Photo en Une : © Lee Jeffries

Vous avez fait partie du groupe Aufgang, au tout début du projet. C'est votre première incursion dans les musiques électroniques ?

La musique électronique vint à moi au début des années 2000. Mon frère, Rami Khalife, qui faisait aussi partie de Aufgang, était dedans. C'est vraiment en le côtoyant, lui et Francesco Tristano, qui écoutaient presque exclusivement ça, que j'ai découvert cet univers. Surtout lors d'un voyage tous les trois en Amérique Latine, au début des iPod. J'ai écouté Ricardo Villalobos et d'autre artistes. C'est la première musique que j'écoutais seul, dans le casque. C'était très solitaire avec des paysages fous. On a été jusqu'à la Terre de Feu en Argentine, el fin del mundo, avec des montagnes, la neige...

"La musique électronique peut être exécutée avec des instruments organiques ou acoustiques."

Cette découverte des musiques électroniques, comment l'articulez-vous avec le piano et votre bagage existant ?

Ça s'est juste intégré en moi, et à tout ce que j'avais côtoyé. C'était une couleur additionnelle. Au conservatoire, j'avais le piano et la percussion, puis j'ai découvert le jazz, les musiques du monde avec des couleurs et des musiciens différents. L'électronique est venue s'ajouter à cela, et mon premier album, en 2010, comporte un peu de tous ces éléments. De toute façon, je ne ferai jamais, je crois, uniquement ce qu'on appelle de la musique électronique, ou uniquement de la musique jazz, rock ou je ne sais quoi. Pour moi, ce sont des valeurs qui ne sont pas cohérentes en 2016. Elles s'entrechoquent. La musique électronique s'étend et peut être exécutée avec des instruments organiques ou acoustiques. Des groupes sont dans cette démarche : Aufgang, Brandt Bauer Frick...

Bachar Mar-Khalife © Lee Jeffries

Quand je suis en studio, il y a quelques machines, mais surtout des instruments acoustiques que je m'efforce de faire sonner comme des instruments électroniques. En jouant dans le piano en étouffant les cordes, on a l'impression d'entendre une machine. Au final, tout ça, c'est la même chose, ce sont des machines, des outils devant nous que ce soit un piano ou un Mac. Ce qui importe, c'est ce qu'on veut en faire, et il n'y a pas de frontière.

"J'aime modifier la place des instruments et libérer leurs contraintes sociales."

L'électronique permet la boucle, la répétition. C'est quelque chose que l'on retrouve beaucoup dans vos albums...

La boucle est un principe universel. Elle est présente dans presque toutes les musiques. C'est ce qui permet la transe, la danse, c'est ce qui pénètre le plus rapidement en chacun de nous. Mais encore une fois, qu'elle soit faite avec une machine ou un autre instrument, c'est pareil. L'important, quand on joue avec une machine, c'est que l'on entende pas forcément que c'est une machine. Il faut la laisser vivre, les accidents sont très importants. J'aime modifier la place des instruments et libérer leurs contraintes sociales. C'est comme si tout ça avait un devoir bien défini, comme un bon soldat.

Rajouter un kick, une boucle, comme vous le faites en live, c'est ce qui vous permet d'apporter de l'intensité dans votre musique ?

Il y a deux moyens de rajouter de l'intensité. On peut faire monter le morceau en rajoutant des instruments, des sons. Mais je crois qu'il est surtout intéressant de rajouter de l'intensité en enlevant des choses. Le plus gros du travail studio, c'est d'enlever des éléments. Au départ, j'ai envie d'un orchestre symphonique, et au final, je me dis que le piano ou la voix suffisent. Les musiciens qui m'ont marqué, c'était souvent dans de petites formations, des choses assez minimales, comme Hamza El Din, un Soudanais qui était seul avec son oud. Quand j'entends ça, je suis remonté total.

Vous intégrez aussi des voix robotiques comme sur le morceau « Wolf Pack ». Que vous permettent-elles de faire ?

