : tout ceci m’a sûrement un peu aidée à me libérer et à faire ce dont j’avais envie.

The Black Madonna - Stay

Qu’est-ce qui a changé, aujourd’hui, en termes de misogynie et de féminisme ?

Je crois que beaucoup de gens ont eu envie d’écouter ce que j’avais à dire grâce à ma musique. Certaines personnes, qui ne se seraient pas forcément intéressées à ces sujets, s’y sont ouvertes plus facilement après m’avoir vue mixer. Je me suis efforcée, malgré mes opinions parfois tranchées, de rester accessible et d’être une bonne ambassadrice, facile d’accès et ouverte, même si je pouvais jouer ce rôle à contrecœur. Certaines choses ont changé de manière si drastique que j’ai peine à y croire. Je garde toujours ce sentiment d’être passée de l’autre côté du miroir, malgré tout ce qui m’est arrivé, mais je suis bien consciente des changements qui se sont opérés. On m’a envoyé une capture d’écran de Virgil Abloh, le creative director de Kanye West, disant qu’il allait jouer un de mes tracks à la soirée Yeezy Season 3 (la collab entre Kanye West et Adidas, ndlr). Ça m’a fait énormément plaisir parce que j’adore Kanye, mais c’est typiquement le genre de situation où l'on joue ma musique à une soirée à laquelle je ne serai jamais invitée. Franchement, je suis dans un moment un peu bizarre. D’un côté, j’ai passé une année extraordinaire et d’un autre, j’ai 38 ans et j’ai l’air d’une grand-mère. Je ne fais pas partie des « gens cool » et je n'en ferai jamais partie. Il y a une vraie contradiction entre le fait de vivre ces expériences incroyables et de me sentir un peu naze, parce que je ne suis pas une party girl. C’est probablement ce qui me différencie des autres DJ’s, d’ailleurs.

Donc, malgré tout ce succès, vous vous sentez toujours une outsider ?

Dans un sens oui, parce que je préfère regarder un épisode de Downton Abbey tranquille à la maison que de mixer à une pool party. Je suis nettement plus vieille que ceux qui démarrent ce job, la drogue et la mode ne m’intéressent pas, je ne fais pas vraiment la fête… Donc oui, je suis un peu à l’écart.

The Black Madonna sort un peu du lot par rapport à d’autres projets créatifs récents. Les artistes aiment généralement projeter quelque chose de personnel dans leur nom de scène. Est-ce que la vierge noire représente quelque chose de spécial à vos yeux, un peu comme DJ Sprinkles a un sens pour Terre Thaemlitz ?

L’explication la plus évidente, c’est que je suis catholique, comme toute ma famille. Mon grand-père était ami avec C.S. Lewis (auteur des Chroniques de Narnia et d'ouvrages sur le christianisme, ndlr). Dans ce contexte, une Black Madonna, une vierge noire, c’est une icône, un objet religieux, typique du Moyen-Âge. Elles viennent le plus souvent d’Europe, sont en bois, quelquefois en pierre, soit elles ont noirci avec le temps, soit le matériau était déjà foncé. Elles sont très appréciées partout dans le monde, mais surtout en Europe. Je crois qu’il y en a 200 rien qu’en France. La vierge noire est très appréciée des catholiques et on trouve de nombreux lieux de culte qui lui sont dédiés près des endroits où l'on vénérait les déesses, avant le christianisme. Il y a beaucoup de livres intéressants à ce sujet.

L'explication la plus simple, c'est que la Black Madonna est l’icône préférée de ma mère et cela nous a vraiment rapprochées, spirituellement parlant. C’est une dédicace à ma maman et à la foi que j’ai en moi. D’un autre côté, je vois en la vierge noire une petite révolution féministe à elle seule, au sein de l’Eglise. Nous sommes nombreux, parmi les catholiques, à avoir eu du mal à se retrouver dans une icône, et la vierge noire a ceci de particulier qu’elle représente la fertilité et provoque des dévouements très forts, beaucoup plus que d’autres saints. Bien que présentes partout dans le monde, ces statuettes entraînent toutes cette même adoration, et quand il a fallu que je me trouve une place dans le monde de la musique électronique, le concept de Black Madonna était parfait, à l'intersection entre la spiritualité et la politique.

The Black Madonna Boiler Room Chicago DJ Set

Je me suis rendu compte que les questions que je me posais sur ma foi et sur ma carrière étaient les mêmes : où est-ce que je me situe dans mon rapport à Dieu ? Où est-ce que je me situe dans le paysage musical ? Qui est la figure spirituelle de la féminité dans la house music ? J’avais du mal parce qu'il n'existait pas d'équivalent féminin à Frankie Knuckles et j’avais besoin de croire que les femmes pouvaient trouver leur place, pas seulement à l'église mais dans la dance music. Je voulais que ces deux institutions masculines fassent de la place pour un peu de rébellion, qu’elles donnent un endroit dans lequel on pourrait voir se refléter nos propres idoles, en tant que femmes, créatrices et artistes.

Je sais que toutes ces idées peuvent sembler très différentes les unes des autres, mais pour moi, c’est très cohérent : je souhaite voir apparaître le divin féminin dans un espace où il est rarement représenté. Pour moi, cet aspect symbolique est important et en même temps, je n’en parle pas trop parce que c’est un sujet délicat. Je suis une féministe, pro-gay. Je suis catholique, mais comme beaucoup d’entre eux, je suis en profond désaccord avec de nombreux sujets et ce choix, The Black Madonna, le montre bien : j’exprime à la fois le besoin d’être connectée aux rites et traditions qui me sont chers depuis mon enfance et en même temps le besoin de m’en détacher.

Pour finir de façon plus légère : si la Vierge Noire est une sainte pour l’Eglise, vous verriez The Black Madonna en patronne d’une cause en particulier ?

Je crois que c’est le cas – et j’en suis très flattée – mais ça dépend de l'origine des gens. Les Français, s'ils connaissent la vierge noire, comprendront facilement. À Chicago, dans le quartier polonais, il y a une vierge noire dans toutes les boulangeries, mais dès que vous changez de quartier, personne ne la connaît. Je crois que cette sainte a dépassé la simple référence au catholicisme : il y a, partout dans le monde, des gens qui l’adorent sans pour autant être religieux. Ça fait partie des raisons pour lesquelles je l’admire autant : je ne suis pas une très bonne catholique mais je l’aime très fort. Tout bien réfléchi, je pense que j’ai élaboré ce projet pour trouver ce dont j’avais besoin, à cette époque. À mes débuts, je rêvais d’une femme emblématique dans le milieu de la musique électronique. J’étais bien sûr fan de DJ Heather, Ellen Allien, Honey Dijon et beaucoup d’autres, mais j’en voulais une à moi, une figure presque maternelle. Je pense que pour beaucoup, le projet The Black Madonna a pris ce sens.