Dans les années 90, il y avait beaucoup de soirées techno à la frontière franco-belge et des clubs, comme le Cherrymoon, le Fuse, la Bush, etc. Vous avez connu cette époque ?

David : Oui, bien sûr. Ça a commencé dès la fin des années 80. Un peu plus tard, il y a eu la Villa, aussi. Et pour les afters, le H2O était l'endroit parfait. Son patron est un très bon ami à nous.

Stephen : Le début de Soulwax, je pense que c'était un peu en réaction à tout ce truc justement. Tu vois, ne pas être “techno” ou même “musique électronique”, même si on adorait ces sons. À l'époque, on était vraiment les seuls à monter un groupe rock avec des slide guitares et tout ça.

David : Il faut savoir qu'à Gand, tout le monde faisait de la techno.

“La Belgique est vraiment un pays étrange, avec une culture musicale étrange. Mais elle peut être aussi un peu avant-gardiste, parfois.”

Stephen : Donc, on a voulu s'en éloigner, mais on n'a jamais vraiment réussi (rires). Au début des années 90, on ne parlait que du label R&S, ici. On connaissait bien ces types, mais on voulait vraiment faire autre chose. Pour le premier album de Soulwax, on est allés en studio à Los Angeles et Rick Ross nous a tout de suite dit : “Arrêtez les gars, vous êtes trop inspirés par la musique électronique, vous ne vous en rendez pas compte”. En fait, cela s'entendait jusque dans notre manière de mixer les pistes de nos chansons. C'était comme imprimé dans nos têtes, ou quelque chose comme ça. De toute façon, on a conscience que notre trajectoire est un peu étrange.

Soulwax

David : Le fait de ne pas rentrer dans une case, d'être en dehors des différentes scènes, nous cherchons ça depuis 15 ans. À un moment, on nous a étiquetés “electro-clash”. Avant c'était “mash-up”. Et on n'en avait pas du tout envie. On a même dit que Soulwax était “indie world”, “punk”, “grunge”. Pourquoi nous limiter alors que nous sommes un peu de tout ça ?

Stephen : Le truc, c'est que pour nous, il n'y a pas vraiment de différence. C'est juste de la musique, en général plutôt dansante, mais c'est tout.

Et le retour en grâce de la techno, vous en pensez quoi ?

David : C'est cool, ce truc techno. Il était passé de mode. Et là, ce son revient en force et s'impose partout. On le voit bien en tournée.

Stephen : Pour un mec comme Dave Clarke, qui n'a jamais changé de son, c'est génial. Pour nous, c'est différent. On était déjà un groupe quand la techno est arrivée. Avec James Murphy, nous sommes des rock kids. On s'est approprié le son électronique pour le mélanger avec de la pop. Du coup, les vagues techno, Ed Banger, DFA, nous les avons traversées sans être totalement dedans. Mais je trouve ce retour super intéressant, aussi d'un point de vue technologique. Bon, en Belgique, ils ont arrêté le festival I love Techno. C'est n'importe quoi. Mais peut-être que les Daft Punk vont faire un album techno. Ça serait génial.

   À lire également
Techno, house, footwork, juke : les 10 labels belges qu'il faut suivre de près

Dans les années 90, les Belges avaient toujours un cran d'avance en musique. Comment vous l'expliquez ?

Stephen : Pour le new beat, le disco, la new wave, les années 80, etc. la Belgique était l'endroit idéal pour choper des imports. Le nord de la France, les Pays-Bas, une partie de l'Allemagne, tout venait d'ici. Et les disques arrivaient d'abord à Gand. Il y avait déjà cette culture d'avoir le maxi des mois avant les autres. Quand on était jeunes, je me souviens avoir vu des vinyles américains, parfois même achetés par notre mère, bien avant qu'ils ne sortent en Angleterre. L'histoire du new beat est née ici. Des groupes new wave, totalement inconnus ailleurs, faisaient des tubes en Belgique. C'est vraiment un pays étrange, avec une culture musicale étrange, mais il peut être aussi un peu avant-gardiste, parfois. Parce qu'à la radio, tu pouvais écouter “Marinas Fred vom Jupiter” de Die Doraus & Die, un titre de Lio, “Cargo de Nuit” d'Axel Bauer, suivi de Executive Slacks. Et là, tu peux te dire : “Putain, c'est bizarre, ces influences”. Mais du coup, ça ne nous dérangeait pas d'être en club et d'entendre “Requiem pour un con”, suivi de “Tombé pour la France”. Aujourd'hui, c'est tout à fait normal, partout dans le monde. Mais à l'époque, c'était unique.

Le fait de parler plusieurs langues, ça a joué quelque part ?

David : Oui, mais je pense que ça concerne davantage la Flandre. Car en Wallonie, les gens ne parlent que français et c'est différent. C'est géographique en fait. Nous, on avait la TV française, hollandaise, allemande, la BBC, etc.

Stephen : Imagine, on est en 1982-83. Et à l'école, la moitié de la classe écoute Axel Bauer, Indochine, Étienne Daho, France Gall (live à l'Olympia), Jean-Jacques Goldman, tout ça… Et l'autre moitié écoute Virgin Prunes, The Bollock Brothers, des choses totalement différentes. Alors forcément, ce mélange constant des langues, des musiques, ça influence les gens. Tu vois bien ça dans Belgica. Pour certaines expressions, par exemple, l'anglais ou le français sont employés naturellement.

En Belgique, il y a aussi une grosse histoire avec des magasins célèbres, comme Wally's Groove à Anvers.