Je les utilise souvent quand j'ai un texte à dire, pas forcément en chanson. J'évite la voix naturelle parce que je ne veux pas faire passer l'émotion par l'interprétation de la voix. Parallèlement, j'ai envie d'humaniser la machine, ou l'ordinateur. On est tous très sensibles à la robotisation de la société. Au fond de nous, on a tous envie que les robots aient une âme humaine, qu'on puisse échanger avec eux. C'est idéaliste, et prêter la voix à une machine, cela pose beaucoup de questions.

Dans votre répertoire, il y a beaucoup de morceaux tirés du traditionnel libanais. Comment vous êtes vous replongé dedans ?

Il m'a bercé durant mon enfance au Liban. Mon père était compositeur, ma mère chanteuse. Elle chantait beaucoup, que ce soit dans les taches quotidiennes, quand des gens venaient à la maison, dans les fêtes familiales. Forcément, c'est resté, mais je l'ai modifié, avec le temps et à travers mon parcours. Je ne suis pas un spécialiste de la musique traditionnelle, mais j'en ai une approche poétique et sensorielle qui s'est modifié avec la découverte du rock, de l'électronique, qui a été un grand chamboulement dans mon rapport à la musique. Du coup, quand ces chansons traditionnelles ressurgissent en moi, elles prennent une forme différente, que ce soit dans l'esthétique, ou même dans leur signification. C'est ce qui fait, je pense, la force de ces musiques. C'est de la matière vivante qui appelle à être travaillée, modifiée. C'est une erreur de vouloir les figer dans quelque chose d'archaïque. Au contraire, je crois que ces chansons sont restées parce qu'elles ont quelque chose d'intrinsèquement révolutionnaire. Elles rassemblent. Il faut accepter leur valeur vivante et de vivre avec.

Votre père, Marcel Khalifé, est un musicien très reconnu dans le monde arabe...

Son œuvre a quarante ans maintenant. Il était très proche des grands poètes arabes contemporains, comme Mahmoud Darwish, qui a contribué à un certain renouveau de la musique, de la poésie et de la pensée arabe. Il est toujours très actif.

Que racontent ces chansons traditionnelles ?

Les chansons traditionnelles à travers le monde racontent toutes un peu la même chose. Des histoires d'amour, d'érotisme, même si elles paraissent un peu anodines. L'érotisme est d'ailleurs très présent dans la langue arabe. Elles parlent de la nature, du pays, des choses qui rattachent l'être simple à la terre et au corps. C'est brut et très imagé. Mais justement, le fait que ce soit de la poésie très subjective permet un liberté d'interprétation. Qui les chante ? Dans quel contexte ? C'est aussi ça qui est important en musique : les morceaux ne sont pas figés dans une seule signification ou catégorie, l'auditeur fait 80% du travail lui-même avec ce qu'il a vécu, ce que cette chanson lui procure comme souvenir ou sensation.

Bachar Mar-Khalife
© Lee Jeffries

"Le silence est une forme d'exil."

Votre père, comme Mahmoud Darwish, a beaucoup abordé l'exil dans son œuvre. C'est quelque chose qu'on retrouve dans votre musique ?

Oui, forcément, c'est un sujet qui est riche et intéressant artistiquement. Il n'est pas forcément question d'un exil politique ou géographique. Le premier exil, c'est celui de l'environnement dans lequel on est. L'exil provoque des questions d'identité, existentielles. C'est un champ d'intérêt inépuisable, que ce soit dans la poésie ou la musique parce que ça parle à tout le monde, malgré les apparences. Évidemment, en ce moment, on a l'impression de découvrir le problème de l'exil parce que les médias et la politique nous mettent au centre de nos vies. Mais c'est un sujet qui est là depuis que l'homme existe. On est tous exilé à un moment donné de notre vie. C'est une métaphore du rapport qu'on a à notre famille, à nos décisions, ou notre envie de s'isoler. Le fait d'être en silence est déjà une forme d'exil.

Bachar Mar-Khalife sera en concert à la Gaité Lyrique le mardi 10 mai, pour un live accompagné des visuels du collectif Scale. Allez-y, vous ne le regretterez pas.