Stephen : Ah, ce shop, on l'a bien connu. Les gens venaient du monde entier pour y acheter des vinyles. Il était en sous-sol, dans une petite rue et il fallait passer par une trappe. C'était un endroit génial. Ce genre de shop, tu devais en avoir cinq en Belgique. Pas plus ! Ils ont été très influents pour énormément de gens. Les mecs qui on fait R&S, la new wave, etc. ils ont passé des journées dans ces magasins. Tu étais certain d'y trouver des choses impensables ailleurs, quel que soit le style. C'est là-bas que l'on a découvert le premier disque hip-hop de Def Jam. Je pense que lorsque tu es jeune, c'est un peu les fondations, une base. Mais nous n'avions pas envie d'être comme tous ces mecs techno. Quand on a entendu le premier disque de Monster, avant Nirvana et compagnie, on s'est dit qu'on voulait faire un truc comme ça. Et en même temps, on sortait pour danser sur les sets de Ken Ishii. On connait ce monde un peu fou mieux que quiconque.

“Nous n'avions pas envie d'être comme tous ces mecs techno.”

Le coté culturel – voire secret – de cette époque ne vous manque pas ?

Stephen : Si tu parles du rituel qui consiste à entendre un son et aller ensuite le chercher chez le disquaire, je pense qu'il existe encore.

David : Il existe, mais c'est devenu rare…

Stephen : C'est une époque différente. Récemment, nous avons travaillé avec des jeunes de 18 ans pour un projet et on leur a balancé des noms d'artistes importants pour nous. Ce qui a été le plus étonnant, c'est qu'en une semaine et grâce à Internet, ils connaissaient ces groupes. Nous, parfois, ça nous prenait des années.

En parlant du “passé”, votre projet Despacio, avec James Murphy, est dédié au vinyle…

Stephen : C'est particulier. Il ne faut pas le prendre pour un retour au vinyle. C'est juste que l'on voulait proposer une vraie expérience et raconter l'histoire d'un signal analogique, du début à la fin. L'autre idée, c'était de virer le DJ de sa scène habituelle et de le placer discrètement, derrière les amplis. On voulait que les gens se focalisent sur l'équipement. Et puis, c'était aussi retrouver ce truc du DJing originel, c'est vrai. C'est un métier que l'on connait bien et il faut reconnaître que tu ne mixes pas de la même manière avec des vinyles. Quand le son est l'élément frontal, les gens ne réagissent pas tout à fait pareil non plus. Ils dansent. Ils se parlent à eux-mêmes. Normalement, quand on joue, les gens lèvent les bras, nous regardent et sortent leurs smartphones. Et il faut avouer que c'est chiant pour tout le monde, comme dans un concert en fait. Avec Despacio, ça n'a rien à voir.

“Je suis convaincu que pour l'expérience clubbing, il y a une autre manière de procéder. L'interaction avec le public commençait à manquer.”

Cela doit vous faire plaisir de voir des gens danser les yeux fermés.

Stephen : Oui, vraiment ! En plus, avec Despacio, c'est cool car on fait un set de 7 heures. De temps en temps, l'un de nous trois se promène sur scène, comme ça, et personne ne remarque. Les gens sont juste en train de s'amuser et ça nous rend heureux. C'est le public qui doit primer sur tout le reste.

David : Il y a des modes avec le vinyle, mais en ce qui nous concerne, sur scène, c'est plus facile. On a déjà tous les disques, toute la musique que l'on aime, on sait caler au tempo… Honnêtement, pour nous, ça n'a pas été un gros effort technique (rires).

Stephen : La vraie raison, c'est qu'on n'a pas vendu nos disques ! (rires). Plus sérieusement, je suis convaincu que pour l'expérience clubbing, l'expérience DJ, il y a une autre manière de procéder. L'interaction avec le public commençait à manquer. Avec Despacio, tu ne nous vois pas, mais tu constates tout de suite le changement. De toute façon, depuis le début et dans tous nos projets, on a du mal à être un groupe, des DJ's ou des remixers. C'est vraiment difficile. Quand les gens nous disent : “Hey, vous faites tel ou tel style musique”, notre réaction naturelle c'est de répondre “non, on fait du café”.

“Quand les gens nous disent : “Hey, vous faites tel ou tel style de musique”, notre réaction naturelle c'est de répondre “non, on fait du café”.

Le marketing ne semble pas être votre priorité…

Stephen : Tu as raison. S'il reste quelque chose de nous dans 10 ans, ça sera la musique ou des concerts. Rien d'autre. Et si tu nous dis que dans notre discographie, ton track préféré est un remix, il n'y a pas de problème. De toute manière, nous avons une démarche artistique globale. On ne cherche pas a faire un tube radio, ou quelque chose de commandé.



Votre nouveau studio, c'est là ou vous “rangez” tout l'univers Dewaele ?

David : Exactement. On a construit ce studio à Gand, dans un bâtiment entier. On fait tout là-bas, les enregistrements et le reste. Et puis, on a nos collections de disques, de livres, tous nos instruments de musique. C'est un peu comme l'atelier d'un peintre, un lieu très inspirant. On s'y sent vraiment chez nous.

Dernière question : en 2016, y a-t-il finalement trop de “DJ's” ?

Stephen : Ce qui est drôle, c'est que parfois on se retrouve sur d'énormes événements avec des trucs comme Swedish House Mafia. Et sur les énormes panneaux, juste au dessus de leurs noms, tu vois écris en grosses lettres “2ManyDJs”.